Le faire et le croire
Ni croire ni ne pas croire : à Arès, seul le faire — l'expérience vécue — permet de juger ce qui dépasse la raison.
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Carnets de vie · Voyages · 25 min
Approcher les lieux, les errances et les retraites où la terre garde mémoire de la quête humaine.
Série : Le Puy-Arès 2026 : relation d’un itinéraire intérieur | Article 5
12 juillet 2026
Chers lecteurs,
Voici le dernier article de cette série inspirée par mon périple de trois semaines entre le Puy-en-Velay, Conques et Decazeville sur la Via Podiensis des chemins de Compostelle et ma retraite spirituelle à Arès. Les quatre articles précédents sont accessibles en cliquant sur le lien ci-dessus. Ils racontent la qualité des rencontres entre les marcheurs-pèlerins, les bénéfices spirituels de la marche au long cours tels que je les ai vécus, l'abbatiale de Conques, son tympan et ses vitraux de Pierre Soulages, enfin Decazeville, cette ancienne cité minière et sidérurgique, aujourd'hui sinistrée, qui tente de revivre.
Aujourd’hui, je vais vous parler de la dernière étape de mon périple, une semaine de retraite spirituelle à Arès, une bourgade de Gironde où, en 1974 et 1977, un homme, Michel Potay, affirme avoir reçu de Celui que certains appellent la Vie, D.ieu, Adonaï, Allah, l’Éternel, d’autres encore le Sans-Nom ou le Tout-Autre, un message appelant à une profonde refondation de nos sociétés par les seules armes de l’amour fraternel et d’une spiritualité active libérée des dogmes. Ce message a connu plusieurs éditions sous l’appellation Révélation d’Arès, et la dernière, dite Édition du cinquantenaire, est parue en 2025 sous le titre Le Signe, quelques mois avant le décès de Michel Potay.
Avant d’aller plus loin, il n’est sans doute pas inutile de résumer en quelques lignes ce que ce Message affirme, tant ses grandes lignes seront convoquées tout au long de cet article. Selon lui, ni les religions et leurs rites, ni les politiques et leurs lois n’ont résolu le problème du mal et des maux qu’il provoque dans les vies humaines. Les messages, tels que la Torah, les Évangiles, le Coran ou bien d’autres, qui ont incité les êtres humains à vaincre le mal, ont été altérés par de multiples déviations théologiques qui en ont alourdi et voilé le sens, faisant dégénérer l’impulsion initiale vivante en systèmes religieux, modèles d’ailleurs des systèmes politiques, qui séparent les humains en communautés cloisonnées voire opposées.
Le Message d’Arès invite à libérer la vie spirituelle en revenant à la base exigeante qui seule peut vaincre le mal : s’engager librement dans un lent et vrai travail de bonification et de transformation de soi, qui est le chemin vers la réalisation intégrale de l’être humain, la réactivation et l’incarnation de ses potentiels sublimes d’unicité, d’amour, de liberté, de créativité et de compréhension de l’univers, qui le reliera alors à chaque parcelle de Vie qui parcourt l’univers. Ensuite, par la diffusion progressive dans la société du bien actif généré par les personnes engagées dans cette voie d’exemplarité, le monde pourra commencer à changer en profondeur sans retomber dans les erreurs passées.
Ainsi le salut individuel n’est pas le fait d’une faveur divine qui interviendrait comme récompense à l’accomplissement de rites et au respect de règles, fussent-elles d’amour, codifiées dans des registres humains. De même l'aboutissement de l'histoire dépendra des êtres humains eux-mêmes, non d'un bouleversement planétaire provoqué par une identité supérieure ou divine. C’est la somme des pensées, des paroles et surtout des actions sur notre planète qui détermine la direction globale que prend notre destinée collective — laquelle peut aller vers un retour définitif à la bestialité, les humains perdant tout souvenir de leur origine sublime, voire vers la destruction totale, ou, à l’inverse, vers l’avènement d’un monde de paix, de justice, d’équité et d’amour. L’être humain est le seul créateur de son destin spirituel individuel comme les êtres humains dans leur globalité sont les créateurs de leur destin historique collectif.
Voilà pour l’axe central du Message d’Arès. Reste à savoir si l'on peut accorder du crédit à l'évènement fondateur dont ce Message se réclame. Le temps des prophètes, des rishis des Vedas, des nabis de la Torah, du Jésus des paraboles ou du messager du Coran étant loin derrière nous, la possibilité de l'irruption du surnaturel dans la vie d'un homme au XXᵉ siècle ne semble pas envisageable, même pour les croyants dont la propre religion rapporte pourtant de tels évènements fondateurs. Dans nos sociétés technologiques qui ont expulsé hors du domaine du possible tout phénomène que la science ne peut immédiatement expliquer, les catégories du croire ou ne pas croire sont les seules qui paraissent pertinentes devant l'inconnu et l'extraordinaire.
J’ai donc conscience, en commençant cet article, de tracer involontairement une ligne de partage entre ceux de mes lecteurs qui vont tendre l’oreille et ceux, peut-être les plus nombreux, qui pourraient légitimement avoir un réflexe de crispation voire de rejet : encore un croyant, un religieux, pire un illuminé qui va nous parler de révélation, d’un D.ieu qui parle. Croire ou ne pas croire est en effet immédiatement l’alternative posée. S’agit-il de croire à l’homme, à son message, au D.ieu au nom duquel il dit s’exprimer ? La question est, du reste, multiple.
Or je ne suis ni croyant au sens commun du terme, « celui qui a une foi religieuse » selon le Dictionnaire Robert, ni d’ailleurs incroyant, au sens où l’univers ne serait pour moi rien d’autre qu’une immensité de matières diverses, notre vie se limitant à essayer de jouir au maximum jusqu’à la mort. J’oserais même dire que je me situe au-delà de cette alternative, et que cette question concernant les événements d’Arès, révélation ou pas, D.ieu qui parle ou pas, certes légitime en première instance, ne me paraît pas être une question que l’on puisse appréhender en restant dans la logique binaire, vrai ou faux, qui nous est habituelle. Ce que je voudrais montrer ici, c’est que ni la croyance ni son rejet ne peuvent véritablement juger de telles questions : seul le faire — l’épreuve vécue, l’accomplissement personnel — le peut, et c’est précisément, on le verra, ce que ce Message enseigne et permet.
Voyons d'abord pourquoi le seul jugement ne suffit pas. Selon le référentiel de pensée qui est le vôtre, les évènements d'Arès se situent du côté du vrai possible ou du faux probable. Dans l'approche scientifique, ils ne peuvent être ni vérifiés ni intégrés dans un schéma actuel de représentation du réel, donc ils sont faux. Sous l'angle d'un chercheur spirituel ou d'un historien des religions, ils ressemblent à d'autres évènements dont les écrits fondateurs des religions gardent trace — ceux concernant Moïse et le buisson ardent, par exemple — et donc ils peuvent être vrais, sous réserve de l'authenticité du témoignage de Michel Potay. Il est possible de débattre longuement sur le sujet, ce qui est d'ailleurs improductif, aucun des partisans du vrai ou du faux ne pouvant fournir des éléments de preuve pour valider son opinion.
Bien des questionnements humains ne peuvent correctement s’appréhender qu’en acceptant de mettre un temps de côté nos réflexes mentaux les plus courants d’adoption ou de rejet immédiat sans réflexion, et d’admettre que nos croyances comme nos incroyances, tant que nous ne les avons pas interrogées en profondeur, ne sont pas véritablement les nôtres, mais celles dont nous héritons, d’abord de nos familles, ensuite de notre cercle relationnel et de la culture ambiante. C’est seulement à ce prix que nous pouvons comprendre que notre logique binaire habituelle est parfois insuffisante pour réfléchir.
Je n’en prendrai qu’un exemple, emprunté au domaine scientifique : la physique quantique a dû, dès 1927, renoncer à l’alternative stricte entre nature ondulatoire et nature corpusculaire de la lumière. Le principe de complémentarité, formulé alors par Niels Bohr, tient que ces deux descriptions, mutuellement exclusives selon la logique classique, sont pourtant l’une et l’autre nécessaires pour rendre compte de la totalité du phénomène observé. Une discipline aussi exigeante que la physique a donc établi expérimentalement qu’une alternative peut être mal posée avant même d’être tranchée, et qu’il existe des niveaux de réalité où le tiers exclu de notre logique ordinaire cesse simplement de s’appliquer.
Ce qui vaut pour la lumière vaut peut-être pour la question qui nous occupe : le choix entre croire et ne pas croire relève moins d’un jugement à rendre que d’un cadre à élargir. Et, en l’espèce, la manière d’élargir ce cadre a toujours été pour moi de ne pas me suffire de la seule spéculation intellectuelle mais de la faire passer par le creuset de l’expérience. C’est ainsi que, fidèle à cette intuition, j’ai, dès mon adolescence, soumis ma réflexion aux constatations de la pratique, et c’est pourquoi les questions de foi ne m’ont jamais réellement concerné. J’ai d’ailleurs plus tard découvert que, selon la tradition bouddhiste, le Bouddha refusait systématiquement de trancher certaines questions, par exemple quand elles portaient sur l’éternité du monde, sa finitude spatiale, le rapport entre le principe vital et la mort ou la destinée post-mortem de celui qui a atteint l’éveil, à commencer par celle du Bouddha lui-même.
Le Cūḷamālunkyovāda Sutta, une des sections du canon pali rapportant les discours du Bouddha, met ainsi en scène le moine Māluṅkyaputta qui, exaspéré par le silence du Bouddha sur ces points, menace de quitter l’ordre monastique si on ne lui répond pas. Le Bouddha lui réplique alors par la célèbre parabole de l’homme atteint d’une flèche empoisonnée, qui refuse qu’on la lui retire tant qu’il ignore le nom, la caste, la taille et le village de son agresseur : cet homme meurt avant d’obtenir ses réponses, exactement comme celui qui subordonnerait la pratique libératrice à la résolution préalable de ces questions métaphysiques n’atteindrait jamais la cessation de la souffrance qu’il recherche.
La réflexion métaphysique n’en devient pas pour autant inutile ; elle doit seulement servir et suivre l’expérience vivante de la transformation de soi. Cette primauté du parcours vécu sur la spéculation trouve d’ailleurs un écho très concret dans l’expérience du chemin : comme sur celui de Compostelle, il faut se mettre en marche plutôt que de rester des jours à l’étape à interroger une carte qui n’est qu’une représentation possible d’une réalité qui la dépasse.
C’est pourquoi, deux ans après avoir découvert, en avril ou mai 1975, un petit opuscule appelé « L’Évangile donné à Arès » — le nom que Michel Potay avait donné à la première partie du Message —, j’avais décidé de me rendre à Arès pour rencontrer l’homme qui l’avait publié et visiter les lieux où l’évènement qu’il rapporte s’était produit. Cette visite et cette rencontre m’ont permis de passer de l’intérêt qu’avaient suscité, dès la première lecture, le texte et les perspectives qu’il porte — et qui, à mon avis, sont libérateurs pour l’humanité —, à la certitude que le témoignage de Michel Potay est véridique, ce qui m’a permis de répondre à la question de l’authenticité soulevée plus haut. Pour autant, je n’en savais pas beaucoup plus sur qui serait D.ieu, mais j’avais l’intuition forte qu’il y avait là une voie pour sortir l’humanité de l’injustice, de la souffrance et de l’illusion et recréer une civilisation fondée sur la liberté, l’amour et la paix.
Depuis lors, je me rends régulièrement à Arès, non par foi mais par conviction, celle que ce Message, tel qu’il a ensuite été expliqué par Michel Potay, et tel que j’ai pu peu à peu en approfondir la signification, répond à la double préoccupation que je portais dans mon adolescence en faisant mienne la devise du Grand Jeu : « Révélation-Révolution ». Pour les poètes René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, André Rolland de Renéville et le peintre Josef Sima, fondateurs de ce groupe artistique éphémère à la fin des années 1920, il s’agissait de pratiquer une « métaphysique expérimentale » qui vise à élargir notre conscience jusqu’à accéder à un niveau de réalité plus large que notre réel ordinaire, où puisse enfin se révéler la vérité ultime du monde ; cette mutation de conscience, diffusée dans la société, devait précipiter une Révolution, une transformation radicale de la société humaine.
Ce Message répondait donc, pour moi, à cette attente d’une voie claire, débarrassée des lourdeurs théologiques, qui, tout en s’inscrivant dans la continuité des messages passés — ceux des religions, qui n’ont pas été réalisés en plénitude —, honorait également la mémoire de toutes les luttes pour la justice sociale et la dignité humaine. Dès lors, je l’ai inclus dans ce que j’appelle les Paroles de vie du XXᵉ siècle, celles dont la régulière fréquentation me paraît jeter une lumière claire sur les défis de notre époque, en ramenant toujours le regard sur la racine de tous les maux, le manque de compréhension spirituelle de notre condition humaine et l’absence de l’amour comme facteur de cohésion et de progrès social.
Concrètement, chaque visite est ainsi devenue pour moi un moment privilégié de retour à soi où je fais le point sur ma vie, où j’examine ce que j’apporte sous le regard du Tout-Autre : mes progrès sur le chemin de ma bonification personnelle, mes accomplissements pour la respiritualisation du monde — plutôt qu’un moment où je viendrais mendier des faveurs et des pardons, comme c'est souvent, on le verra, le but des pèlerinages.
Cette année encore, à l’issue de ma marche du Puy-en-Velay à Decazeville, je me suis donc rendu sur le lieu des évènements qui fondent ce Message, pour une semaine que j’ai nommée une retraite spirituelle plutôt qu’un pèlerinage — ce dernier mot me semblant un terme embarrassant pour le poids qu’il porte d’un passé religieux. Encore faut-il vérifier ce que ce poids recouvre exactement.
Les différents pèlerinages existants, que ce soient les pèlerinages chrétiens comme ceux de Lourdes, de Saint-Jacques-de-Compostelle, de Rome ou de Jérusalem, le pèlerinage musulman à la Mecque ou les pèlerinages hindous ou bouddhistes, présentent partout, si l’on met à nu la structure des motivations des pèlerins, quelques constantes que l’on peut résumer ainsi : un désir de purification (qu’elle soit pensée comme pardon des fautes, augmentation des mérites personnels, libération du karma ou teshouva, retour à D.ieu), une espérance de guérison et d’allègement de la souffrance, une attente d’une transformation intérieure plus profonde que ce que la vie quotidienne permet et un besoin de se reconnecter à une mémoire sacrée et à une communauté plus large. Les différences portent ensuite sur le statut de l’obligation (Hajj comme pilier de l’islam versus pèlerinages libres), sur la façon de conceptualiser la grâce (pardon juridique, mérite karmique, intercession des justes, purification de l’esprit) et sur le rapport au corps (immersion dans l’eau, marche, prosternations, tenue spécifique).
Chaque tradition déplie à sa manière un besoin universel : faire de l’espace et du temps un chemin de transfiguration, où l’homme sort de ses déterminismes ordinaires pour se placer sous un regard autre – celui de D.ieu, des divinités, du Bouddha, des justes – et tenter une reconfiguration de sa vie en harmonie avec ce qu’il reconnaît comme Source. Mais la posture intérieure des pèlerins semble bien, au-delà des différences de croyance et de rite, rester celle d’une attente de rétribution, d’une faveur accordée au pèlerin qui a fait l’effort d’atteindre le lieu du pèlerinage, par une instance supérieure dont le bon vouloir détermine son avenir. Les pèlerins chrétiens de l’époque médiévale marchaient ainsi vers Compostelle en réparation de leurs fautes ou des fautes d’un défunt proche, espérant en retour obtenir la rémission de leurs péchés.
Cette attitude de demande au niveau personnel, qui connaît bien sûr une multitude de nuances et de modalités d’expression selon les personnes et les traditions, rejoint d’ailleurs au niveau culturel et social son équivalent collectif, lui aussi commun à la plupart des grandes traditions : l’attente « messianique ». En deçà des langages propres à chaque tradition, les études comparatives insistent en effet sur un noyau commun : l’attente messianique est la forme religieuse d’un besoin anthropologique de croire qu’une fracture – entre justice et injustice, vérité et mensonge, Créateur et création, conscience et ignorance – peut être réparée. Dans les religions abrahamiques, cette réparation passe par une figure personnelle, à la fois signe et agent de la fidélité de D.ieu à ses promesses, qui prend sur lui la tâche impossible d’aligner l’histoire humaine sur le dessein divin ; dans les traditions indiennes et bouddhiques, elle se formule davantage en termes de rétablissement du dharma, c’est-à-dire de la loi profonde des choses.
Ainsi les juifs attendent la venue du Mashiaḥ, chargé de restaurer la souveraineté du peuple d’Israël, de rétablir la Torah dans toute sa force, de rassembler les exilés et d’ouvrir une ère de paix et de justice universelles. Les chrétiens attendent le retour de Jésus, la Parousie, qui déclenchera le jugement des vivants et des morts, la fin des injustices, le triomphe de l’amour, la résurrection, et la restauration plénière de la création. Dans l’islam sunnite comme chiite, l’attente messianique se déploie autour du Mahdi, le « guide » qui doit apparaître à la fin des temps — même si les deux branches en conçoivent différemment les modalités, le chiisme duodécimain le tenant pour l’Imam déjà né et occulté, le sunnisme pour une figure encore à venir —, et de Jésus (‘Isa), reconnu comme Messie, dont le retour fait partie de certaines interprétations eschatologiques ; ensemble, ils restaureront la loi divine (sharia) dans sa pureté, assureront la défaite des forces du mal et l’instauration d’une période de justice où les croyants pourront vivre pleinement leur foi, avant le Jugement dernier. Dans l’hindouisme, Kalki, dixième et ultime avatar de Vishnu, doit apparaître à la fin de l’ère actuelle de Kali Yuga, caractérisée par la décadence, la tromperie et la violence, pour rétablir le dharma et inaugurer une nouvelle ère de droiture, le Satya Yuga. Dans le bouddhisme, la figure la plus proche d’un « Messie » est Maitreya, futur Bouddha attendu comme cinquième Bouddha de l’éon actuel — cet éon désignant, dans la cosmologie bouddhiste, l’immense cycle cosmique au cours duquel se succèdent mille bouddhas —, qui viendra lorsque l’enseignement du Bouddha historique aura décliné, pour rétablir le Dharma et offrir à nouveau une voie claire vers l’éveil.
On le voit clairement, que ce soit au niveau individuel ou au niveau collectif, la réalisation spirituelle, comme accomplissement de la vie personnelle, ou la réalisation d'une société « idéale », comme accomplissement de l'histoire, dépendent en dernier ressort, dans toutes ces traditions, du bon vouloir d'une instance supérieure diversement pensée et nommée mais sommée, par les prières personnelles ou l'engagement communautaire, d'intervenir au plus vite pour accomplir ce qui est considéré comme ne dépendant pas entièrement des êtres humains. Et les différents pèlerinages s'inscrivent dans cette longue supplique patiente de l'humanité comme des outils pour déclencher la mansuétude du divin face à la souffrance humaine. Le christianisme a poussé cette logique plus loin qu'aucune autre tradition, jusqu'à affirmer que l'homme Jésus n'était autre que D.ieu qui s'était offert lui-même en sacrifice sous une forme humaine, pour racheter d'office les péchés de ceux qui croiraient en ce mystère et suivraient l'autorité de ses représentants sur terre — l'Église et, longtemps, la noblesse qui en fut le bras séculier.
Or c’est précisément ce que le Message d’Arès vient renverser. On l’a vu en introduction : à Arès, le pèlerin est rétabli dans sa liberté et sa dignité plénières, le salut n’y étant jamais le fruit d’une faveur mais d’un travail assumé sur soi. Dans ce cadre de compréhension, deux passages dans deux textes éloignés de plusieurs millénaires résonnent pour moi avec le sens que prend ma venue à Arès et rétablissent, il me semble, le sens profond de ce qu’est un pèlerinage, à commencer par celui de notre vie, qui n’est alors rien d’autre qu’un long pèlerinage vers notre Source.
Le premier se trouve dans le livre du Deutéronome, chapitre 16, versets 16 et 17. Ce passage instaure les trois fêtes de pèlerinage qui rythmaient l’année des Hébreux et lors desquelles ils devaient monter à Jérusalem :
Trois fois l’an, tous tes mâles paraîtront en présence du Seigneur, ton D.ieu, dans l’endroit qu’il aura élu: à la fête des azymes, à celle des semaines et à celle des tentes. Et que l’on ne paraisse pas les mains vides en présence du Seigneur.
Mais chacun donnera selon ses moyens, selon les bénédictions que l’Éternel, ton D.ieu, t’aura dispensées.
Deutéronome 16, 16-17
Dans ce passage, « paraîtront en présence de » est une tentative de rendre en français courant une forme hébraïque construite sur la racine rā’â qui signifie voir, conjuguée ici dans sa forme réflexive-passive à l’inaccompli — la traduction littérale serait plutôt « tous tes mâles se feront voir du Seigneur », ici elohim, forme plurale d’eloha, qu’une lecture kabbalistique désigne comme l’aspect divin qui est omniprésent dans le vivant et dont les forces multiples en soutiennent et organisent l’existence, dans la dimension visible comme dans les dimensions invisibles. Et ces mâles ne devront pas « se faire voir » « les mains vides » — ou « en vain », autre traduction possible.
Le pèlerinage, reconsidéré à la lumière de ce passage, acquiert alors une signification bien éloignée du sens commun de demande ou d’espérance de faveur qu’on lui prête d’ordinaire. Le pèlerin vient cette fois pour se faire voir — non en vain, non par curiosité ou futilité —, il doit venir avec la gravité de celui qui sait qu’il va être vu et qu’il ne peut venir les mains vides : la main étant par essence l’outil de l’action, de la concrétisation de la pensée, de ce qui est accompli. Ainsi le pèlerin vient se faire voir avec ce qu’il a accompli — sous-entendu, la pensée hébraïque étant d’abord une pensée de l’éthique, ce qu’il a accompli comme « bonnes œuvres ».
Rien d’une demande, juste une évaluation, et même, si j’éclaire cette parole de ce que m’apprend le Message d’Arès, une auto-évaluation : puisque finalement, si je puis être sensible à une transcendance, à quelque chose de plus grand que moi, c’est que j’ai une parenté profonde avec cette transcendance — D.ieu en moi, comme l’exprime Maître Eckhart dans l’un de ses sermons : « L’œil dans lequel je vois D.ieu est le même œil dans lequel D.ieu me voit. Mon œil et l’œil de D.ieu sont un seul et même œil, une seule et même vision, une seule et même connaissance, un seul et même amour. » La tradition hindoue exprime d’ailleurs la même notion au chapitre 6 de la Chāndogya Upaniṣad, dans le célèbre dialogue entre le sage Uddālaka Āruni et son fils Śvetaketu : « Cela qui est le plus subtil de tout est le Soi de tout ceci. C’est la Vérité. C’est le Soi. Tu es Cela, ô Śvetaketu ». « Tat tvam asi », « Tu es Cela », c’est la formule que systématisera, une douzaine de siècles plus tard, Adi Shankara, le grand architecte de l’Advaita Vedânta, dans une phrase qui en tire toutes les conséquences ontologiques : « Brahman satyam, jagat mithyā, jīvo Brahmaiva nāparaḥ », « Le Brahman est réel, le monde est illusion, l’âme individuelle n’est pas différente du Brahman » — le Brahman transcendant et l’ātman intérieur, ce Soi profond que la pensée indienne distingue du moi psychologique ordinaire, ne sont qu’un.
C’est dans ce processus de sincérité envers soi, dans cette exigeante confrontation dépourvue de jugement, seulement traversée du regard d’amour de cet « œil dans lequel D.ieu me voit » qui est l’œil même par lequel je puis essayer de me sonder en vérité, que s’accomplit un mystère que j’ai ressenti à chaque fois que je suis venu frapper mon front sur le sol où, selon Michel Potay, s’est dressé cinq fois en 1977 le Bâton de Lumière qui lui dicta la deuxième partie du Message d’Arès. Une force nouvelle me remplit alors et renouvelle en moi l’énergie inextinguible qui, depuis mon adolescence, me pousse à me dresser contre le mal qui déchire la merveille de notre monde : le mal en moi d’abord, toutes ces tendances héritées comme une tare de la longue chaîne de renoncements à l’amour que constitue l’histoire collective des hommes, et qui ont longtemps nourri chez moi l’ego orgueilleux et dominateur qui nous sert de porte-parole au quotidien ; le mal dans la société ensuite, le sommeil de l’illusion qui nous fait confondre la vie avec la seule existence matérielle, notre avenir avec l’élargissement de notre espace vital, notre identité avec un être séparé des autres et du monde.
Le deuxième passage qui résonne avec mon vécu à Arès évoque précisément cet aspect. Il se trouve dans Le Livre, la deuxième partie du Message, au chapitre 41 :
« Je suis ici.
Tu viens, le frère vient.
La lèvre prend le Feu dans Ma Main.
Le front brûle.
Le Feu entre dans l’homme. »
Le Signe XLI, 1-5
Ce langage français lapidaire, au vocabulaire simple et d'une syntaxe qui m'a toujours semblé proche de celle de l'hébreu biblique le plus ancien, fonctionnant par juxtaposition de mots qu'il est malaisé parfois de réunir avec une conjonction, me donne l'impression d'un langage de feu, comme si chaque mot était un silex dont le frottement contre un autre avait la capacité de déclencher la mise en fusion de notre langage érodé par des millénaires de mensonges, de spéculations, de rivalités. Ainsi le frère qui vient ici, sur le lieu des évènements d’Arès, — mesurons-nous ce que veut dire « frère » dans le langage primordial du Je fondateur qui tient debout les mondes ? — le frère qui a la lèvre pour parler comme le Je parle, c'est-à-dire pour désigner une voie possible de retour au bonheur pour le monde, celle de l'amour et de la liberté spirituelle que rappelle tout le Message, celui-là prend le Feu, ce Feu de la Puissance vivante lovée au fond de la matière comme au fond des univers et de toutes les dimensions de la Vie, directement dans la Main de Celui qui en est l'Auteur. Le front brûle, comme si brûlaient les scories de nos pensées troubles qui font écran aux évidences que seule l'intelligence spirituelle peut percevoir, et ce Feu entre alors en l'homme, à la fois comme énergie vivante, comme énergie réchauffante, comme énergie qui va continuer à agir en soi aussi longtemps que le frère renouvellera son choix d'avancer sur le chemin du bien et de l'amour.
Car toute la relation entre le Tout-Autre, le Sans-Nom et l'être humain n'est que synergie : si l'homme revient vers Lui, tel le fils prodigue de la parabole du chapitre 15 de l’Évangile de Luc, qui retourne vers son père après avoir totalement dilapidé son héritage, Celui-ci accourt pour l'accueillir et faire la fête avec lui ; mais si le fils se détourne à nouveau, le père, dans son respect absolu de la liberté qu'il lui a donnée, s'impose de s'écarter.
Ce que je décris ici, cette expérience intense renouvelée à chaque visite à Arès, bien évidemment avec les nuances qu'imposent mes propres variations d'état intérieur selon les années, est exactement l'exemple de la primauté du parcours vécu sur la spéculation que j'invoquais au début de l'article, en revendiquant la nécessité d'élargir le cadre dans lequel nous enferme le jugement entre croire et ne pas croire. On ne peut se poser devant les mystères que représentent les évènements surnaturels qui excèdent nos possibilités de validation scientifique en se contentant de trancher entre croire et ne pas croire, choix qui se fonde sur tout ce qui préexiste à la confrontation à de tels phénomènes.
Pour les évènements qui fondent des communautés millénaires, tels que Moïse interpellé par D.ieu au Buisson ardent, Jésus et sa résurrection, les rishis du Véda, etc., la force de conviction portée par des générations et le fait de naître soi-même dans une telle communauté de croyants peuvent sans doute emporter l'adhésion ; mais pour des évènements plus récents, dont les communautés sont infimes et non encore reconnues par la force de l'histoire, il n'y a que l'expérience personnelle qui puisse donner des éléments de décision. De même que celui qui est atteint d'un cancer accepte de tenter un traitement expérimental quand les autres n'ont pas fonctionné, ou que nous commençons la méditation et la pratiquons longtemps avant d'en voir les résultats, de même que l'apprenti violoniste devra passer des heures et des jours à s'entraîner avant de pouvoir jouer une belle mélodie, il y a parfois dans la voie spirituelle des chemins à emprunter de nuit avant qu'ils ne s'éclairent sous la lumière du jour.
Je voudrais, pour finir cet article, évoquer un dernier aspect qui le relie aux remarques que j’énonçais à la fin de mon récent article sur Conques. En parlant des vitraux de Soulages, je soulignais que leur simplicité et le fait qu’ils diffusent la lumière sans laisser le regard s’échapper vers l’extérieur me semblait faire accéder l’abbatiale à une nouvelle dimension, celle d’une spiritualité du dépouillement et de la simplicité mouvante du Vivant. À Arès, j’ai trouvé comme une proximité de nature entre cette atmosphère créée par les vitraux à Conques et ce que je ressens dans la maison de prière. Son architecture simple, des murs blancs avec un simple clocher, et son intérieur, également blanc avec des tapis recouvrant le sol et une banquette courant le long des murs, me font toujours cette même impression de dépouillement qui vous ramène à l’essentiel et à vous-même. Ce lieu me fait à la fois penser à l’ambiance d’une petite chapelle romane et à l’intérieur d’une simple mosquée comme à celle d’un dojo de méditation zen. Rien n’y distrait le regard et chacun est seul dans sa méditation ou sa psalmodie, habillé d’une tunique blanche qui le sépare un temps de son habit social pour le projeter dans le monde de la lumière.
« Je suis ici » dit le Message, et si Je qui a parlé en ce lieu en 1977 reste un mystère absolu, dans cet « ici », j’ai pu constater combien la pensée s’allège des mots inutiles qui habituellement tournent dans le cerveau pour laisser place à une sensation difficilement descriptible d’une plénitude légère et d’un ici et maintenant qui est simultanément presque hors du temps. J’ai plusieurs fois vécu cette expérience avec une telle intensité que là encore la logique binaire, vrai ou faux, qui nous est habituelle, est complètement dépassée et les mots se heurtent à nouveau à cette limite. Comment décrire la sensation d’une énergie qui roule comme une vague sous vos pas quand ils reposent sur un sol parfaitement plat qui n'a que le moelleux des tapis qui le recouvrent ? Faut-il concaténer deux mots et parler d’immobilité mobile ? Comment raconter le sentiment d’être vide de soi et plein de soi simultanément ? Comment dire cette distorsion du temps que j’ai parfois éprouvée, celle d’un instant éternel ou de l’éternité lovée dans l’instant ?
Ces moments étonnants, qui subitement se produisent sans que rien ne les laisse attendre, nous rappellent-ils que nos perceptions, nos émotions, nos pensées, notre énergie, notre identité ont sans doute d’autres dimensions auxquelles l’émergence de l’âme qui se lève peu à peu au-dessus de l’effort quotidien d’être meilleur, plus conscient, plus ouvert, donnera peut-être un jour une consistance moins aléatoire, une stabilité plus propice à une vraie intelligence et à une vraie vision ? Je n’ai pas de réponse formelle si ce n’est la certitude validée par l’expérience que l’homme de bien s’éveille à une réalité plus large que celle de nos embarras quotidiens et que cette ouverture n’est que celle de l’aube d’un nouveau monde, bâti sur un autre état de conscience de l’humanité, celui qui sera possible si suffisamment d’êtres humains le désirent et en payent le prix !
Voilà, cette série d’articles se termine. J’ai essayé de vous partager à la fois l’itinéraire et les réflexions que le parcours a provoquées en moi, en privilégiant l’expérience intérieure d’où naissent les pensées plutôt que la spéculation philosophique seule. C’est tout l’enjeu de cette section Carnets de vie sous l’égide de laquelle je les ai placés : vous faire sentir le mouvement intérieur qui précède les mots et les idées.
J’espère y avoir un peu réussi, tout au moins suffisamment pour maintenir éveillé votre intérêt et susciter chez vous l’exploration de quelques angles de vue nouveaux.
Je pars en cette fin de semaine pour quinze jours en montagne, d’où peut-être quelques photos ou fragments de texte s'échapperont jusqu'à vous. Au pire, je vous retrouve début août.
D’ici là, je vous souhaite à tous le meilleur, que le vent de l’amour et de la liberté traverse vos cœurs !
Jérôme Nathanaël
© 2026 - Dialogues du Nouveau Monde — Jérôme Nathanaël
Pour prolonger
Avez-vous connu un lieu où quelque chose en vous s’est tu, déplacé ou éclairé d’une manière particulière ? Partagez cette expérience vivante en commentaire pour nous inviter au mouvement.
Si vous souhaitez en dire plus sur un espace qui compte pour vous, envoyez-moi une contribution d’environ une page pour la rubrique Les Passeurs. Elle sera publiée sous vos initiales, un pseudonyme ou anonymement, selon votre souhait. Les autres lecteurs pourront y répondre et dialoguer avec vous.
Nouveau ici ? La page Ouverture présente l’auteur, le projet, la façon de participer, le contact et l’agenda.










