La mémoire et les murs
Decazeville où la via dolorosa d'un peuple se reflète dans un chemin de croix de Gustave Moreau et se relit dans le street-art d'aujourd'hui.
Article available in English
Carnets de vie · Voyages · 23 min
Approcher les lieux, les errances et les retraites où la terre garde mémoire de la quête humaine.
Série : Le Puy-Arès 2026 : relation d’un itinéraire intérieur | Article 4
6 juillet 2026
À Émile L., mon arrière-grand-père.
Chers lecteurs,
Voici l’avant-dernier article de cette série dans laquelle je vous partage ce que m’ont appris ma marche du Puy-en-Velay jusqu’à Decazeville, en passant par Conques où j’ai découvert l’abbatiale et ses vitraux, puis ma retraite spirituelle dans le bourg d’Arès. Vous pouvez retrouver les trois articles qui précèdent, en suivant ci-dessus le lien qui pointe vers la série complète.
Aujourd’hui, j’aborde ce que m’a inspiré ma visite de Decazeville, dernière étape de ma marche, que j’ai dû rejoindre pour trouver un train vers Bordeaux. Comme pour les étapes précédentes, je souhaitais éviter les chaleurs de la canicule et j’ai donc quitté Conques très tôt, après une dernière méditation dans l’abbatiale encore vide qui, à ma grande surprise, était déjà ouverte, juste éclairée par les premières lumières du jour. L’étape est un peu longue, presque 24 km, avec de jolis passages ombragés mais également de trop longues parties sur de petites routes goudronnées de campagne qui, la chaleur aidant, finissent par être vraiment pénibles, de sorte que j’étais bien content d’arriver à destination en début d’après-midi.
Ne prenant le train pour Bordeaux que le lendemain en milieu d’après-midi, j’ai pu visiter Decazeville, m’informer sur son histoire, et découvrir dans la ville sinistrée les stigmates d’une époque révolue. J’ai parcouru durant la fin de l’après-midi des rues entières bordées de magasins abandonnés depuis longtemps, de demeures qui dépérissent peu à peu et partagé des moments d’échanges dans les bars ou au détour de la marche avec quelques habitants de la ville. J’ai vu la pauvreté, noyée dans une sorte de mélancolie lasse, comme une fatalité portée de génération en génération sans pouvoir s’en échapper. Pourtant la bonhomie s’exprimait facilement et j’y retrouvais les vestiges d’une fraternité ouvrière qui n’était pas tout à fait morte.
J’ai également constaté les efforts de la ville pour se relever du lent naufrage que lui a infligé la fermeture des mines et des usines sidérurgiques qui avaient fait son dynamisme et sa vitalité, ainsi que sa volonté d’honorer la mémoire des vies modestes qui, pendant plus un siècle et demi, jusqu’à la fermeture de la dernière mine en 2001, se sont succédés sur ce lieu de labeur terrible, tout comme la mémoire des luttes syndicales qui avaient en leur temps ému la France entière et certains de ses plus grands écrivains.
J’ai aussi découvert que Decazeville, à défaut de retrouver son prestige industriel perdu, est devenu un des hauts lieux du street-art, où les meilleurs de cette discipline viennent de partout pour refleurir de leurs couleurs et de leur imaginaire les murs abandonnés d’un passé meurtri.

Et j’ai trouvé tout cela plein de beauté et de grandeur. J’ai imaginé ces hommes dignes et fiers qui refusaient de plier plus bas que leur labeur éreintant, exigeants de pouvoir encore durer et nourrir leurs familles, demandant au moins à être respectés, considérés comme des êtres humains et non comme de la chair à travail. Et j’ai pleuré sur toutes ces injustices, celles-là et toutes les autres qui accablent partout mes frères humains. J’ai senti remonter au fond de moi les paroles et les luttes de certains de mes ancètres, ouvriers et syndicalistes de la CGT de 1936, tel mon arrière-grand-père paternel qui m’effrayait un peu quand j’étais enfant, parce qu’il était devenu énorme et qu’il avait l’air si terrible, surtout quand il parlait politique avec mon père, en tonitruant contre tous ceux qui trahissaient la cause du peuple.
Que dirais-tu aujourd’hui, pèpère Émile, toi qui était sévère et bon, face aux reculs des “droits des travailleurs” comme tu disais, cachant derrière tes mots d’ancien syndicaliste le débordement de ton coeur empli d’un tel désir d’un monde meilleur ? Tu pleurerais sans doute avec moi et, au-delà de nos différences, toi qui me regimbais parce que je n’étais, disais-tu, qu’un “hippie fugueur qui ne voulait pas travailler”, nous serions ensemble, encore, au chevet de ce monde malade…
Ainsi, après les moments de lumière, de contemplation et de silence de Conques, je me trouvais à nouveau au coeur même de la souffrance humaine et de sa mémoire, comme s’il fallait déjà me répéter que « la vérité, c’est que le monde doit changer » comme l’affirme dès 1974 la Révélation d’Arès transmise par Michel Potay, au moment précis où le monde commence, avec la crise pétrolière, à basculer vers la lente érosion civilisationnelle dont nous connaissons maintenant l’accélération.
Oui, aucun éveil spirituel ne vaut s’il ne participe pas, d’une manière ou d’une autre, à l’amélioration du monde et au bien commun. Il faut sans cesse le redire, car aujourd’hui, peut-être plus que jamais, les tentations sont fortes de vouloir juste préserver son petit espace personnel de développement de soi, en oubliant la règle fondamentale de la vie spirituelle : tout ce que je reçois doit être retravaillé au feu de mon coeur et ensuite redonné autour de moi.
C’est au milieu de ces pensées et de ces souvenirs que je suis entré le lendemain matin, seul, dans l'église Notre-Dame de Decazeville, un matin où la ville semblait encore digérer son propre silence, ce silence particulier des lieux qui ont trop longtemps vécu du bruit des machines pour supporter aujourd'hui autre chose que l'écho de leur absence. Quatorze toiles m'y attendaient, peintes par Gustave Moreau entre 1862 et 1863, restées sans nom pendant près d'un siècle avant qu'on ne consente enfin à les rattacher à leur auteur et à les classer, en 1965, comme un patrimoine digne d'être protégé. Rien, dans la biographie de ce peintre symboliste épris de mythologies grecques et de figures bibliques transfigurées, ne le destinait à cette ville minière qu'il n'a jamais vue naître, ni grandir, ni décliner.
Et pourtant, debout devant ce chemin de croix peint pour une autre douleur que la sienne, accroché aux murs d'une église qu'un homme d'affaires avait fait construire pour une population qu'il avait lui-même fait surgir du néant industriel, j'ai senti que Decazeville avait, elle aussi, ses quatorze stations, non pas celles d'un homme-Dieu consentant librement à sa Passion comme le proclame la théologie chrétienne, mais celles d'un peuple qui n'avait rien choisi de ce qui allait faire, puis défaire, sa vie.
C'est ce chemin-là, ce chemin de croix d’un peuple entier, que je voudrais maintenant parcourir avec vous, station après station, en gardant les peintures de Gustave Moreau comme une présence simplement posée au bord du texte, comme elle est posée au bord de cette ville qui l'ignore presque, alors ce chemin semble pourtant raconter au plus juste son histoire la plus intime.
I. Jésus est condamné à mort — La ville est condamnée à naître
Élie Decazes, fondateur de Decazeville, fut un favori déchu, un homme d’État que le pouvoir avait porté au sommet sous Louis XVIII avant de le rejeter brutalement, victime des intrigues d’une cour dont il avait cru maîtriser les règles, et qui trouva dans le charbon aveyronnais de quoi reconstruire une fortune et une position que la disgrâce politique lui avait retirées. De cette reconversion strictement privée, décidée dans les salons parisiens et non dans les vallées du Lot, naquit en moins de vingt ans une agglomération industrielle entière, surgie presque du néant, qui dépassera bientôt en puissance productive des bassins pourtant plus anciens comme celui du Creusot.
Des générations entières d’ouvriers vinrent de tout l’Aveyron et d’au-delà peupler cette ville nouvelle. De ce lieu qui allait les faire vivre — et parfois mourir — nul parmi eux n'avait décidé quoi que ce soit : on ne leur demanda pas s’ils voulaient de cette industrie, de ce nom, de cette dépendance à un homme qu’ils ne rencontreraient jamais. Ils arrivèrent poussés par la nécessité de survivre aux mutations d’une société aux prises avec la révolution industrielle. La condamnation, cette fois, ne frappe pas un homme seul dans un prétoire, comme dans l’Évangile. Elle frappe, par la seule force d'une décision prise ailleurs, loin, dans un monde qui n'était pas le leur, tout un peuple appelé à naître dans une ville portant le nom du puissant qui l'a fondée — un nom que ce peuple assumera pourtant jusque dans son état civil, chaque fois qu'il faudra écrire : né à Decazeville.
II. Jésus est chargé de sa croix — Le poids du quotidien ouvrier
Dans les périodes les plus dures, les salaires des ouvriers des mines ou des fonderies pouvaient s’effondrer à un niveau si bas qu’il leur laissait parfois à peine de quoi vivre — l’ouvrier payait toujours le prix des mauvaises années. Le reste raconte l’essentiel de leur condition : les ouvriers et leurs familles vivaient de ce que la Compagnie voulait bien leur concéder en salaire, ils se logeaient dans ce qu’elle voulait bien leur louer comme habitat ouvrier, ils achetaient dans l’économat qu’elle seule possédait et dont elle fixait les prix, et soignaient leurs enfants dans les dispensaires qu’elle avait bien voulu financer.
La croix, ici, n’est pas un objet de bois que l’on charge sur son dos un unique jour de supplice : c’est une architecture entière de dépendance, minutieusement organisée, où le salaire que la Compagnie consent d’une main, elle le reprend de l’autre en loyer et en denrées, et qui enveloppe la vie de la naissance à la mort, portée chaque matin sans relâche, sans dimanche de répit véritable, puisque même le repos se négociait sous le regard du même propriétaire des lieux, des outils et, pour ainsi dire, des existences.
III. Première chute — La fusillade d’Aubin, 1869
En 1869, quatorze morts tombèrent sous les balles d’une troupe envoyée pour rétablir un ordre que la grève venait de troubler, des morts parmi lesquels se trouvaient des femmes venues soutenir leurs hommes et un enfant de sept ans dont la présence sur les lieux du drame dit, à elle seule, combien la lutte ouvrière n’était jamais une affaire réservée aux seuls travailleurs mais engageait des familles entières, jusque dans leur chair la plus vulnérable.
La première chute d’un chemin de croix est souvent la plus inattendue de toutes : celle où l’on découvre, avec une stupeur presque enfantine, que le corps, déjà, ne tiendra pas la distance qu’on lui impose depuis le début, que la promesse de rédemption par le travail se heurte d’emblée à la violence la plus nue. Victor Hugo, bouleversé par cet épisode, y trouva matière à son Ode à la misère ; Émile Zola, quelques années plus tard, y puisera une part de l’énergie souterraine qui traverse Germinal tout entier. La littérature, ici comme presque toujours, arrive après le sang, jamais avant lui, comme si elle avait besoin de la preuve du corps tombé pour consentir enfin à parler.
IV. Jésus rencontre sa mère — Ce qui ne se transmet pas
Une proportion très élevée des familles ouvrières du bassin minier de Decazeville ne laissait derrière elle, au moment des successions, aucun héritage transmissible : ni terre, ni maison propre, ni capital d’aucune sorte, rien que le souvenir d’un travail accompli et l’obligation, pour l’enfant, de recommencer au même point où le père avait commencé, sans le moindre acquis matériel pour amortir la reprise.
La rencontre entre la mère et le fils, dans la tradition du chemin de croix, est un instant bouleversant de reconnaissance mutuelle au cœur même du désastre annoncé, un regard échangé qui ne change rien à l’issue mais qui dit tout de l’amour qui subsiste. Ici, la rencontre est plutôt un manque qu’une plénitude : celle d’une lignée qui n’a rien à léguer, sinon la mémoire orale du travail lui-même, les gestes appris par imitation plutôt que comme patrimoine, et cette obligation muette pour celui qui reste, jamais formulée mais toujours comprise, de reprendre exactement la même croix que le grand-père, puis le père, avaient déjà portée avant lui.
V. Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix — La solidarité ouvrière
C’est ici, je crois, que ma propre lignée familiale résonne avec ce texte, parce que le lien s’impose de lui-même : j’ai parmi mes aïeux des syndicalistes de la CGT, des hommes qui ont choisi, à un moment ou à un autre de leur existence, de porter pour d’autres qu’eux-mêmes un fardeau qu’ils n’avaient strictement aucune obligation personnelle de porter. Simon de Cyrène, dans le récit évangélique, n’est pas un volontaire enthousiaste qui se précipite pour soulager le Christ par pure charité spontanée : on le réquisitionne, on le tire de la foule presque malgré lui, comme on tire un homme quelconque de sa vie ordinaire pour l’associer, sans qu’il l’ait cherché, à une souffrance qui n’était pas la sienne.
Mais, de cette réquisition initiale, presque forcée, naît pourtant un geste qui dépasse largement la simple obligation circonstancielle : celui de ne pas laisser un homme seul sous le poids qui l’écrase, de faire momentanément corps avec lui. C’est ce geste-là, très exactement, qu’incarnèrent à leur manière les grévistes de 1886 dans les rues de Decazeville, et plus tard les quelque mille cinq cents mineurs qui refusèrent de remonter du fond des puits durant l’hiver 1961, résolus à empêcher leur fermeture, chacun devenant, pour l’autre, ce Simon inattendu que rien n’obligeait à s’arrêter.
VI. Véronique essuie le visage de Jésus — Le visage imprimé dans les lettres
Véronique, dans la tradition, n’agit pas frontalement contre le pouvoir qui condamne : elle agit contre l’oubli qui menace de tout effacer une fois le corps disparu. Elle essuie le visage de Jésus, simplement pour qu’il en reste une trace durable, une empreinte que rien ne pourra plus totalement dissoudre.
Victor Hugo et Émile Zola ont accompli, chacun à leur manière et selon les moyens propres à leur art, ce même geste pour Decazeville : non par militantisme de circonstance ni par sympathie passagère pour une cause qui leur aurait été extérieure, mais parce que la littérature, lorsqu’elle est fidèle à ce qu’elle a vu ou pressenti, garde l’empreinte d’une souffrance longtemps après que les corps qui l’ont réellement portée aient disparu de la mémoire vivante, longtemps après que les derniers témoins directs se soient eux-mêmes éteints.
VII. Deuxième chute — La grève de 1886
Durant cette grève, Watrin, directeur détesté pour la dureté de sa gestion, fut précipité d’une fenêtre par une foule à bout de patience ; s’ensuivirent cent huit jours de grève ininterrompue, une mobilisation qui dépassa largement le cadre local puisque Jean Jaurès lui-même vint soutenir leur cause depuis la tribune nationale, tandis que des figures aussi diverses que le général Boulanger tentaient d’en tirer un profit politique qui leur était propre.
La deuxième chute, dans la tradition du chemin de croix, est toujours plus lourde que la première, précisément parce qu’on connaît déjà par expérience le poids exact de la croix, et que l’on retombe malgré cette connaissance, à cause de l’épuisement accumulé. Mais 1886 marque aussi, pour Decazeville, la toute première fois où la ville existe pour la France entière autrement que comme un simple gisement anonyme parmi d’autres : elle existe désormais comme une cause nationale, comme un nom que l’on prononce à l’Assemblée, comme un symbole du mouvement ouvrier en marche vers sa propre conscience, et, même si les grévistes n’avaient pas obtenu gain de cause, cette victoire-là restera dans l’histoire des luttes des hommes pour leur dignité.
VIII. Jésus rencontre les femmes de Jérusalem — Les femmes du bassin minier
Les récits de lutte, y compris les plus sincères et les mieux documentés, nomment volontiers les meneurs charismatiques, les martyrs tombés sous les balles, les tribuns venus de la capitale haranguer les foules. Ils nomment beaucoup plus rarement, presque jamais en réalité, les femmes qui tenaient la maison et l’économie domestique pendant que les hommes descendaient au fond de la mine ou peinaient dans les fonderies, les femmes qui faisaient la queue à l’économat, qui élevaient seules les enfants durant les longues semaines de grève sans salaire, et qui pleuraient leurs morts sans que ce deuil intime devienne jamais un chapitre à part entière de l’histoire officielle.
Jésus, sur ce chemin, s’arrête précisément pour elles, leur adressant la parole alors que rien ne l’y obligeait dans l’urgence de sa propre marche vers la mort ; je voudrais que mon texte s’arrête lui aussi, ne serait-ce que le temps d’une station, pour reconnaître le mérite de celles que l’histoire minière officielle a si longtemps laissées hors champ, dans l’ombre patiente des cuisines et des veillées. On croirait presque, à les regarder, qu’il se tenait déjà là, auprès d’elles, bien avant qu’aucune toile n’en gardât mémoire.
IX. Troisième chute — La grève du fond, 1961-1962
Cette année-là, quelque mille cinq cents mineurs refusèrent de remonter à la surface, et choisirent de passer les fêtes de Noël enfermés au fond de leurs propres puits plutôt que d’accepter passivement la fermeture programmée de leur outil de travail, dans un geste de résistance aussi désespéré que profondément digne.
C’est la troisième chute de ce chemin, la plus proche de nous dans le temps, et pourtant déjà celle d’un combat perdu d’avance, dont l’issue était scellée bien avant que le premier mineur ne descende s’enfermer volontairement sous terre : on peut résister, avec un courage réel et documenté, au fond obscur d’un puits de mine ; on ne résiste pas indéfiniment à une décision économique prise dans les bureaux climatisés d’une administration lointaine, pour qui le bassin de Decazeville n’était plus qu’une ligne de bilan à assainir.
X. Jésus est dépouillé de ses vêtements — La fermeture
Puis vint le dépouillement proprement dit, méthodique, administratif : les puits progressivement fermés les uns après les autres, les hauts-fourneaux et les usines définitivement éteints, la ville mise à nu de ce qui, pendant plus d’un siècle et demi, avait constitué sa seule et unique raison d’être économique, sa justification même en tant qu’agglomération.
Ce n'est pas un homme seul que l'on dépouille ici de ses vêtements devant la foule, comme sur le Golgotha, mais toute une cité de son identité productive. Et l'on découvre, en dessous, un corps social qui ne sait plus très bien ce qu'il est désormais, une fois retiré ce pour quoi, précisément, on l'avait fait naître presque deux siècles plus tôt, un corps plus vulnérable encore qu'au temps des mines et des fourneaux, qui n'a plus rien à défendre, précipité dans un dénuement sans horizon.
XI. Jésus est cloué sur la croix — Le chômage
À Decazeville, le taux de chômage reste aujourd’hui encore plus élevé que la moyenne nationale, le taux obtenu selon les données déclaratives recueillies par l’Insee en 2022 étant même de 22 %, ce qui inclut vraisemblablement des personnes n’ayant que du travail à temps partiel, une situation qui n’est plus prise en compte dans les statistiques du chômage de France Travail. La conséquence est simple : la ville qui comptait 15 000 habitants en 1930, puis 10 000 en 1975, n’en compte plus aujourd’hui qu’environ 5 000. Les commerces ferment, les maisons sont vides et se dégradent, la population restante voit sa moyenne d’âge vieillir.
On ne cloue plus personne au bois d'une croix, mais on cloue des existences entières à une statistique froide, à cette même dépendance qui, un siècle et demi plus tôt, avait fondé la ville sous le nom d'un homme qu'elle n'avait pas choisi, et qui la retient encore aujourd'hui : dépendance à la décision d'un investisseur qui ne vient pas, à un plan de reconversion décidé dans une préfecture ou un ministère, à des subventions qu'il faut solliciter plutôt que gagner par le seul travail. Rien de tout cela ne se dénoue par le simple écoulement du temps, faute d'un nouveau maître des lieux, industriel ou institutionnel, qui voudrait bien cette fois offrir du travail réel plutôt qu'un simple nom sur un fronton.
XII. Jésus meurt sur la croix — La friche
C’est la rue principale qui m’avait saisi ce jour-là avant d’entrer dans l’église : la majorité des commerces y ont tiré le rideau, certains depuis si longtemps que l’état dégradé de ce qui reste visible derrière la vitrine ne laisse plus aucun doute sur l’ancienneté de leur fermeture. Ce n’est pas la première fois que ce triste spectacle m’arrête : je me souviens d’une stupeur presque identique à Lens, en sortant du musée du Louvre-Lens, et à Pau, lors d’une simple halte avant de passer en Espagne.
Decazeville rejoint ainsi, sur mon propre chemin, une géographie plus vaste qu’elle-même, celle de ces villes françaises où la même désindustrialisation a laissé le même vide, la même rue principale qui ne vit plus. Ici comme ailleurs, les friches industrielles parsèment encore le paysage urbain, l’urbanisme reste livré au hasard mal maîtrisé des fermetures successives plutôt qu’à un plan cohérent, la population décline inexorablement d’année en année. C’est devant ce constat, qui ne surprend même plus à force de se répéter d’une ville à l’autre, que ma propre marche s’immobilise, sans la moindre échappatoire lyrique, sans la possibilité d’un envol prématuré vers quelque consolation facile.
Car il n’y a rien à racheter dans cette station précise, rien à retourner artificiellement en espérance prématurée qui trahirait la vérité du moment. Le corps est mort ; il faut consentir à le laisser mort le temps qu’il faut, dans toute la nudité de ce constat, avant de prétendre légitimement à quoi que ce soit d’autre.
XIII. Jésus est descendu de la croix — Le travail de mémoire commence
On ne relève pas un mort, quelle que soit la force du désir qu’on y mette. Mais on peut, à défaut de le ressusciter, cesser enfin de détourner le regard de son cadavre, et c’est déjà, en soi, un commencement véritable, un premier pas hors du déni. Le travail de mémoire qui s’est engagé depuis plusieurs années à Decazeville, sous des formes associatives, municipales et artistiques diverses, n’est en aucune façon une résurrection triomphalement annoncée ni un solde de tout compte avec le passé industriel : c’est simplement le moment précis où une communauté entière consent enfin à regarder en face ce qui lui est réellement arrivé, sans plus chercher à le maquiller d’un optimisme de façade ni à le nier par pudeur ou par fierté blessée.
Ce travail a pris, à Decazeville, une forme concrète et visitable : un musée du patrimoine minier et industriel rassemble aujourd’hui les photographies, les outils, les gestes d’un métier disparu. La Découverte elle-même, qui fut la plus grande mine de charbon à ciel ouvert de France, a été réhabilitée en un vaste espace de promenade, ce que vous pouvez voir sur la photographie d’accroche de cet article, et une signalétique patrimoniale y retrace, pas à pas, l’histoire du site pour qui veut bien s’arrêter. On y a conservé le chevalement, seul rescapé de tous ceux qui hérissaient jadis le bassin minier : vingt-deux mètres de charpente métallique dressés contre le ciel, qui permettaient aux mineurs de descendre jusqu’aux galeries souterraines, cent cinquante mètres plus bas, dans une obscurité qu’aucun musée ne pourra jamais tout à fait restituer. Le voir encore debout, seul, au-dessus de ce qui fut un gouffre de terre et de charbon et qui abrite aujourd’hui un lac paisible, c’est déjà, à sa manière muette, une façon de refuser l’oubli complet — la première pierre, en somme, de ce travail de mémoire dont je viens de parler.
XIV. Jésus est mis au tombeau — Mur Murs
C’est là, au flanc du lac qui occupe aujourd’hui le fond de la Découverte, à quelques pas du chevalement encore debout, que l’artiste Saype est venu peindre, en 2019, lors de la première session du festival Mur Murs, une fresque monumentale à même l’herbe, en pigments biodégradables qu’il fabrique lui-même, représentant un enfant sur quatre-vingts mètres de long. Il fallait un drone pour l’apercevoir dans son ensemble, et il faut savoir, en regardant les photos qui subsistent, qu’elle était vouée à s’effacer d’elle-même en quelques semaines sous l’herbe qui repousse. Une œuvre condamnée dès le premier jour à disparaître : la plus juste des images, peut-être, pour ouvrir ce qui va suivre.

Sur le mur qui fait face au chevalement, une autre fresque de 2019, destinée celle-là à durer, retrace toute l’histoire que je viens de parcourir : les galeries et les outils des mineurs, le portrait de celui qui coula le dernier acier de Decazeville en 1987, puis le déclin de la sidérurgie, et enfin le lac et la végétation qui ont repris le site. Ce sont des élèves de Bac Pro chaudronnerie du lycée local qui l’ont peinte avec l’artiste Al Sticking — comme si la ville avait choisi de peindre son propre récit par les mains de ceux qui hériteraient de son avenir plutôt que de son passé.

Ce que Saype et Al Sticking ont peint là ne sont que deux gestes parmi soixante et quelques autres, accomplis depuis la première édition du festival dans Decazeville et les communes voisines, au point que ce territoire minier tout entier est devenu l’un des parcours d’art urbain les plus singuliers de France, reconnu jusqu’aux États-Unis. Ce festival est pourtant né d’un hasard bien plus modeste que son ampleur actuelle ne le laisserait croire : Jo Di Bona, un street-artiste français dont la belle-famille habite près de Decazeville, peint un jour, sans autorisation, une fresque sur une friche du centre-ville ; interpellé, il est finalement laissé libre de la terminer. Quelques mois plus tard, les autorités locales le recontactent pour fonder un festival de street art : ainsi naît Mur Murs, au printemps 2019.
Ce n’est en rien une résurrection au sens plein du terme : le tombeau industriel reste un tombeau, et rien ne viendra rouvrir les puits ni rallumer les hauts-fourneaux. Mais un tombeau que l’on prend soin de peindre, y compris de peintures que l’on sait périssables, n’est plus tout à fait un lieu d’oubli passif ; une communauté y reprend, à la surface même de ses murs, la main sur le récit qu’on lui avait longtemps confisqué depuis les bureaux d’une Compagnie disparue.

Sur le mur de l’école Jean Moulin se dresse aujourd’hui une forêt de bouleaux, haute de près de dix mètres. Une première version, plus modeste, avait vu le jour en 2019, peinte avec près de cent cinquante enfants, mais elle a disparu, effacée par les travaux d’isolation du bâtiment. L’artiste en a peint une seconde, plus grande, et lui a donné ce titre : Encore et toujours debout. Le bouleau, dit-il, est un arbre pionnier, le premier à repousser sur un sol dévasté.
Que cette fresque ait dû, elle aussi, mourir une première fois avant de renaître plus grande, c’est peut-être la meilleure réponse que Decazeville pouvait donner à son propre chemin de croix : non pas une résurrection acquise une fois pour toutes, mais un choix renouvelé de faire tenir debout, sur un mur ou sur une pente d’herbe, ce qui pourrait s’éteindre, tant qu’il restera quelqu’un pour vouloir que la lumière recouvre, ne serait-ce qu’un temps, ce que le charbon avait longtemps assombri.

Je suis ressorti de l'église Notre-Dame sans avoir prié, du moins pas au sens où l'on prie pour demander quelque chose que l'on n'a pas ; j'y avais seulement regardé, longuement et sans hâte, quatorze toiles peintes pour une autre Passion que celle de cette ville particulière, et qui pourtant lui allaient comme un vêtement qui, par un hasard singulier de l'histoire, s'y ajusterait presque parfaitement. Ces toiles ne furent reconnues, classées, nommées avec certitude, qu'un siècle entier après leur exécution silencieuse, Gustave Moreau ayant souhaité les laisser anonymes.
Peut-être Decazeville attend-elle, elle aussi, sa propre reconnaissance différée, encore incomplète, non celle d'un saint patron officiel ni celle d'un fondateur dont on célébrerait la statue, mais celle, plus modeste et sans doute plus juste au fond, d'un peuple qui a porté sans l'avoir choisie une croix qui n'était pas la sienne à l'origine, et qui commence aujourd'hui, mur après mur, fresque après fresque, à en écrire enfin l'histoire de sa propre main.
L’après-midi, j’ai pris le train vers Bordeaux et Arès le coeur chargé d’émotions, rempli d’admiration pour ces femmes et ces hommes qui avaient, pendant des générations, peiné ici pour survivre, et lutté jusqu’au bout avec dignité, plein de gratitude aussi d’avoir reçu cette leçon de grandeur qui m’oblige, moi leur petit frère, fils de pauvre comme eux.
C’est vers Arès en Gironde que je me dirigeais cette fois, pour un pélerinage de quelques jours sur le lieu même où, selon Michel Potay, Jésus ressuscité lui apparaît en 1974 dans son corps de gloire et lui dicte cette phrase que je trouve étincelante : « Ce que leurs pères M’ont demandé la nuit où ils avaient froid et faim, et qu’ils n’ont pas obtenu de ceux qui parlaient en Mon Nom, Je le fais aboutir aujourd’hui, car ils n’ont pas péché par envie, leur coeur est resté généreux. » (Le Signe 28/17).
C’est donc de ma semaine passée à Arès dont je vous parlerai prochainement, pour le dernier article de cette série.
D’ici là, que le vent de la liberté et de l’amour souffle dans vos coeurs et vos esprits !
Jérôme Nathanaël
© 2026 - Dialogues du Nouveau Monde
Pour prolonger
Avez-vous connu un lieu où quelque chose en vous s’est tu, déplacé ou éclairé d’une manière particulière ? Partagez cette expérience vivante en commentaire pour nous inviter au mouvement.
Si vous souhaitez en dire plus sur un espace qui compte pour vous, envoyez-moi une contribution d’environ une page pour la rubrique Les Passeurs. Elle sera publiée sous vos initiales, un pseudonyme ou anonymement, selon votre souhait. Les autres lecteurs pourront y répondre et dialoguer avec vous.
Nouveau ici ? La page Ouverture présente l’auteur, le projet, la façon de participer, le contact et l’agenda.



































