Le jugement et la lumière
Deux jours à Conques, entre le tympan du Jugement dernier qui raconte, et les vitraux de Pierre Soulages qui se taisent : une traversée du seuil entre la parole qui juge et le silence qui recueille.
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Carnets de vie · Voyages · 20 min
Approcher les lieux, les errances et les retraites où la terre garde mémoire de la quête humaine.
3 juillet 2026
Chers lecteurs,
Je poursuis dans cet article la relation de ces trois semaines, du 8 juin au 29 juin, passées loin de mon clavier, en pérégrination entre Le Puy-en-Velay en Haute-Loire et Decazeville en Aveyron puis Arès en Gironde. Dans les deux précédents articles de cette série, « La faille et le chemin » et « Le pas et la grâce », je vous ai confié quelques observations sur la qualité de partage humain entre les marcheurs du Chemin de Compostelle et mes impressions sur le silence intérieur que rend possible la marche au long cours. Dans celui-ci, je voudrais vous partager les réflexions que m’ont inspirées deux jours passés à Conques, ce village aveyronnais renommé pour son église abbatiale romane et ses vitraux de Soulages. C’est aussi une étape majeure pour les marcheurs-pélerins sur la Via Podiensis, une des rares à proposer aujourd’hui un accueil chrétien, avec messes et offices des heures à l’abbatiale et une auberge tenue par les chanoines prémontrés.
Ce mercredi 17 juin, j’ai quitté le gîte de Golinhac vers 6 h du matin. Je voulais profiter de la fraîcheur pour faire la plus grande partie des 21 km de l’étape, avant que la chaleur ne se lève et rende la marche pénible. L’itinéraire commence en pente douce jusqu’à Espeyrac, remonte un peu sur 6 km, puis reste en plateau jusqu’à se transformer en un sentier étroit qui descend sur Conques. Vers 10 h 30, je me lance sur ce chemin parfois jonché de gros cailloux qui le rendent inconfortable, apercevant par instants en contrebas les toits du village, au fond de la vallée étroite et boisée du Dourdou. Et, tout à coup, après quelques derniers efforts de marche, Conques se dévoile enfin, nichée dans son vallon de schiste, avec son abbatiale aux flèches tendues vers le ciel et son allure moyenâgeuse encore préservée.
Arrivé au milieu du village un peu après 11 h, je me rends d’abord à l’auberge de l’abbaye, située derrière l’abbatiale, pour y déposer mon sac, l’accueil ne commençant qu’à 15 h. J’ai à présent tout le temps nécessaire pour parcourir ce lieu où je souhaitais me rendre depuis plusieurs années, et qui est la cause de mon choix de cette section de la Via Podiensis. En effet, partir du Puy-en-Velay et arriver à Conques pour y découvrir cette abbatiale renommée faisait immédiatement sens. Sensible à l’architecture romane, dont les édifices majeurs sont souvent construits sur de hauts lieux énergétiques, je ne doutais pas d’y vivre des moments enrichissants et d’y faire des découvertes. L’étape jusqu’à Decazeville, qui a terminé ma marche et dont je vous parlerai dans le prochain article, s’est ensuite imposée en raison de la présence d’une gare d’où prendre un train vers Bordeaux.
Pourtant, au lieu de me rendre à l’abbatiale, j’ai préféré déambuler d’abord dans les rues du village, me restaurer dans un restaurant puis m’installer et me reposer dans le dortoir de l’auberge. Je ne voulais pas précipiter la découverte de cet édifice qui m’avait attiré jusqu’à lui, sans être d’abord débarrassé des contraintes domestiques et dans un état de réceptivité totale, prêt à capter les messages les plus subtils que m’enverrait cette magnifique bâtisse.
En fin d’après-midi, vers 17 h, je me décide enfin à rejoindre l’abbatiale.
Avant même d’en franchir le seuil, me voilà arrêté net, stupéfait, devant le tympan qui surmonte son portail : un récit de pierre consacré à la parousie du Christ, ce moment où, selon la théologie chrétienne, il reviendra pour le Jugement dernier séparer les justes des damnés.
J’imagine un pèlerin du XIIᵉ siècle, en marche vers Compostelle, espérant le pardon de ses péchés ou une guérison pour un être cher. Ce vaisseau de pierre l’impressionne par sa stature, et parce qu’il détient les reliques de sainte Foy, martyre chrétienne décapitée à douze ou treize ans au début du IVᵉ siècle pour avoir refusé de sacrifier aux dieux romains — dont les nombreux miracles sont rapportés dans le Livre des miracles de sainte Foy, rédigé au XIᵉ siècle par le moine Bernard d’Angers. Le voilà subitement convoqué par ce récit terrible à se questionner sur son sort après la mort, et donc sur sa conduite ici-bas.
Examinons avec lui ce qu’il découvre. Au centre, un Christ en majesté, habillé comme un empereur plus que comme un dieu, siège au cœur d’une mandorle composée de sept amandes concentriques qui semblent moins l’enfermer que dessiner l’expansion de son énergie. Rien ne bouge sur son visage : il ne bénit pas, il ne soigne pas, il ne regarde personne en particulier — chose rare dans cet art, qui invite à s’arrêter avant d’aller plus loin.
Sa main droite est dressée, et je remonte le long de ce bras jusqu'à ce qu'elle désigne. Tout en haut, une croix se dresse au-dessus de la mandorle, portée par deux anges qui tiennent aussi, chacun, un objet distinct : un clou, un fer de lance, les instruments mêmes du supplice subi par ce corps avant qu'il ne devienne ce juge impassible. Le trône de la parousie, d'où le Christ s'apprête à juger le monde, est très exactement l'instrument sur lequel le monde l'a fait mourir. Cette croix dressée comme un étendard m'évoque les trophées antiques, ces troncs sur lesquels les vainqueurs suspendaient les armes de l'adversaire vaincu : le Christ ne revient pas seulement en juge, il revient en vainqueur, et ce qu'il a vaincu devient une marque de gloire. De part et d'autre, deux anges soufflent dans de longs olifants, les trompettes du Jugement dernier, et j'y entends aussi le shofar que l'on souffle dans les synagogues durant le mois d'Eloul qui précède Yom Kippour, jour improprement appelé Jour du Grand Pardon alors qu'il est surtout celui du grand examen de soi.
La main droite du Christ, avant de se perdre vers le ciel, s’ouvre aussi sur ce qui se tient à sa hauteur, de ce même côté : un cortège s’avance, conduit par une femme aux mains jointes que je reconnais à sa simplicité comme la Vierge Marie, avant même de distinguer, gravé sur la banderole qu’un ange déploie au-dessus d’elle : Humilitas, l’Humilité, non un titre de gloire, mais la vertu de la servante qui s’efface devant ce qu’elle sert.
Derrière elle, saint Pierre tient une clé, sans doute celle de la porte du Paradis visible plus bas. Puis vient un personnage appuyé sur un long bâton, je songe à Dadon, premier ermite du lieu, sans certitude, puis un homme d’Église tenant une crosse, abbé plutôt qu’évêque selon ce que je sais de l’histoire du lieu. Sa main tient celle d’un dernier personnage porteur d’un sceptre à fleur de lys : Charlemagne, l’empereur légendaire dont la générosité envers l’abbaye n’a d’égale que l’audace de l’inclure dans ce cortège de saints. Ce geste de la main qui guide, je ne le remarque que maintenant : ce n’est pas son propre pas qui porte l’empereur vers le Christ, c’est la main de cet homme d’Église. Même les puissants, semble dire la pierre, ont besoin qu’on les mène, et l’on devine la puissance des prélats catholiques, qui couronnaient et parfois même ordonnaient aux rois et empereurs, devenus leur bras armé.
Au-dessus de ce groupe, un ange déploie une seconde banderole, Caritas, la Charité : une forme de justice discrète du sculpteur, qui réserve à cet homme d’Église et à celui qu’il conduit la vertu qui se donne sans compter, plutôt que l’humilité plus austère de celle qui ouvre la marche.
Sa main gauche, elle, s’ouvre sur un tout autre paysage, à cette même hauteur. Un ange y tient un livre ouvert sur lequel une inscription latine, à demi effacée, se laisse deviner : « Signatur liber vitae », « le Livre de Vie est scellé ». L’Apocalypse en fait la pièce à conviction du procès qui se joue ici, chacun jugé selon ce qui s’y trouve écrit, et j’y reconnais l’écho de ce qu’espère tout juif durant les Jours Terribles qui séparent Roch Hachana de Yom Kippour : être inscrit, puis scellé, dans ce même Livre. La même image, dans deux mondes alors totalement séparés.
À côté de cet ange, deux autres se tiennent en faction, l’un armé d’une épée et d’un bouclier, l’autre d’une lance, je songe aux chérubins de la Genèse, postés à l’entrée du jardin d’Éden, l’épée de feu interdisant à jamais le chemin de l’Arbre de Vie. Ici, ce n’est plus un jardin qu’on garde mais l’issue elle-même du paradis : ces anges contiennent, au sens le plus littéral, la cohue déjà grouillante des damnés qui se pressent aux frontières de l’enfer.
Je reviens vers le Christ, et c'est alors seulement que je remarque ce qui se joue juste sous ses pieds, sans doute la scène la plus intime de tout le tympan : un archange tient une balance à deux plateaux — ce qui rappelle la pesée des âmes dans les fresques de l'Égypte antique —, tandis qu'un petit démon au sourire en coin appuie discrètement un doigt sur un plateau pour fausser la pesée. Ce geste minuscule, presque comique au milieu de tant de solennité, me semble présenter la description la plus juste de nos petites négociations intérieures, cette part de soi qui, au moment même de s'évaluer avec sincérité, cherche encore à tromper le résultat. Se mentir à soi-même est l'un des premiers écueils, et des plus difficiles à franchir, dans le cheminement spirituel.
Après cette pesée, le regard n’a qu’à suivre la pente du linteau pour comprendre de quel côté commence l’effondrement. À sa gauche, tout se dérègle : un démon hirsute, armé d’une massue, pousse une cohue de damnés nus vers une gueule monstrueuse grande ouverte. L’enfer n’est pas montré comme un lieu où l’on entre, mais comme une bouche qui digère — ce qui déplace la question du châtiment vers celle, plus dérangeante, de la dissolution de toute forme individuelle. Il faut ici rappeler que le premier mot qui désigne le péché dans l’hébreu de la Torah, het, signifie une erreur de direction, non une notion morale codifiée : l’enfer, conséquence de son accumulation, serait alors la perte de notre vraie individualité, de notre identité spirituelle.
Plus loin, Satan préside avec un flegme presque administratif, les pieds posés sur le ventre d’un damné couché dans les flammes, entouré de scènes où chaque vice reçoit très précisément son supplice : l’orgueilleux tombe de sa monture au moment de dominer, l’avare reste pendu à son sac, le médisant perd la langue qui fut son arme, l’ivrogne vomit sans fin ce qui ne pouvait plus le rassasier. Aucun de ces suppliciés n’est puni par une force extérieure à sa propre vie : chacun continue, pour l’éternité, le geste même qui l’a perdu. L’enfer de Conques n’est peut-être pas une sentence, mais le prolongement de la perte de soi.
À la droite du Christ, sur ce même registre, une cloison sépare ce chaos d’un tout autre monde, moins nette qu’elle n’y paraît. Un portier accueille là les âmes qui viennent d’échapper à ce qu’elles ont, l’instant d’avant, côtoyé de si près : on les devine saisies encore, se tenant par la main à la porte du paradis. L’une d’elles, avant de franchir tout à fait le seuil, tourne encore la tête vers l’autre côté de la cloison, vers ce démon à la massue, qui semble presque désolé de la voir lui échapper.
Ce dernier regard jeté en arrière, au moment même du salut, dit quelque chose de juste sur la façon dont on quitte réellement ce qui nous a longtemps tenu : jamais d’un mouvement net, toujours avec ce reste de regard qu’on ne peut s’empêcher de laisser traîner derrière soi, celui qui tua la femme de Loth, retournée vers Sodome, ou perdit Orphée qui, ramenant Eurydice des enfers, ne put s’empêcher de se retourner vers elle avant d’avoir atteint la lumière.
Ce n’est que plus loin, une fois ce seuil franchi, que le désordre cède la place à une paix qui ne tremble plus : sous de petites arcades, en guise de logis provisoires, des vierges portent leur lampe allumée, des martyrs la palme ou le calice comme des trophées sans douleur, des prophètes des parchemins qu’ils n’ont plus besoin de lire, des apôtres le livre sans plus de mystère. Au milieu siège le patriarche Abraham, reconnaissable à ses deux fils blottis contre lui, Ismaël et Isaac : son sein est devenu la première image du repos après la mort. Ici, enfin, rien ne bouge de façon désordonnée, mais je n’oublie pas qu’il a fallu, pour y parvenir, cette dernière tête tournée vers ce qu’on laisse.
Je reste un long moment sans bouger, mon regard allant du visage du Christ vers ses deux mains qui désignent ce qu’il y a au-dessus et en dessous de notre condition humaine : le ciel d’où sonnent les trompettes qui nous secouent de notre sommeil spirituel, et la terre sur laquelle nous continuons à répéter nos gestes somnambules, nous hâtant comme un seul corps dans la mauvaise direction. Je pressens que ce tympan ne raconte peut-être pas deux destins mais un seul mouvement dédoublé : d’un côté ce qui, en nous, sait s’arrêter, considérer la vie comme un don et une merveille à cultiver, et commence par se tenir en paix et sans colère aucune avec ce qu’il a vécu ; de l’autre ce qui continue indéfiniment de vouloir, de juger, de se justifier, d’exiger sans gratitude ni attention à l’autre. Non pas deux catégories d’êtres humains, mais deux régimes possibles de chacun de nos instants — et le tympan tout entier comme une invitation à discerner de quel côté du linteau nous nous trouvons à cet instant précis.
Ma pensée revient alors à mon modeste pèlerin : comment lisait-il cet avertissement, dans un monde où l’espérance ne pouvait se décliner qu’en attente d’un paradis post-mortem, récompense d’une obéissance servile à un ordre défendu par la noblesse alliée à l’Église, chacun s’en tenant aux aléas de sa naissance sans espoir de changement ici-bas ? Savait-il lire, gravée à hauteur du regard, cette phrase qui le plaçait déjà face à l’enjeu de sa propre conduite :
“O peccatores, transmutetis nisi mores, judicium durum vobis scitote futurum”,
ce qui signifie à peu près : « Ô pécheurs, à moins que vous ne réformiez vos mœurs, sachez que le jugement sera rude pour vous » ?
Après l’admonestation sévère et démonstrative du tympan, sans doute postérieure de plusieurs décennies à l’achèvement du gros œuvre de l’abbatiale, ce tympan terrible qui a jeté notre pauvre pèlerin dans la crainte et le tremblement, le voici enfin qui pénètre dans l’impressionnant vaisseau de pierre où il se jette dans la supplique et les pleurs, implorant D.ieu de lui pardonner ses fautes, avant d’aller peut-être se confesser auprès d’un prêtre, représentant du Christ sur terre, habilité à l’absoudre de ses péchés.
Moi aussi, après cette longue et attentive contemplation, j’entre à sa suite dans l’abbatiale et là, tout bascule dans une autre dimension. Ne souscrivant ni à la théologie du rachat des péchés par la mort du Christ sur la croix ni au pouvoir d’un prêtre, aussi pécheur que quiconque, de me laver de mes fautes, tout en respectant avec tendresse mes frères chrétiens qui trouvent dans ces certitudes la force de se bonifier et de porter le message d’amour de Jésus, c’est autre chose qui me saisit et me touche au plus profond de mon être. Cette nef d’une haute élévation et d’une grande sobriété m’emplit immédiatement d’une énergie douce et sereine que je pressens d’un haut niveau vibratoire.
Je déambule avec lenteur dans les allées, immergé dans un grand silence intérieur, sentant sous mes pieds différentes qualités d’énergie selon la place à laquelle je m’arrête. Puis je m’assieds tout à tour à différents endroits sur les bancs disposés là comme dans tout lieu de culte chrétien, orientés vers le centre sur lequel, au croisement de la nef et du transept, se dresse l’autel réservé à l’usage des prêtres. Je passe ainsi quelque temps à psalmodier des psaumes en hébreu, des psaumes de louange ou de remerciement, en signe de gratitude pour la Vie, le Tout-Autre, le Sans-Nom, qui m’a permis d’arriver jusqu’ici et de découvrir ce lieu construit jadis par des hommes conscients des forces telluriques et cosmiques, autant que connaisseurs des proportions architecturales qui peuvent les mettre en résonance. Puis je reste là, longtemps, posé dans la paix méditative qui s’approfondit graduellement, au fur et à mesure que je m’ouvre aux vibrations particulières qui règnent ici, au-delà de toute religion, de tout dogme et de toute parole.
Finalement, je décide de procéder à quelques mesures radiesthésiques, pour vérifier mes intuitions. Je découvre que l’abbatiale est vraisemblablement alignée sur un courant d’eau souterrain qui passe sous la nef et un autre qui passe sous le transept et que leur croisement se situe à peu près au niveau de l’autel, l’endroit de la plus haute énergie, qui vibre à environ 2 300 000 unités Bovis, un niveau très élevé. Rappelons qu’aujourd’hui, dans le cadre de cette méthode que je pratique, on considère que le niveau vibratoire minimal qui correspond à la santé pour une personne lambda est d’environ 12 000 à 15 000 Bovis. L’abbatiale de Conques est donc, comme je l’avais pressenti, une bâtisse exceptionnelle, qui rayonne sur l’ensemble du village, ce qui explique aussi qu’elle ait pris cette importance pour les pèlerins de Compostelle.
Durant mes deux jours à Conques, j’assisterai également aux vêpres et aux complies, non par conviction religieuse, — je pense qu’il m’est inutile de le souligner de nouveau, mais parce que j’aime entendre chanter, dans ces espaces privilégiés que sont certains lieux de culte, les chants doux et paisibles qui accompagnent les offices des heures et partager la foi si diverse des humains. Et, alors que j’écris ces mots, me revient en mémoire un texte du jeune Rainer Maria Rilke, tiré de son Livre de la vie monastique, que je vous donne dans une traduction personnelle :
« J'ai beaucoup de frères en soutane dans le Sud, où le laurier se dresse dans les cloîtres. Je sais combien humainement ils conçoivent leurs Madones, et je rêve souvent de jeunes Titiens à travers qui Dieu passe en braises ardentes. Pourtant, si profondément que je me penche en moi-même : mon Dieu est obscur et pareil à une trame de cent racines qui boivent en silence. Je sais seulement que je m'élève hors de sa chaleur, rien de plus, car toutes mes branches reposent tout en bas et ne font qu'onduler dans le vent. »
Pour terminer cet article sur l’abbatiale de Conques, il me reste à vous parler de ses vitraux, cette autre œuvre, contemporaine celle-là, que Pierre Soulages y a patiemment fait naître entre 1986 et 1994.
L’histoire commence bien avant la commande officielle : Soulages, né à Rodez, découvre l’abbatiale à l’âge de douze ans lors d’un voyage scolaire, et n’a de cesse, toute sa vie durant, de rappeler que c’est là, dit-il, qu’il a « éprouvé [ses] premières émotions artistiques ». C’est cette empreinte d’enfance que le ministère de la Culture réactive en 1986, lorsque la Délégation aux Arts Plastiques et la Direction du Patrimoine lui commandent la réalisation des cent quatre vitraux de l’édifice, un chantier qui occupera l’artiste durant sept à huit années, jusqu’en 1994.
Refuser la peinture, tel est le premier geste de Soulages : il ne veut pas de vitraux qui seraient de simples peintures adaptées, des dessins colorés donnant à voir, par transparence, une image qui aurait tout aussi bien pu être peinte sur une toile. C’est dans l’esprit du renoncement cistercien qu’il inscrit sa recherche, se référant à ce statut que le Chapitre général de l’ordre édicte au XIIᵉ siècle, dans le sillage de la réforme de Bernard de Clairvaux : « Vitreae albae fiant, et sine crucibus et picturis », « que les vitraux soient blancs, et sans croix ni images ». Soulages ne cherche donc pas une couleur ni un récit biblique à raconter, mais une qualité de lumière : il dit n’avoir voulu que servir cette architecture telle qu’elle nous est parvenue, en respectant la pureté de ses lignes et de ses proportions romanes plutôt qu’en y superposant un Moyen Âge reconstitué ou rêvé.
Il restait à inventer, très concrètement, un verre qui n’existait pas encore. Soulages cherche d’abord du côté de l’albâtre, trop épais pour les baies ; il fait le tour des verriers d’Europe et des États-Unis, sans trouver ce verre translucide changeant qu’il imagine, un verre qui laisserait passer la lumière mais non le regard, pour que rien, dans cet espace clos, ne vienne distraire le pèlerin vers l’extérieur. Faute de le trouver, il décide de l’inventer lui-même, et entame dès janvier 1988 une collaboration avec le CIRVA de Marseille, puis avec le maître verrier toulousain Jean-Dominique Fleury et les verreries Saint-Gobain.
Le travail relève, à certains égards, davantage du laboratoire que de l’atelier : près de quatre cents essais infructueux à Marseille, puis trois cents autres chez Saint-Gobain, sans compter les tentatives menées à Saint-Rambert, soit près de sept cents essais au total, échelonnés sur sept années, avant d’aboutir à la technique retenue. Le principe finalement adopté consiste à broyer du verre en fusion pour obtenir des grains de tailles différentes, calibrés puis thermocollés au sein d’un même moule : c’est cette granulométrie variable, et non un simple dépoli de surface, qui permet de moduler à volonté la translucidité de la matière, sans jamais la rendre tout à fait transparente. Posés à même l’embrasure des baies, sans bordure traditionnelle, ces panneaux irréguliers portent chacun leur propre hétérogénéité, leurs plages plus ou moins denses, leurs imperfections mêmes devenant la signature de chaque pièce dans l’unité de l’ensemble. Les barlotières, ces armatures métalliques qui soutiennent habituellement le vitrail sans jamais prétendre y figurer, sont ici pleinement intégrées à la composition : Soulages compare le rythme de leurs lignes ondulées à un souffle, une mélodie muette qui parcourt chaque baie en dialogue avec les volumes romans du XIᵉ siècle.
Coloré malgré lui par le grès rouge et ocre de la pierre et par les schistes bleus du paysage environnant, ce verre pourtant incolore compose, heure après heure et saison après saison, une lumière que Soulages voulait porteuse de contemplation, de silence, de concentration, d’intériorité, non un décor supplémentaire ajouté à l’édifice roman, mais un dialogue continu avec lui, huit siècles après que d’autres mains eurent sculpté, sur le tympan voisin, une tout autre vision du rapport entre la pierre et la lumière.
Les vitraux de Soulages constituent en effet comme un contrepoint saisissant à l’iconographie du tympan : d’un côté un art roman qui raconte et juge, de l’autre un art contemporain abstrait qui se tait et laisse simplement la lumière opérer — deux régimes spirituels dans un même édifice, séparés par neuf siècles, l’un cataphatique (qui dit et montre), l’autre apophatique (qui se retire pour laisser place). Ils transforment l’abbatiale en un prodigieux lieu d’intériorité qui invite à l’exploration de soi selon nos fluctuations intimes, ramenant sans cesse notre regard vers l’intérieur, ne nous laissant goûter que les modulations de la lumière sur notre âme apaisée, nous permettant d’échapper à la distraction qu’auraient constituée des représentations bibliques pour nous laisser ouverts devant le Mystère.
À travers cette œuvre sublime, il m’a semblé que Soulages faisait accéder l’abbatiale à une nouvelle dimension, transformant un lieu habité d’anciennes représentations du divin en un lieu renouvelé, bénéficiant d’une grande projection vers les hauteurs, déjà favorisée par la sobriété de l’art roman mais peut-être plus encore par son approche qui rejoint la simplicité du zen. Cette œuvre nous rappelle également l’affirmation selon laquelle le Tout-Autre reste au-delà de toute représentation, qu’elle soit picturale ou conceptuelle, ainsi qu’il est dit dans le Décalogue :
“Tu ne feras pour toi ni sculpture ni toute image de ce qui est dans les ciels en haut, sur la terre en bas, et dans les eaux sous terre. Tu ne te prosterneras pas devant elles et ne les serviras pas.” Exode 20, 4-5
Les vitraux de Soulages nous ouvrent donc, sur le lieu même où un tympan magnifique nous sature d’images issues de la réflexion théologique, à une spiritualité du dépouillement et de la simplicité mouvante du Vivant.
C’est peut-être ce contraste, entre une spiritualité ancienne, certes encore pleine d’enseignements pour qui veut en faire un chemin de progrès réel, et la spiritualité encore à naître que suggèrent ces vitraux novateurs, lesquels me paraissent en résonance avec le sillage des Paroles de Vie du XXᵉ siècle, telles que les Dialogues avec l’ange ou Le Signe, qui restera pour moi l’expérience la plus féconde de mon passage à Conques.
Voilà pour aujourd’hui ! Dans le prochain article, je vous parlerai de ma découverte de Decazille, une ancienne ville minière et sidérurgique aujourd’hui sinistrée, qui peine à retrouver un second souffle, et dont l’histoire m’a réellement touché, moi qui compte dans mes ascendants des ouvriers et des syndicalistes, comme mon arrière-grand-père paternel qui fut un acteur résolu dans la CGT à l’époque du Front Populaire.
D’ici là, bon vent à tous,
Jérôme Nathanaël
© 2026 - Dialogues du Nouveau Monde — Jérôme Nathanaël
Pour prolonger
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Magnifique lieu et magnifiques photos. Merci pour cette découverte et aussi pour l'histoire de cette église avec la mise en perspective du tympan d'un côté et les vitraux de l'autre.