L’existentialisme spirituel : une espérance pour le XXIe siècle
De la philosophie de la personne à l'engagement concret : pistes de résistance spirituelle face aux crises écologique, sociale et éthique de notre temps.

Le diagnostic d’une époque en quête de sens
Notre époque se caractérise par une contradiction vertigineuse : jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens techniques pour transformer le monde, et pourtant jamais elle ne s’est sentie aussi impuissante face aux menaces existentielles qui pèsent sur elle — dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, résurgence des totalitarismes, dissolution des liens communautaires, épuisement spirituel collectif. La raison instrumentale, qui devait nous émanciper, semble avoir engendré de nouvelles formes d’asservissements : l’individu contemporain se trouve réduit à un profil algorithmique, à une fonction économique, à un consommateur standardisé.
Cette crise n’est pas simplement matérielle ou politique ; elle est profondément spirituelle et existentielle. Elle révèle l’échec des grands récits modernes — le progrès indéfini, la croissance économique perpétuelle, la foi aveugle en la technologie — à donner un sens authentique à l’existence humaine. Dans ce contexte de désenchantement et de désorientation, l’existentialisme spirituel émerge non comme une doctrine systématique qu’il faudrait passivement adopter, mais comme une posture existentielle capable de répondre aux questions les plus urgentes de notre temps : comment habiter authentiquement notre finitude ? Comment préserver la dignité irréductible de la personne face aux forces de massification ? Comment articuler liberté intérieure et responsabilité collective ? Comment retrouver une relation vivante avec la transcendance sans sacrifier l’esprit critique ?
Les fondements intemporels d’une philosophie de l’existence incarnée
L’existentialisme spirituel plonge ses racines dans une tradition philosophique et théologique qui traverse les siècles, de Job criant sa révolte devant l’injustice divine à Kierkegaard affirmant que « la subjectivité est la vérité », en passant par Dostoïevski explorant les abîmes de la liberté humaine et les mystiques orthodoxes célébrant la transfiguration cosmique. Ce courant refuse d’emblée toute réduction de l’existence humaine à des catégories abstraites, à des déterminismes biologiques ou sociologiques, à des systèmes philosophiques qui prétendraient exhaustivement expliquer le mystère de l’être.
Au cœur de cette pensée se trouve une conviction fondamentale : l’existence précède l’essence. Cette formule, loin d’être une simple provocation intellectuelle, signifie que l’être humain n’est pas d’abord une nature prédéterminée, une fonction sociale assignée, un destin écrit d’avance. Il est un projet perpétuel, une liberté en acte, une responsabilité infinie qui se découvre progressivement à travers ses choix et ses engagements. Contrairement à un objet manufacturé dont l’essence précède l’existence — le couteau existe d’abord comme idée de « trancher » avant d’être fabriqué —, l’humain existe d’abord dans le monde, puis se définit progressivement par ses actes.
Cette liberté existentielle n’est pas une bénédiction confortable, mais une condamnation démesurée, comme l’affirme Sartre : « L’homme est condamné à être libre ; parce qu’une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu’il fait ». L’angoisse surgit précisément de cette conscience de notre liberté radicale : face à l’infini des possibles, aucun déterminisme ne peut m’excuser, aucune nature donnée ne peut me justifier. Mais cette angoisse, si bien explorée par Kierkegaard, loin d’être une pathologie à guérir, constitue le signal même de notre accès à l’authenticité, la preuve que nous sommes capables de nous transformer, de rectifier notre trajectoire, de devenir autrement.
L’existentialisme spirituel se distingue cependant radicalement de l’existentialisme athée en affirmant que cette liberté ne flotte pas dans le vide d’un univers absurde et indifférent. Elle s’enracine dans une relation vivante avec la transcendance — que celle-ci soit nommée D.ieu, l’Absolu, le Mystère du Vivant, ou simplement reconnue comme cette dimension de profondeur qui excède infiniment nos catégories rationnelles. Kierkegaard l’exprime magnifiquement avec son concept du « saut de la foi » : un engagement existentiel total envers ce qui transcende la raison, non par irrationalité aveugle, mais par reconnaissance lucide que la vérité ultime ne peut être saisie par la seule intelligence conceptuelle.

Ce que l’existentialisme spirituel nous enseigne
La primauté absolue de la personne sur les systèmes
L’existentialisme spirituel proclame inlassablement la dignité irréductible de chaque personne concrète contre toutes les abstractions qui prétendent la subsumer — que ce soit au nom de la Vérité éternelle, du Progrès historique, de la Nation, du Marché ou de quelque Cause collective que ce soit. Cette conviction naît d’une expérience existentielle profonde : la souffrance singulière, la mort inéluctable, l’angoisse personnelle ne peuvent être « expliquées » ou « justifiées » par aucun système rationnel. Comme le crie Ivan Karamazov chez Dostoïevski : « Si les souffrances des enfants ont servi à parfaire la somme de souffrances nécessaire à l’acquisition de la vérité, j’affirme d’avance que cette vérité ne vaut pas un tel prix ».
Nicolas Berdiaev développe cette intuition en distinguant radicalement la personne (litchnost) de l’individu. L’individu est une catégorie biologique et sociologique : l’unité atomique, l’exemplaire d’une espèce, le numéro dans une série. La personne, au contraire, est une réalité spirituelle unique, irremplaçable, porteuse d’une vocation créatrice singulière qui la met en relation directe avec l’absolu. La civilisation moderne — qu’elle soit capitaliste ou totalitaire — tend à réduire l’humain à l’individu, c’est-à-dire à une fonction, à un rouage dans la machine économique ou politique. Cette objectification constitue la forme fondamentale de l’esclavage contemporain.
Pour l’existentialisme spirituel, aucune autorité extérieure — État, Église, Parti, Corporation — ne peut se substituer à la conscience personnelle dans sa relation à l’absolu. Léon Chestov écrit avec force : « Nul autre que soi-même ne peut détenir ses propres clefs. Et s’en servir. En cette matière, chefs d’Églises et d’États se révèlent souvent de tristes et mauvais faussaires ». Cette affirmation possède une résonance prophétique à notre époque où les algorithmes prétendent connaître nos désirs mieux que nous-mêmes, où les institutions politiques et religieuses s’arrogent le monopole de la vérité, où les experts technocratiques décident de ce qui est bon pour les masses.
La lutte contre l’objectivation et la massification
Berdiaev introduit une distinction cruciale entre l’esprit (dukh) et l’objectivation (obektievatsiia). L’esprit désigne la réalité personnelle vivante, créatrice, libre, qui se rapporte directement à l’absolu. L’objectivation désigne le processus par lequel cette réalité spirituelle se fige, se cristallise en objets, en institutions, en concepts morts. Toute création humaine — intellectuelle, artistique, sociale, religieuse — subit cette tendance à l’objectivation : les intuitions spirituelles vivantes se transforment en dogmes rigides, les élans de liberté créatrice se fossilisent en institutions oppressives, les personnes deviennent des fonctions sociales interchangeables.
Cette objectivation représente une forme de « chute » permanente, un processus d’aliénation constamment à l’œuvre dans nos sociétés. La tâche de la personne spirituelle consiste précisément à lutter contre cette pétrification, à maintenir vivante la flamme de l’esprit contre les forces d’uniformisation et de standardisation. C’est un combat sans fin, car l’objectivation renaît sans cesse, mais c’est précisément dans ce combat que se forge l’authenticité existentielle.
Kierkegaard avait déjà diagnostiqué ce phénomène lorsqu’il écrivait : « La foule, c’est le mensonge ». L’Église institutionnelle de son époque avait transformé le christianisme authentique — engagement personnel risqué, relation directe avec le Christ, foi vécue dans le tremblement — en une religion de masse confortable où chacun est automatiquement chrétien du simple fait d’être citoyen. Cette critique s’applique mutatis mutandis à toutes les formes contemporaines de massification : les réseaux sociaux qui transforment les singularités en profils standardisés, les idéologies politiques qui réduisent la complexité humaine à des slogans binaires, les modes intellectuelles qui imposent le conformisme de la pensée unique.
La subjectivité comme vérité existentielle
L’une des contributions majeures de l’existentialisme spirituel réside dans sa réhabilitation de la subjectivité contre la prétention de l’objectivité rationnelle à détenir le monopole de la vérité. La formule kierkegaardienne « la vérité est subjectivité » a souvent été caricaturée comme un relativisme nihiliste. Or, il s’agit de tout autre chose : Kierkegaard ne nie pas l’existence de vérités objectives dans le domaine scientifique (les lois de la physique, les théorèmes mathématiques), mais il affirme que dans les domaines existentiels — le sens de la vie, l’engagement éthique, la foi religieuse — une vérité n’a de valeur que si elle est appropriée passionnément par un individu, si elle devient le fondement de sa manière d’être au monde.
Un exemple lumineux : un païen qui prie son idole avec toute la passion de son âme, avec engagement total de son être, est plus proche de la vérité qu’un chrétien orthodoxe qui récite mécaniquement ses prières par habitude institutionnelle. La différence ne réside pas dans le contenu doctrinal mais dans le degré d’appropriation existentielle, d’incarnation vécue. Cette perspective bouleverse notre rapport à la connaissance : il ne suffit pas d’accumuler des informations sur D.ieu, sur le bien, sur la justice ; il faut devenir ce que l’on prétend savoir.
Cette subjectivité existentielle n’est pas un sentimentalisme volatil ou un narcissisme complaisant. Elle est passion — au sens kierkegaardien d’intérêt infini pour sa propre existence, engagement total qui met en jeu l’intégrité de la personne. C’est la différence entre connaître la carte d’un territoire et l’explorer soi-même, pas à pas, dans la chair de l’expérience vécue.
La liberté créatrice contre la dictature des évidences
L’existentialisme russe, particulièrement chez Léon Chestov, développe une critique radicale de ce qu’il nomme « la dictature de la raison ». Pour Chestov, la Chute originelle ne consiste pas dans la désobéissance d’Adam et Ève, mais dans le fait qu’ils ont choisi l’arbre de la connaissance du bien et du mal au détriment de l’arbre de vie. Manger le fruit de l’arbre de la connaissance signifie accepter de soumettre l’existence aux principes éternels de la raison, aux lois de la nécessité, à l’ordre logique des évidences contraignantes.
Depuis cette Chute, l’humanité vit sous le règne des « il faut », des « c’est nécessaire », des « c’est impossible ». Nous avons intériorisé cette servitude au point de ne même plus la reconnaître comme servitude : nous appelons « sagesse » cette soumission à l’ordre rationnel. Chestov oppose à cette tyrannie de la raison la liberté créatrice : une puissance ontologique qui peut transformer radicalement la nature même du réel, défaire le passé, ressusciter les morts, rendre non-advenu ce qui est advenu.
Cette conception semble délirante du point de vue rationnel — et elle l’assume pleinement. Mais pour Chestov, poser la question « comment pourrait-on défaire le passé ? » signifie déjà se soumettre à la raison. La foi authentique ne demande pas « comment », elle affirme : « Avec D.ieu, tout est possible ». Benjamin Fondane, disciple de Chestov, écrit magnifiquement : « Eh bien, oui, Chestov se glorifie d’être absurde — cela va de soi ; et si l’absurde était la seule voie pour trouver ? ».
Cette critique de la raison possède une actualité brûlante à notre époque où la rationalité techno-scientifique prétend réduire le réel à ce qui est mesurable, calculable, contrôlable. Elle nous rappelle qu’il existe des dimensions de l’existence humaine — la souffrance, l’amour, la mort, l’espérance, la création artistique, l’expérience mystique — qui échappent irrémédiablement à la rationalisation.
Ces enseignements philosophiques, loin d’être de pures abstractions spéculatives, trouvent leur véritable portée dans les réponses qu’ils nous permettent d’élaborer face aux crises concrètes de notre époque.

Des réponses existentielles aux crises contemporaines
Face à la crise écologique : une spiritualité incarnée de la transfiguration
La crise écologique contemporaine révèle l’échec d’une conception instrumentale de la nature qui réduit le monde vivant à un réservoir de ressources exploitables. L’existentialisme spirituel, particulièrement dans sa dimension sophiologique héritée de Vladimir Soloviev, propose une alternative radicale. La vision solovievienne de la Sophia — la Sagesse divine comme âme du monde, lien vivant entre le créateur et sa création — affirme que le cosmos entier est appelé à la théosis, à la divinisation, à la transfiguration.
Cette perspective implique que la matière elle-même n’est pas inerte, morte, séparée du divin, mais qu’elle participe au mystère spirituel. Une spiritualité existentielle incarnée ne consiste pas à fuir le monde pour se réfugier dans un pur esprit désincarné, mais à reconnaître que la transcendance s’exprime à travers la création, que chaque élément du vivant porte en lui une étincelle divine. Comme l’affirme la tradition hassidique souvent évoquée dans cette publication : « Il n’y a pas un atome de réalité qui ne contienne la présence divine ».
Cette vision sacralise le monde sans pour autant sacraliser son exploitation. Au contraire, elle appelle à une responsabilité éthique radicale : si le monde est porteur du divin, alors sa destruction constitue une profanation. La liberté créatrice dont parle Chestov ne signifie pas la domination technocratique de la nature, mais la participation consciente à l’œuvre de transfiguration cosmique.
Face à la dissolution des liens : le personnalisme communautaire
L’individualisme libéral moderne a atomisé les communautés humaines, réduisant les relations interpersonnelles à des contrats d’intérêt mutuel ou à des interactions numériques superficielles. Simultanément, les mouvements collectivistes — qu’ils soient nationalistes ou néo-totalitaires — dissolvent la personne dans la masse, sacrifiant les singularités sur l’autel d’une identité collective fantasmée.
L’existentialisme spirituel propose une voie tierce : un personnalisme communautaire qui articule l’affirmation de la dignité irréductible de chaque personne avec la reconnaissance de notre interdépendance constitutive. Paul Ricœur développe cette perspective en affirmant que notre fragilité partagée, notre commune mortalité, fonde une égalité radicale et une responsabilité envers l’autre qui ne peut être dissociée de la responsabilité envers soi-même.
Berdiaev insiste sur le fait que la personne ne peut s’épanouir dans l’isolement solipsiste, mais seulement dans la communion avec d’autres personnes, dans une communauté spirituelle authentique qui respecte la singularité de chacun. Cette communion n’est pas fusion indifférenciée, mais reconnaissance mutuelle des libertés créatrices. Elle exige ce que Martin Buber nomme la relation « Je-Tu » — non l’usage instrumental de l’autre comme moyen (Je-Cela), mais la rencontre dialogale où chaque personne reconnaît en l’autre une présence irréductible.
À l’ère des réseaux sociaux qui transforment les relations humaines en capital social quantifiable, cette vision personnaliste rappelle que l’authenticité des liens ne se mesure ni en nombre de « followers » ni en fréquence d’interactions, mais dans la profondeur de la présence mutuelle, dans la capacité à voir et honorer l’irréductible singularité de l’autre.
Face au nihilisme contemporain : une eschatologie de l’espérance
Le nihilisme contemporain ne se manifeste pas toujours comme un désespoir conscient et revendiqué, mais plus insidieusement comme une perte de sens généralisée, un sentiment diffus que rien ne vaut vraiment la peine, que toutes les valeurs sont équivalentes ou arbitraires. Ce nihilisme passif se nourrit de l’effondrement des grands récits modernes et de la révélation de leur violence intrinsèque : le Progrès a engendré Auschwitz et Hiroshima, la Raison a légitimé la colonisation et l’exploitation, les idéologies émancipatrices ont produit les goulags.
L’existentialisme spirituel refuse aussi bien le nihilisme que les tentatives de restaurer autoritairement des valeurs figées. Il propose une voie existentielle : le sens ne nous est pas donné de l’extérieur — ni par une Nature providentielle, ni par une Histoire téléologique, ni par une Révélation imposée — mais il émerge de notre engagement libre et responsable dans le monde. Comme l’affirme Sartre, « l’homme est l’être par qui le sens advient au monde ».
Mais contrairement au nihilisme de Camus qui affirme qu’il faut « imaginer Sisyphe heureux » en acceptant l’absurdité définitive de l’existence, l’existentialisme spirituel maintient une dimension eschatologique, une espérance que l’histoire humaine n’est pas un éternel recommencement dépourvu de finalité mais un drame qui tend vers une transfiguration. Cette espérance n’est pas une consolation facile qui nierait la souffrance présente, mais une affirmation que le dernier mot n’appartient ni au mal, ni à la mort, ni à l’absurde.
Face à la technologisation de l’existence : l’affirmation de l’inobjectivable
La civilisation techno-numérique contemporaine soumet progressivement toutes les dimensions de l’existence humaine à la logique de l’optimisation, de la mesure, du contrôle. Le corps devient un ensemble de paramètres biologiques à surveiller et améliorer. Les émotions sont quantifiées et monitorées par des applications de « bien-être ». Les relations sociales sont médiées par des algorithmes qui déterminent ce que nous verrons, qui nous rencontrerons, ce que nous penserons. L’humain lui-même devient un ensemble de données exploitables.
L’existentialisme spirituel oppose à cette objectivation totalisante l’affirmation de l’inobjectivable : il existe une dimension de la personne humaine qui échappe irrémédiablement à toute tentative de réduction, de mesure, de contrôle. Cette dimension — que Berdiaev nomme l’esprit, que Kierkegaard nomme la subjectivité passionnée, que Chestov nomme la liberté créatrice — constitue précisément ce qui fait de nous des personnes et non des choses.
Reconnaître cette inobjectivabilité implique de refuser le fantasme transhumaniste d’un humain « augmenté » qui serait amélioré par fusion avec la technologie. Non que toute technologie soit mauvaise en soi, mais parce que l’essence de l’humain ne réside pas dans ses capacités fonctionnelles mesurables (force physique, rapidité de calcul, mémoire), mais dans sa capacité à se rapporter librement au sens, à créer, à aimer, à souffrir, à espérer — autant de dimensions qui échappent à la logique technicienne.

Vers une spiritualité existentielle pour le XXIe siècle
Une spiritualité du choix et de l’engagement
L’existentialisme spirituel appelle à une spiritualité qui ne soit ni héritage passif d’une tradition imposée, ni adhésion conformiste à une mode intellectuelle, mais appropriation personnelle libre et risquée. À l’ère où les identités religieuses sont de plus en plus choisies plutôt qu’héritées, cette perspective prend une actualité particulière : il ne s’agit plus d’être chrétien, musulman, juif ou bouddhiste par simple appartenance familiale ou culturelle, mais de s’engager existentiellement dans une voie spirituelle parce qu’elle résonne avec notre expérience la plus profonde, parce qu’elle nous aide à devenir plus authentiquement nous-mêmes.
Cette spiritualité existentielle implique ce que Kierkegaard nomme le « devenir chrétien » (ou le devenir spirituel, pour élargir au-delà du christianisme) : un processus jamais achevé où la personne s’approprie progressivement les vérités spirituelles, les transforme en modes d’être effectifs. On n’est jamais « chrétien » au sens d’une identité figée qu’on pourrait exhiber ; on est toujours en train de le devenir, dans une tension permanente entre ce qu’on est et ce qu’on est appelé à être.
Une spiritualité du déracinement créateur
Paradoxalement, l’existentialisme spirituel affirme que le déracinement — l’arrachement aux certitudes confortables, aux évidences héritées, aux terres fermes de la connaissance rationnelle — peut devenir la condition même d’un enracinement plus profond. Chestov écrit : « La philosophie authentique commence précisément avec le déracinement, avec la suspension volontaire de toute croyance en l’ordre établi ».
Ce déracinement n’est pas une errance nihiliste sans boussole, mais une disponibilité active à la révélation, une ouverture à ce qui excède nos cadres conceptuels préétablis. Dans un monde en mutation accélérée où les anciennes certitudes s’effondrent — que ce soit les certitudes religieuses traditionnelles ou les certitudes séculières de la modernité —, cette capacité à « tenir dans le déracinement » sans sombrer dans le désespoir devient une compétence spirituelle essentielle.
Mon parcours de nomadisme spirituel incarne en fait cette spiritualité du déracinement créateur : j’ai parcouru des traditions multiples (judaïsme, christianisme, islam soufi, bouddhisme, etc), sans jamais m’enfermer dans aucune identité confessionnelle fixe, mais en puisant dans ces sources diverses pour construire mon propre chemin de chercheur spirituel. Cette démarche n’est pas syncrétisme superficiel, mais reconnaissance que la vérité spirituelle excède toujours les formulations particulières qu’en donnent les traditions historiques.
Une spiritualité de la présence et de l’action
L’existentialisme spirituel refuse la dichotomie entre contemplation et action, entre vie intérieure et engagement dans le monde. Il appelle à une spiritualité incarnée où la transcendance ne se cherche pas dans la fuite du monde mais dans le cœur même de l’existence ordinaire, transformée par l’intention, l’amour, l’attention.
La tradition hassidique, dont je me réclame fréquement, exprime magnifiquement cette vision : sanctifier le quotidien (kadosh), reconnaître la présence divine dans chaque geste, chaque relation, chaque instant ordinaire. Manger, travailler, aimer, créer — tous ces actes peuvent devenir des manifestations de la vie spirituelle si nous les accomplissons avec conscience, avec présence totale, avec l’intention de participer à la transfiguration du monde.
Cette spiritualité implique également un engagement éthique et politique. On ne peut se dire spirituel tout en demeurant indifférent à l’injustice sociale, à la destruction écologique, à l’oppression des plus vulnérables. Paul Ricœur affirme que l’éthique précède la morale : avant de se demander « quels sont mes devoirs ? », il faut se demander « quelle vie je vise ? vers quel bien je m’oriente ? ». Et cette visée éthique implique nécessairement la responsabilité envers autrui, particulièrement envers les plus fragiles.
Une spiritualité de la joie tragique
L’existentialisme spirituel ne promet pas le bonheur facile ni la sérénité béate. Il reconnaît pleinement la dimension tragique de l’existence : la souffrance, la mort, l’injustice, l’absurde sont des réalités indépassables. Mais il affirme qu’au cœur même de cette condition tragique peut naître une forme de joie profonde — non pas malgré la tragédie, mais à travers elle.
Cette joie ne résulte pas de l’ignorance ou du déni de la souffrance, mais de l’acceptation lucide de notre condition finie associée à l’affirmation que cette vie, malgré tout, vaut la peine d’être vécue, célébrée, offerte. Nietzsche parlait d’amor fati (amour du destin), mais l’existentialisme spirituel va plus loin : il affirme que la foi authentique peut transformer le destin lui-même, que rien n’est définitivement perdu tant que D.ieu demeure possible.
Quand je propose, dans la présentation de ces Dialogues du Nouveau Monde : « Ensemble, bâtissons un futur plus habitable et plus joyeux », j’exprime précisément cette tension féconde entre réalisme lucide (le monde actuel n’est pas « habitable » pour beaucoup) et espérance active (nous pouvons transformer cette situation). La joie dont je parle n’est pas évasion mais résistance spirituelle, affirmation de la vie contre toutes les forces de mort.

Conclusion : l’espérance incarnée comme acte de résistance
L’existentialisme spirituel propose au XXIe siècle non pas un système philosophique clos qu’il faudrait dogmatiquement accepter, mais une posture existentielle, un art de vivre qui articule lucidité et espérance, critique radicale et affirmation créatrice. À une époque où les certitudes anciennes s’effondrent et où les nouvelles idoles (le Marché, la Technologie, l’État sécuritaire) prétendent occuper le vide laissé par le retrait du divin, cette philosophie nous rappelle des vérités fondamentales.
Premièrement, aucune personne humaine ne peut être sacrifiée sur l’autel d’une abstraction, quelle qu’elle soit. Chaque existence singulière possède une dignité absolue qui transcende tous les calculs utilitaristes, toutes les rationalisations idéologiques. Dans un monde qui réduit les humains à des statistiques — migrants noyés en Méditerranée, victimes civiles de bombardements, travailleurs précarisés —, cette affirmation possède une force prophétique.
Deuxièmement, la liberté authentique exige le courage de l’incertitude. Face aux tentations autoritaires qui promettent sécurité et simplicité en échange de la soumission, l’existentialisme spirituel affirme qu’il vaut mieux vivre dans l’angoisse de la liberté que dans le confort de l’esclavage. Cette liberté ne signifie pas faire n’importe quoi, mais assumer pleinement la responsabilité de nos choix, reconnaître que nous sommes co-créateurs du monde que nous habitons.
Troisièmement, la transcendance ne nous éloigne pas du monde mais nous y engage plus profondément. Une spiritualité authentique ne fuit pas les urgences du présent pour se réfugier dans un au-delà consolateur, mais trouve dans sa relation à l’absolu la force de transformer l’ici et maintenant. Comme je l’ai déjà écrit : il s’agit de « contribuer à la respiritualisation du monde et à l’élévation du niveau éthique des populations ».
Enfin, l’espérance n’est pas optimisme naïf mais décision existentielle. Face aux catastrophes annoncées — écologiques, sociales, spirituelles —, il serait « rationnel » de désespérer. Mais l’espérance authentique n’est pas un calcul de probabilités ; elle est un acte de foi qui affirme que l’impossible reste possible, que le dernier mot n’appartient pas aux forces de destruction, que la vie peut refleurir là même où régnait la mort.
L’existentialisme spirituel nous invite ainsi à devenir des personnes authentiques : ni individus atomisés soumis aux déterminismes du marché et de la technologie, ni masses indifférenciées manipulées par les idéologies, mais des sujets libres et responsables qui osent penser par eux-mêmes, aimer de tout leur être, créer du nouveau, résister aux forces d’oppression, espérer contre toute espérance.
Dans un siècle qui s’annonce difficile et décisif pour l’avenir de l’humanité, cette philosophie de l’existence incarnée, loin d’être un luxe intellectuel réservé à quelques privilégiés, constitue peut-être la ressource spirituelle la plus précieuse dont nous disposions pour ne pas sombrer dans la résignation ou le désespoir, mais pour continuer à bâtir, « ensemble, un monde plus habitable et plus joyeux.»
Jérôme Nathanaël
© 2026 - Les Dialogues du Nouveau Monde par Jérôme Nathanaël
Pour aller plus loin :
Søren Kierkegaard (1813-1855)
Philosophe et théologien danois, père de l’existentialisme, qui a placé la subjectivité passionnée et le « devenir chrétien » au cœur de sa réflexion contre le système hégélien et la chrétienté institutionnelle de son époque.
Œuvres majeures :
Crainte et tremblement (1843)
Le Concept de l’angoisse (1844)
Ou bien... ou bien (1843)
Miettes philosophiques (1844)
Post-scriptum définitif et non scientifique aux Miettes philosophiques (1846)
Fiodor Dostoïevski (1821-1881)
Romancier russe dont les œuvres constituent de véritables laboratoires philosophiques explorant la liberté radicale, le problème du mal, la souffrance innocente et la rencontre avec le Christ vivant.
Œuvres majeures :
Crime et Châtiment (1866)
L’Idiot (1869)
Les Démons (Les Possédés) (1872)
Les Frères Karamazov (1880)
Les Carnets du sous-sol (1864)
Vladimir Soloviev (1853-1900)
Philosophe, théologien et poète russe, fondateur de la sophiologie et du théandrisme, qui a développé une vision mystique de la Sagesse divine (Sophia) comme lien vivant entre Dieu et sa création.
Œuvres majeures :
La Russie et l’Église universelle (1889)
Les Fondements spirituels de la vie (1882-1884)
La Justification du Bien (1897)
Trois entretiens sur la guerre, le progrès et la fin de l’histoire mondiale (1900)
Léon Chestov (1866-1938)
Philosophe existentialiste russe en exil à Paris, prophète de la lutte contre « la dictature de la raison » et défenseur de la liberté créatrice absolue contre les évidences contraignantes de la logique.
Œuvres majeures :
L’Apothéose du déracinement (1905)
Athènes et Jérusalem (1938)
Le Pouvoir des clefs (Potestas Clavium, 1923)
Kierkegaard et la philosophie existentielle (1936)
Sur la balance de Job (1929)
Nicolas Berdiaev (1874-1948)
Philosophe russe orthodoxe exilé à Paris, penseur de la personne et de la liberté, qui a développé un personnalisme existentiel opposant radicalement l’esprit créateur aux forces d’objectivation et de massification.
Œuvres majeures :
De l’esclavage et de la liberté de l’homme (1939)
Essai de métaphysique eschatologique (1947)
Esprit et liberté (1927-1928)
Le Sens de la création (1916)
Autobiographie spirituelle (1949)
Martin Buber (1878-1965)
Philosophe et théologien juif austro-israélien, penseur du dialogue authentique, qui a développé la distinction entre la relation « Je-Tu » (rencontre dialogale où l’autre est reconnu comme présence) et la relation « Je-Cela » (usage instrumental de l’autre comme objet).
Œuvres majeures :
Je et Tu (Ich und Du, 1923)
Le chemin de l’homme (1948)
La légende du Baal-Shem (1908)
Récits hassidiques (1906-1928)
Eclipse de Dieu (1952)
Gog et Magog (1941)
Benjamin Fondane (1898-1944)
Poète et philosophe roumain d’origine juive, établi à Paris, disciple de Chestov, qui a développé une philosophie existentielle tragique refusant toute consolation rationnelle. Assassiné à Auschwitz en octobre 1944.
Œuvres majeures :
La Conscience malheureuse (1936)
Le Lundi existentiel et le Dimanche de l’Histoire (posthume, 1945)
Baudelaire et l’expérience du gouffre (posthume, 1947)
Ulysse (poème, 1933)
L’Exode (poème, posthume)
Jean-Paul Sartre (1905-1980)
Philosophe et écrivain français, figure majeure de l’existentialisme athée, qui a affirmé que « l’existence précède l’essence » et que l’homme est « condamné à être libre », radicalement responsable de ses choix.
Œuvres majeures :
L’Être et le Néant (1943)
L’existentialisme est un humanisme (1946)
Huis clos (théâtre, 1944)
La Nausée (roman, 1938)
Les Mains sales (théâtre, 1948)
Albert Camus (1913-1960)
Écrivain et philosophe français de l’absurde, qui a exploré la condition humaine confrontée à l’absence de sens tout en refusant le suicide et en affirmant la révolte lucide et la solidarité.
Œuvres majeures :
Le Mythe de Sisyphe (1942)
L’Étranger (roman, 1942)
La Peste (roman, 1947)
L’Homme révolté (1951)
Noces (1939)
Paul Ricœur (1913-2005)
Philosophe français de l’herméneutique et du personnalisme, qui a développé une pensée de la personne articulant identité narrative, responsabilité éthique et reconnaissance de l’autre dans sa fragilité constitutive.
Œuvres majeures :
Soi-même comme un autre (1990)
Philosophie de la volonté (1950-1960)
Temps et récit (3 volumes, 1983-1985)
Parcours de la reconnaissance (2004)
Le Juste (1995)
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Merci Jérôme pour ce texte, riche et stimulant. Il m’inspire plusieurs déplacements de regard que je soumets à la discussion.
On parle souvent de l’« échec des grands récits modernes ». Mais n’est-ce pas plutôt l’échec plus ancien de cultures dogmatiques qui ont voulu imposer le divin au lieu de le laisser rayonner ? La modernité n’a peut-être pas tant détruit le sacré qu’elle n’a refusé certaines formes d’autorité spirituelle devenues coercitives.
Sur la distinction entre individu et personne, je m’interroge également. Chez Berdiaev, la personne est opposée à l’individu. Mais étymologiquement, l’individu (individuum) est ce qui est insécable, tandis que la personne (persona) est le masque, la figure incarnée. N’y a-t-il pas là une inversion conceptuelle qui mérite d’être explicitée pour éviter toute confusion ?
De même, lorsqu’on évoque une tension entre l’humain et la transcendance, ne risque-t-on pas une légère inflation anthropologique ? Cette tension ne serait-elle pas plus justement située entre la personne incarnée et l’individualité de l’esprit, entre l’avatar et son origine, plutôt qu’entre l’humain et un transcendant posé comme vis-à-vis ?
Dans le même esprit, présenter l’humain comme agent de « transfiguration du monde » n’est-ce pas reconduire une forme d’orgueil discret ? Peut-être l’enjeu n’est-il pas de transformer le monde, mais de s’accorder ou non à une œuvre déjà en cours.
Enfin, une distinction me semble essentielle : celle entre l’essence divine et la substance de ses manifestations. Dire que tout procède de l’essence ne signifie pas que toute forme la contienne pleinement. Sans cette distinction, on court le risque d’abolir toute hiérarchie de justesse et toute responsabilité.
Au plaisir de poursuivre cet échange.