Le pas et la grâce
Dix jours de marche sur la Via Podiensis : ce que le dépouillement du corps révèle de la vie intérieure.
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Carnets de vie · Voyages · 12 min
Approcher les lieux, les errances et les retraites où la terre garde mémoire de la quête humaine.
1 juillet 2026
Chers lecteurs,
J’avais promis, à la fin de « La faille et le chemin », de revenir sur les bénéfices spirituels de la marche tels que je les ai éprouvés durant ces dix jours sur la Via Podiensis. Je m’y risque aujourd’hui, avec la prudence qui s’impose et dont je me suis déjà longuement expliqué dans le précédent article : parler des fruits d’une expérience intime est toujours un exercice périlleux, ni le corps ni la vie intérieure ne se laissent facilement traduire en concepts, et ce que j’ai vécu au fil des kilomètres résiste en partie à la mise en mots que je m’apprête pourtant à tenter.
Je me souviens précisément du moment où j’ai senti que quelque chose se passait qui n’était plus de l’ordre du simple exercice physique. C’était vers la fin du premier jour, quelque part avant Saint-Privat-d’Allier, sous une pluie fine qui ne se décidait ni à cesser ni à s’aggraver. J’avais un peu mal aux pieds, j’avais déjà arpenté une vingtaine de kilomètres avec quelques passages désagréables sur des routes de campagne goudronnées, mon sac me semblait soudain plus lourd qu’au départ, et pourtant, soudainement, j’ai perçu une forme d’apaisement s’installer, un relâchement intérieur qui n’avait aucun rapport avec l’état de mon corps.
C’est cette dissociation étrange entre la fatigue qui persiste et la paix qui s’installe malgré elle, presque à côté d’elle, qui m’a rappelé ce que je retrouve à chaque longue marche sur un GR : la marche n’agit pas en supprimant les inconforts de l’existence, elle opère un changement profond sur ce que l’inconfort signifie.
Dès le deuxième jour, j'ai senti que mes préoccupations habituelles, mes responsabilités, les dossiers laissés en suspens à Paris, s'éloignaient à une vitesse que je ne savais plus possible, non que je les aie oubliés, mais ils avaient cessé d'être les repères depuis lesquels je me pensais. J'étais devenu, très simplement, un marcheur parmi d'autres marcheurs, réduit à des préoccupations élémentaires, la prochaine fontaine, l'état de la météo, la distance jusqu'au gîte, et cet allègement, loin de m'appauvrir, m'a rendu disponible d'une manière qu’il m’est difficile d’atteindre dans ma vie citadine.
Il y avait là quelque chose comme se défaire de soi sans se perdre, une mise en congé de ma propre histoire, une suspension provisoire des identités multiples, professionnelle, sociale, familiale et autres, dans lesquelles, comme nous tous, je me tiens d'ordinaire. Cet heureux effacement de mes identités habituelles n'avait pourtant rien d'un anéantissement ni d'une dépersonnalisation inquiétante : c'était plutôt un dépôt, au sens où l'on dépose un fardeau qu'on portait sans même en avoir conscience.
L'ego ne meurt pas sur le chemin, mais il perd, pour un temps, sa fonction de gardien vigilant, cette instance toujours aux aguets qui évalue, compare, protège et, ce faisant, sépare. Ce dépouillement progressif rejoint ce que les traditions du désert, qu'il s'agisse des Pères du désert égyptien, des soufis marchant vers La Mecque à travers les étendues arides, ou des quarante jours de Jésus au désert avant sa vie publique, ont toujours relaté : l'épreuve physique du dénuement crée les conditions d'une liberté intérieure qu'aucun raisonnement, aussi rigoureux soit-il, ne parvient à produire seul.
Je me méfiais, avant de partir, de l'idée même qu'on puisse élever de longues marches au rang d'exercice spirituel véritable, craignant d'y trouver une célébration un peu facile d'un geste par ailleurs si ordinaire, si dépourvu en apparence de toute épaisseur symbolique. J’ai pratiqué la marche méditative bouddhiste, lente et très intérieure, mais elle se pratique sur de relativement courtes durées et sans charge, alors qu’il s’agissait cette fois de marcher plusieurs jours, sans exigence d’attention particulière, mais avec le portage sur de longs kilomètres d’un sac qui, même réduit à l’équipement minimum, reste bien plus lourd que pour une course d’une journée en haute montagne.
J'ai dû réviser ce jugement dès les premiers jours. Il existe une alchimie entre l'esprit et le corps que la vie sédentaire dissocie habituellement, les enfermant chacun dans son registre propre, l'un affairé, agité, tourné vers l'anticipation, l'autre réduit à une fonction de transport, presque oublié tant qu'il ne fait pas défaut. Là, j'ai pu retrouver, marche après marche, cet accord entre le rythme du pas et le rythme de la réflexion : un moment où la pensée cesse de courir en avant du corps ou de traîner derrière lui, où elle épouse exactement le pas, ni plus vite ni plus lente, dans une forme de synchronie qui produit un calme mental que la méditation assise, pourtant pratiquée depuis des années, m'a rarement donné avec cette évidence.
Il y a une explication presque mécanique à cela, que je livre sans prétendre en épuiser la complexité : la lenteur volontaire du pas impose au mental un tempo qu’il ne choisit pas mais auquel il finit par se plier, et cette contrainte rythmique, loin d’être une entrave, libère une forme de pensée profonde, moins agitée par les associations rapides et les inquiétudes anticipatoires qui encombrent notre quotidien urbain.
Je ne prétends pas que toutes mes pensées, durant ces dix jours, aient été de cette qualité contemplative. Il y eut des heures où j’étais confronté à la lassitude de marcher, où je comptais les kilomètres restants, ainsi que des conversations intérieures assez banales sur la chaleur montante ou sur les douleurs de mes pieds. Mais ces moments de présence plus intense, quand ils survenaient, avaient une netteté que je n’ai retrouvée dans aucune autre pratique.
Cette synchronie entre le pas et la pensée trouvait un prolongement dans un autre registre, celui de la solitude elle-même. Il y a une différence de nature entre l’isolement subi, celui qu’on connaît dans une ville où l’on peut se sentir affreusement seul au milieu de la foule, et la solitude choisie, qui n’exclut personne mais qui ne dépend de personne non plus pour se sentir pleinement vivant. C’est celle-là que j’ai pratiquée sur le chemin, marchant seul la plupart du temps, par choix autant que par circonstance, et elle n’avait rien d’une épreuve à surmonter : c’est un territoire que je connais et que j’apprécie de longue date, celui-là même que mes pratiques méditatives déjà anciennes m’ont appris à habiter sans malaise, assis, immobile, les yeux mi-clos.
Mais la marche y ajoutait ce que l’immobilité ne donne pas : son incarnation en mouvement. Les heures passées sans échanger un mot, parfois trois ou quatre heures d’affilée sur les sections les moins fréquentées entre deux étapes, ont produit un silence intérieur de même nature que celui des retraites les plus dépouillées, traversé cette fois par le corps en marche, par la variation du paysage, par la fatigue elle-même qui devenait un objet d’attention parmi d’autres plutôt qu’une gêne à ignorer.
Ainsi, marcher seul, longtemps, dans un paysage qui se renouvelle sans jamais rien exiger de vous en retour, a prolongé dans mon corps ce que les pratiques méditatives avaient déjà déposé dans mon esprit, une sobriété psychique, une aptitude à me trouver pleinement suffisant à moi-même en l’absence de tout regard extérieur pour le confirmer. Si le chemin ne m’a, sur cet aspect, rien appris de fondamentalement nouveau, il a offert à cette sobriété déjà acquise un terrain mobile où s’exercer autrement.
Cependant, je ne voudrais pas idéaliser cette expérience de dix jours de marche au point d’en effacer ce qu’elle comportait d’âpre. La marche prolongée fait mal, très concrètement, et cette douleur n’est pas un détail dont on pourrait faire l’économie tout en conservant les bénéfices : elle en est, je crois, une des conditions. René Daumal, dans sa lecture de l’ascension des sommets, y voyait une métaphore vivante autant qu’une pratique concrète de l’élévation intérieure, exigeant l’effort conscient et une forme de souffrance librement consentie comme préalables à toute transformation authentique.
Je n’ai pas gravi de sommets durant ces jours de marche — le plateau de l'Aubrac, malgré ses 1369 mètres, reste d'une douceur presque trompeuse comparé aux Écrins que j'affectionne davantage — mais j'y ai retrouvé la même logique à échelle réduite : c’est précisément parce que le corps souffrait un peu, parce que chaque étape demandait un effort réel et renouvelé, que l’esprit consentait à lâcher ses résistances habituelles. Une discipline trop confortable, je le soupçonne, n’aurait pas produit le même effet. Il y a dans l’ascèse, quelle que soit la tradition qui la porte, cette intuition juste que le dépassement d’un seuil physique ouvre un seuil intérieur correspondant, et que, souvent, l’un ne va pas sans l’autre.
Mais ce qui m’a peut-être le plus déstabilisé, c’est la manière dont ma perception du temps a cessé de fonctionner comme d’habitude. Je ne parle pas ici d’une extase hors du temps, rien d’aussi spectaculaire, mais d’une étrange impression de dilatation où une journée de marche, six ou sept heures durant lesquelles il ne se passait objectivement presque rien de notable, me semblait pourtant contenir davantage de vécu réel que durant certaines journées de mon existence ordinaire, où je suis parfois occupé à gérer des contraintes absurdes imposées par le fonctionnement social. Ce n’est pas, bien sûr, que le temps soit réellement dilaté, mais plutôt que mon attention, libérée des sollicitations habituelles, écrans, notifications, obligations diverses fragmentées en dizaines de micro-décisions quotidiennes, se posait enfin sur ce qui était là, devant elle, avec une acuité inhabituelle.
Chaque pierre du chemin, chaque nuage, chaque salutation échangée avec un autre marcheur devenait un événement complet en lui-même, non rattaché à ce qui précédait ni anxieusement projeté vers ce qui suivrait. C’est peut-être cela, plus que toute autre chose, que les traditions contemplatives nomment présence : non pas une absence de pensée, mais une pensée qui cesse de fuir l’instant où elle se trouve, une attention au presque rien qui prend alors toute sa vraie dimension.
J’ai déjà raconté, dans mon précédent texte, combien les échanges avec les autres marcheurs m’avaient frappé par leur spontanéité, et je ne voudrais pas y revenir en détail. Mais je dois signaler que cette qualité relationnelle constitue, à mes yeux, un bénéfice spirituel à part entière, une grâce inattendue, et non un simple à-côté agréable de la marche.
Les enquêtes menées sur le chemin de Compostelle indiquent qu’environ quatre marcheurs sur dix seulement s’y engagent pour des raisons explicitement spirituelles, les autres motivations relevant du sport, du tourisme ou d’un simple besoin de rupture, et pourtant, quelles que soient les motivations de départ, la dimension de transcendance de soi demeure ce que les pèlerins rapportent le plus unanimement comme fruit de l’expérience. J’ai vérifié cela chaque soir, dans les cuisines communes des gîtes, où des inconnus se racontaient avec une franchise qui aurait été impensable dans n’importe quel autre contexte social.
Ce n’est pas tant que le chemin rende les gens meilleurs qu’ils ne le sont ; c’est plutôt qu’il retire, provisoirement, les couches de prudence sociale qui, en temps ordinaire, nous empêchent de nous montrer tels que nous sommes. Et cette mise à nu réciproque, fragile et temporaire, m’a semblé être une authentique expérience de communion, au sens le plus dépouillé du terme, non pas la communion rituelle d’une assemblée de croyants partageant un même symbole, mais celle, plus élémentaire, de corps fatigués reconnaissant en d’autres corps fatigués une même vulnérabilité, un même besoin de repos, d’eau fraîche et d’un mot bienveillant en fin de journée.
Il y a une dernière dimension que je ne peux pas passer sous silence, parce qu’elle interroge ma propre démarche de chercheur spirituel. La sociologue Danièle Hervieu-Léger a montré que le pèlerin contemporain chemine le plus souvent en quête du sens de sa vie, ou à la recherche d’une foi encore à naître, d’un sacré qui n’a plus besoin d’autel, plutôt que porté par une croyance déjà solidement établie, et je me suis reconnu dans cette description qui aurait été proprement inconcevable pour un pèlerin médiéval en marche vers un tombeau d’apôtre.
De même, selon une enquête du Pew Research Center de 2018, un peu plus de dix pour cent des Européens de l’Ouest se définiraient aujourd’hui comme spirituels sans être religieux et, bien que j’assume totalement l’héritage de plusieurs traditions, je fais sans doute partie de cette catégorie sociologiquement récente, qui s’invente au fur et à mesure les formes d’un sacré qu’aucune institution ne balise plus. Cela a des avantages évidents, une liberté de recherche, une exigence de vérification personnelle que je revendique, et un inconvénient tout aussi réel, que j’ai ressenti sur le chemin même : l’absence d’un cadre rituel commun oblige chacun à reconstruire seul le sens de ce qu’il traverse, ce qui est à la fois une chance et un enjeu exigeant.
C’est peut-être pour cela que la halte à Arès, avec son ancrage plus précis et sa mémoire spirituelle particulière, est venue si naturellement clore ces jours de marche : après l’errance féconde mais diffuse du chemin, j’avais besoin d’un lieu qui tienne debout de lui-même, indépendamment de ce que j’y projetais.
Je serais malhonnête si je prétendais que cet état de réceptivité intérieure, de silence habité et d’attention aiguë s’est maintenu intact au retour. Dès le lendemain de mon retour à Paris, une fois les chaussures rangées, j’ai retrouvé la difficulté de conserver, dans le tumulte ordinaire d’une vie urbaine réinvestie de ses obligations, la qualité de présence acquise pas à pas durant ces trois semaines. Les bénéfices spirituels de la marche ne sont pas des acquis définitifs qu’on rapporterait dans ses bagages comme un souvenir ; ce sont des états qui peuvent vite s’effacer si l’on ne prend pas soin de les entretenir, par de courtes marches régulières, par une vigilance renouvelée sur ce qui, dans notre agitation quotidienne, nous éloigne de cette disponibilité au réel.
Ce que je peux dire, en revanche, c’est que quelque chose du chemin continue à travailler en moi, discrètement, comme une empreinte : je me surprends, certains matins, à ralentir volontairement le pas dans mon quartier, à porter attention au contact du pied sur le trottoir, geste dérisoire en apparence, mais qui me reconnecte, l’espace de quelques secondes, à cette qualité d’attention que la Via Podiensis m’a offerte sans que je l’aie vraiment cherchée.
Je vous parlerai, dans les prochains textes, de l’abbaye de Conques et de ses vitraux de Soulages, puis de Decazeville et de sa désolation industrielle, avant de vous conduire enfin jusqu’à Arès et à cette semaine de retraite qui a donné son véritable sens à l’ensemble du parcours. Mais je voulais d’abord vous laisser ces quelques réflexions sur ce que le simple fait de mettre un pied devant l’autre, jour après jour, peut opérer en nous, sans dogme, sans destination sacrée obligée, avec pour seule exigence la fidélité au pas suivant.
À bientôt,
Jérôme Nathanaël
© 2026 - Dialogues du Nouveau Monde — Jérôme Nathanaël
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