La faille et le chemin
Sur le chemin de Compostelle, ce que la marche défait des solitudes modernes pour reconstruire le lien commun.
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Carnets de vie · Voyages · 11 min
Approcher les lieux, les errances et les retraites où la terre garde mémoire de la quête humaine.
29 juin 2026
Chers lecteurs,
Me voilà de retour à ma table de travail. J’ai rouvert mon ordinateur portable qui dormait depuis le 8 juin et retrouvé le clavier pour vous écrire. Durant ces trois semaines, j’ai marché 10 jours sur la Via Podiensis du chemin de Compostelle, balisé GR65, soit les 225 km qui séparent Le Puy-en-Velay de Decazeville, en passant par Conques et sa splendide abbatiale romane, puis j’ai rejoint le village d’Arès en Gironde, là où Michel Potay reçut, en 1974 et 1977, ce qui est devenu La Révélation d’Arès, un texte prophétique en sol français.
J’avais initialement envisagé de publier quelques courts textes durant mon périple, pour garder le lien avec vous et ne pas rompre le rythme de ces Dialogues, mais la marche quotidienne, le plus souvent en solitaire sauf à de brefs moments, m’a complètement éloigné de ce projet. Puis le temps de retraite intérieure à Arès a terminé de m’y faire renoncer, et j’ai donc décidé d’attendre mon retour en région parisienne pour vous partager quelques impressions de cette période. Après trois semaines de déconnexion totale, de l’actualité comme des réseaux sociaux, j’éprouve cet après-midi comme une gêne à changer d’habit, à quitter ceux du marcheur et du priant, confronté à sa seule solitude intérieure et au mystère du Tout-Autre, pour revêtir de nouveau ceux de l’auteur qui voudrait dire avec des mots, pauvres témoins bègues et maladroits, ce qu’il a glané comme enseignement durant ces moments de vie.
Car dès que nous quittons le langage des objets pour entrer dans celui des idées ou de la vie intérieure, la part incommunicable augmente, à défaut d’expérience commune pour emplir de sens les mots utilisés. Un même mot peut alors, selon les personnes, recouvrir des sens tout à fait contraires, ou déclencher des réflexes mentaux qui le rendront inaudible quand un autre mot eût suscité l’intérêt. Dressez la liste des mots qui seraient ainsi inutilisables car sources de confusion ou de malentendu et vous voilà réduit à un langage d’une pauvreté sidérante !
Il faut donc prendre le risque d’être mal compris ou d’être estampillé d’une étiquette plus ou moins confortable, qui vous enfermera dans une pièce sombre et exiguë d’où il sera difficile de s’échapper. De plus, à l’époque de Tik Tok, d’Instagram et de Youtube, le zapping est de rigueur et l’assignation à résidence une pratique commune. Ainsi la tentation de se taire serait grande, n’était la volonté qui me pousse, et sans désir aucun de briller, de contribuer aussi peu soit-il à désigner des horizons d’espérance et de renouveau, à chercher des espaces de dialogue et de progrès spirituel.
Bien heureusement, cette difficulté à communiquer une pensée complexe ou des ressentis subtils sans provoquer d’incompréhension se trouve être moindre avec les personnes qui vous lisent régulièrement, s’accoutument à votre langage et ont le désir de pénétrer votre pensée et votre univers. Donc merci à vous, mes chers lecteurs, que j’ai pris pour habitude d’imaginer me lisant, pour m’encourager à poursuivre ce travail d’écriture. C’est donc maintenant avec plus de joie et d’allant que je poursuis ce texte.
Pour entrer dans le vif du sujet, il me faut préciser pourquoi j’ai choisi d’emprunter cette section des chemins de Compostelle plutôt que de suivre un autre GR, comme j’ai pu le faire par le passé. J’aurais pu retourner par exemple sur le GR des Écrins ou du Queyras, où les dénivelés peuvent atteindre plus de 1000 mètres montant et descendant dans une journée, où les cols peuvent culminer à 2900 mètres et qui correspondent plus à mon amour de la montagne et des hauteurs, plutôt que de choisir ce chemin aux pentes modestes, 550 m de dénivelé positif au maximum, qui culmine à 1369 mètres d’altitude sur le plateau de l’Aubrac.
Mais je voulais découvrir ce chemin de pèlerinage, une des grandes constructions de la civilisation médiévale occidentale, où le religieux et le politique se sont non pas simplement croisés, mais intimement imbriqués à chaque étape de son histoire. Parcouru du IXe au XVIIe siècle par des millions de pèlerins en quête du pardon des péchés, de grâces pour les défunts, et d’une forme de communication directe avec le divin, le pèlerinage de Compostelle connaît ensuite un long déclin avant de renaître à partir de 1987, année où le Conseil de l’Europe proclame les chemins de Compostelle « Premier Itinéraire culturel européen ». Le pèlerinage contemporain, pratiqué par des millions de marcheurs aux motivations mêlant quête spirituelle, défi sportif et recherche de soi, perpétue ainsi cette tension fondatrice entre l’intime et le collectif, entre le chemin intérieur et la construction d’une identité civilisationnelle.
Emprunter une section de la Via Podiensis, qui relie le Puy-en-Velay à Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne, une des deux voies les plus empruntées avec celle qui part de Vézelay, me permettait donc d’allier marche méditative et spirituelle tout en allant à la rencontre des marcheurs-pèlerins d’aujourd’hui, pour les interroger sur leurs motivations et leurs expériences. J’avais même prévu de faire quelques interviews avant d’y renoncer, pensant que les échanges spontanés seraient moins formels et plus authentiques, et surtout moins intrusifs.
C’est ainsi que chaque jour, au hasard d’une pause repas, près d’une fontaine, ou le soir au gîte d’étape, j’ai pu échanger avec de nombreuses personnes, environ une quarantaine, dans des dialogues parfois longs et approfondis jusqu’à des aspects personnels et intimes, à d’autres moments de manière plus concise et superficielle, mais toujours avec une qualité de spontanéité et de simplicité qui est un des constats les plus forts que j’ai faits durant le parcours. J’ai toujours perçu chez mes interlocuteurs, dont les différences de culture, de sensibilité ou de niveau social étaient rapidement visibles, le même besoin d’humanité et d’authenticité, comme si le simple fait d’être sur ce chemin créait déjà un lien commun assez fort pour oser le partage et l’échange. Des affinités plus ou moins fortes pouvaient se dévoiler, qui parfois ont pu limiter la profondeur ou la durée de l’échange, mais chacun avait osé, chacun avait eu le désir de découvrir l’autre.
Car le chemin rend humble et ramène chacun à des choses simples par lesquelles les masques sociaux, les défiances éventuelles, les quant-à-soi automatiques s’atténuent. Le marcheur a mal aux pieds, il a des ampoules, il est peut-être fatigué par le poids du sac, il sera content d’apprendre que le gîte n’est plus très loin ou qu’il y a non loin un point d’eau où remplir sa gourde. Et le soir, chacun raconte ses émerveillements ou ses mésaventures du jour. Les êtres ne sont plus totalement séparés, se méfiant les uns des autres ; un lien tenu mais réel les relie.
Bien sûr, j’avais déjà vécu cela avec les montagnards, ceux que vous croisez dans les hauteurs, mais c’est un type d’humain particulier. Sur ce chemin il s’agissait vraiment de monsieur et madame Tout le Monde, parfois même de personnes dont c’était la première expérience de marche, ces mêmes personnes que je pourrais croiser dans les rues des villes et voir s’écarter sans un mot si je m’adresse à elles ou, pire encore, se sentir agressées et me retourner une œillade farouche si je les regarde dans le métro.
Est-ce parce que ces marcheuses et ces marcheurs étaient des pèlerins sur le chemin de Compostelle que quelque chose de leurs mains et de leurs cœurs acceptait de s’ouvrir plus facilement à l’autre ? Est-ce parce qu’ils étaient, parfois même confusément, ouverts au questionnement, sur eux-mêmes, sur le sens de leur présence au monde, qu’ils se trouvaient être plus humains ? Je me permets de le croire, car il me semble que ce type de questionnement, formulé consciemment ou dans une aspiration sourde qui s’habille du désir de se reconnecter à la nature et d’échapper au stress des villes, rend celui qui en est traversé plus disponible et perméable à l’autre.
Au contraire, s’agripper à ses certitudes, parfois même se forcer à y croire encore pour survivre, croire à son rôle social, à sa fortune, à son identité, rend plus facilement rigide et distant de celui qui est perçu comme différent, en enfermant la personne dans le goulot d’étranglement d’un ego figé et soucieux de son espace vital. Il est plus aisé de s’identifier à un rôle et à des convictions bien arrêtées que d’accepter d’épouser le mouvement de la vie et de ses enseignements toujours renouvelés. Voilà pourquoi les doctrines, religieuses, politiques, philosophiques, peuvent diviser les êtres humains autant qu’elles les aident à vivre, les repliant sur eux-mêmes ou sur leur identité communautaire.
Mais quand l’être humain accepte sa fragilité, quand il consent à accueillir ses questions et ses contradictions intérieures et à cheminer patiemment avec l’inconnu et le mystère, quand il cesse de nourrir ses peurs pour honorer chaque beauté, chaque sourire, chaque chant d’oiseau, alors peut-être peut-il apprendre et grandir autrement, peut-être peut-il reconnaître en l’autre son semblable, son compagnon de route. Peut-être est-ce un peu de cela qui touche les marcheurs sur le chemin de Compostelle.
Car très peu m’ont semblé le parcourir comme un pèlerinage chrétien, peut-être un sur dix au maximum, mais tous le vivaient comme un pèlerinage de vie, un moment pour s’en rapprocher, la goûter autrement, sortir des enfermements du quotidien pour ressentir quelque chose qu’on devine intuitivement plus proche de son être intime. Une fois encore, j’ai pu ici mesurer à quel point l’ensemble des contraintes générées par nos sociétés modernes pèsent sur la possibilité de vivre vraiment, et combien cela engendre des souffrances et des frustrations qui isolent les gens et les confinent à une survie éloignée du meilleur d’eux-mêmes.
Mais lorsque l'individu décide de faire un pas de côté, lorsqu'il s'autorise à sortir de sa route tracée pour emprunter, ne fût-ce que quelques instants ou quelques jours, une voie nouvelle, marcher sur un chemin habité d'une mémoire inspirante, pratiquer une activité qui le reconnecte à sa créativité, ou un peu à son essentiel, alors quelque chose se produit. Une faille peut s'ouvrir dans la citadelle d'habitudes, d'automatismes, de certitudes dans laquelle il s'est enfermé pour se protéger et conjurer la peur atavique des dangers d'un monde qui lui échappe sans cesse et où l'autre, son regard ou ses actes, peut être le pire danger, comme nous le rappelait Sartre dans la célèbre formule que prononce Garcin à la fin de Huis clos : « L'enfer, c'est les autres ». Par cette faille, la Vie s'invite en force, réveille notre humanité, elle parle en nous dans des émotions nouvelles, des pensées étonnantes, des comportements inattendus.
Ainsi sur le chemin, cette Vie circule plus fort et plus vite, et elle circule de personne en personne, comme si chaque rencontre réparait un peu ce qui, entre les hommes, se déchire depuis l'origine. Elle retisse le lien de confiance que le premier meurtre, celui d'Abel par Caïn, avait commencé à détruire, et que l'immense suite de violences, d'injustices, de dominations et de mensonges qui emplit les siècles a rendu aussi fragile et ténu que la mémoire de nos origines, quelque part dans le ventre de la Terre sacrée ensemencée par le Ciel.
Il suffirait peut-être que cette expérience fragile, cette ouverture pratiquée un instant dans le cœur et l’esprit, prenne toute son importance dans la vie de celui qui la reçoit en conscience et avec gratitude, il suffirait peut-être qu’il s’en souvienne pour en faire un rappel permanent dans son existence et une aide pour éviter d’être trop vite repris par les pulsions ataviques de peur et de repli sur soi, pour que son chemin parcouru vers Compostelle se transforme au quotidien en une marche résolue vers l’étoile de l’Amour.
Car celui qui cultive le souvenir de ses moments les plus lumineux et des instants complices avec son prochain, celui qui en garde le goût pour rester éveillé à la beauté du monde, se préserve mieux des ombres brutales du réel social et peut commencer à diffuser autour de lui une autre qualité de présence.
Et cette qualité de présence, tissée de bienveillance et d’ouverture à la Vie, redonne du sens, une direction et une espérance, à chaque instant et en chaque lieu où nous sommes capables de l’incarner. Elle repousse un peu les tumultes et les colères qui roulent sur la surface de la terre et témoigne qu’un autre monde est possible, si nous commençons à le construire en nous.
“Vois ! J’ai donné devant toi, aujourd’hui, la vie et le bien, la mort et le mal… Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance.” Deutéronome 30, 15 et 19.
Voilà pour un premier partage de mes réflexions et expériences vécues durant ces trois semaines. Cette rubrique, mes Carnets de vie, n’ayant pas vocation à accueillir des textes longs ou des essais mais des réflexions issus de ma vie personnelle, je vous partagerai la suite dans les prochains articles. Ainsi je vous parlerai des bénéfices spirituels de la marche, de l’abbaye de Conques et des vitraux de Soulages, de Decazeville la sinistrée et enfin de ma semaine de pèlerinage à Arès, sur les lieux de la Révélation en 1974 et 1977.
À bientôt !
Jérôme Nathanaël
© 2026 - Dialogues du Nouveau Monde — Jérôme Nathanaël
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