Israël-Palestine, les fanatismes en miroir : quand les extrêmes se nourrissent l’un l’autre
De la charte du Hamas au Grand Eretz Israël, anatomie de deux absolutismes qui rendent la paix impossible.
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Le Monde Traversé · L’époque à l’épreuve · 60 min
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Série : Israël-Palestine : au-delà de la guerre des récits
Il existe une façon de parler de ce conflit qui ne sert à rien — celle de la plupart des débats publics : chaque camp brandit ses victimes, désigne son bourreau, choisit ses citations, et produit non de la compréhension mais de la confirmation. Chacun repart avec ses convictions intactes, ayant entendu non ce qui est vrai mais ce qu’il voulait entendre. Cette guerre des récits, guerre dans la guerre, finit par être aussi meurtrière pour les esprits que l’autre l’est pour les corps.
La Palestine avant Israël n’était ni une terre sans peuple ni une terre sans Juifs
Cette série part d’une prémisse que beaucoup de ces débats refusent d’énoncer, car elle invalide d’emblée les narratifs à sens unique des deux camps : la Palestine avant Israël n’était ni une terre sans peuple ni une terre sans Juifs. Une présence juive y a été ininterrompue depuis l’Antiquité, les communautés du Vieux Yishouv à Jérusalem, Safed, Hébron et Tibériade témoignent d’une continuité que deux millénaires de diaspora n’ont jamais brisée, et dès 1880 les Juifs constituaient la majorité de la population de Jérusalem. Mais une population arabe y vivait aussi depuis des siècles, enracinée dans ses villages, ses villes et ses terres. Ces deux présences sont réelles, documentées et légitimes, et c’est précisément parce qu’elles le sont toutes les deux que ce conflit est tragique plutôt que simple, et qu’il exige une lucidité que les narratifs à sens unique sont structurellement incapables de produire.
C’est sur ce fondement que cette série choisit délibérément une autre approche. Elle part aujourd’hui du diagnostic le plus brûlant, les deux extrémismes qui se nourrissent mutuellement et paralysent toute perspective de paix, pour remonter dans le prochain article aux choix fondateurs des deux camps. Du côté sioniste, Theodor Herzl et Ahad Ha’Am ont posé au tournant du XXe siècle les termes d’un débat que l’histoire n’a jamais résolu : Herzl, fondateur du sionisme politique, portait la nécessité d’un État-refuge pour les Juifs persécutés d’Europe ; Ahad Ha’Am, fondateur du sionisme culturel, portait l’exigence éthique d’un foyer spirituel qui devait aussi répondre à l’obligation morale envers les Arabes qui habitaient cette terre — et l’avertissement qu’ignorer cette obligation produirait une catastrophe. Du côté arabe et palestinien, des voix cherchant la coexistence existaient, portées par des notables, des maires, des intellectuels et des religieux palestiniens dont certains furent assassinés pour avoir exploré des voies d’arrangement. Ces modérés reconnaissaient ouvertement que les premières vagues d’immigration juive amélioraient concrètement les conditions de vie des populations arabes, une réalité tangible qu’ils auraient pu porter politiquement comme socle d’une coexistence durable.
Deux choix manqués, celui du sionisme et celui du nationalisme palestinien
Ces deux choix manqués, celui du sionisme et celui du nationalisme palestinien, constituent le cœur du deuxième article : comprendre ce qui aurait pu être différent est la condition pour comprendre ce qui pourrait encore l’être. La série traverse ensuite dans le troisième article un siècle et demi d’occasions ratées, de partages refusés et de paix délibérément sabotées : le rejet arabe du plan Peel en 1937 puis du plan de partage de l’ONU en 1947, l’échec de Camp David en 2000, l’assassinat de Rabin par un fanatique israélien en 1995, l’expansion continue de la colonisation, le sabotage iranien de toute normalisation régionale — autant d’événements où des acteurs identifiables, mus par des intérêts identifiables, ont préféré la perpétuation du conflit à son règlement, et que l’honnêteté intellectuelle oblige à nommer sans faux équilibre mais sans amnistier aucun camp. Le dernier article concluera sur une ouverture double : ce que les traditions spirituelles profondes des deux peuples, la Torah et le Coran dans leurs courants prophétiques et mystiques, portent comme ressources de réconciliation que la politique seule n’a pas su mobiliser ; et la recherche des voix lucides qui existent encore, des groupes minoritaires mais réels qui, dans les deux camps, refusent la logique des extrêmes et qui pourraient, soutenus et entendus, produire une alternative crédible à un conflit que rien n’oblige à tenir pour éternel.
Le chemin de Jacob vers Ésaü doit être parcouru par les deux camps
Quatre articles, quatre vendredis. Et un fil conducteur : le chemin de Jacob vers Ésaü, les deux frères jumeaux petits-fils d’Abraham, que la trahison d’un héritage volé et vingt ans d’exil avaient changés en ennemis mortels. De leur séparation à la nuit du Yabboq qui transforme Jacob, de cette nuit au matin de sa rencontre où Ésaü, l’ennemi réconcilié, qui lui apparaît alors comme le visage de D.ieu — c’est ce chemin que chaque camp devra comme Jacob parcourir, pour qu’une paix réelle et fondée devienne un jour possible. Parce que certaines vérités que les analyses politiques ne savent pas formuler ont été dites depuis des millénaires dans les récits des peuples — et que ce conflit-là, plus qu’aucun autre, exige qu’on les écoute.
Ces textes ne choisissent aucun camp, ou plutôt ils choisissent deux camps, celui des peuples, l’israélien et le palestinien, et non celui de leurs dirigeants. Ils choisissent l’empathie pour leurs deux souffrances, la lucidité pour comprendre leurs deux histoires — et la longue patience pour retrouver la direction de ce qui est juste.
Article 1 — Les fanatismes en miroir : quand les extrêmes se nourrissent l’un l’autre
« La terre de Palestine est un Waqf islamique consacré aux futures générations de musulmans jusqu’au Jour du Jugement. Elle, et chacune de ses parties, ne doit pas être dilapidée : elle, et chacune de ses parties, ne doit pas être abandonnée C’est la loi gouvernant la terre de Palestine selon la sharia islamique et il en va de même pour la terre que les musulmans ont conquis par la force, parce que à l’époque des conquêtes islamiques, les musulmans ont consacré ces terres aux générations de musulmans jusqu’au Jour du Jugement. » Charte du Hamas, article 11, 1988
« Un État juif implique la souveraineté juive et la maîtrise de son destin. Cela ne peut se réaliser qu’avec une majorité juive permanente et une minorité arabe réduite, insignifiante et docile. Mais les Arabes formuleront certainement des revendications violentes pour obtenir plus de pouvoir, y compris l’« autonomie » dans diverses régions du pays. Si nous espérons éviter ce terrible scénario, il n’y a qu’une seule voie à suivre : le transfert immédiat des Arabes d’Eretz Yisrael, la Terre d’Israël, vers leurs propres terres. Pour les Arabes et les Juifs d’Eretz Yisrael, il n’y a qu’une seule solution : la séparation, les Juifs sur leur terre, les Arabes sur la leur. » Meir Kahane, They must go, 1981
Dans cet article :
La tentation de choisir son camp
L'islamisme palestinien radical : quand la terre devient théologie
L’extrémisme juif du Grand Israël : quand la Bible devient cadastre
Abraham Isaac Kook : la terre sanctifiée, l'humanité transfigurée
La déviance de Kook fils : quand la mystique devient programme d’exclusion
De la doctrine aux actes : Gush Emunim, kahanisme et leurs héritiers
Le judaïsme dans sa pluralité millénaire : une tradition que ces lectures trahissent
Quand les extrêmes font le lit de la catastrophe : 7 octobre, guerre et codépendance
La tentation de choisir son camp
Face au conflit entre Israël et les Palestiniens, il existe une tentation à laquelle céder est infiniment plus confortable que d’y résister : choisir un camp, désigner un coupable, ranger sa bonne conscience dans une case identifiée. Médias, réseaux sociaux et manifestations y poussent avec une pression croissante. Chaque événement nouveau devient l’occasion d’une nouvelle sommation : es-tu pour Israël ou pour la Palestine ? Condamnes-tu le Hamas ou l’occupation ? La question posée dans ces termes n’appelle pas une réponse, elle appelle une allégeance. Et toute allégeance, dans ce conflit plus qu’en tout autre, est le premier pas vers l’aveuglement.
Cet article, et ceux qui le suivent, refuse cette sommation, non par esquive mais parce que regarder lucidement la réalité exige précisément d’y résister. Ce que nous allons examiner aujourd'hui, ce sont deux extrémismes dont la caractéristique la plus troublante n’est pas leur violence respective, réelle et documentée, qui sera nommée sans euphémisme, mais leur relation fonctionnelle : ils ne s’opposent pas simplement l’un à l’autre, ils se construisent mutuellement, se légitiment réciproquement, et tirent de cette relation une énergie que ni l’un ni l’autre ne pourrait entretenir seul.
Une précision s’impose d’emblée. Critiquer l’extrême droite israélienne avec la même rigueur que l’islamisme radical palestinien n’est pas de l’antisémitisme, ni une remise en cause de l’existence d’Israël, c’est l’exact opposé d’une pensée qui traiterait Israël différemment des autres États sous prétexte qu’il est juif. L’antisémitisme consisterait à tenir le peuple juif pour collectivement responsable des actes de son gouvernement ; la lucidité politique consiste à distinguer un peuple, sa diaspora, sa tradition millénaire, et les positions d’une coalition gouvernementale.
L’antisionisme, sous lequel l’antisémitisme aime aujourd’hui à se voiler d’une caution morale, dans des milieux dont la radicalité fait écho, en miroir, à celle de l’extrême droite israélienne, consiste quant à lui à délégitimer l’existence même d’un État. Non pas ses politiques, non pas ses dirigeants, mais son droit à exister, au nom d’une exigence morale que ses contempteurs n’appliquent à aucun autre gouvernement sur la planète. Cette délégitimation sélective est précisément ce qui la distingue de la critique légitime : on ne remet pas en cause le droit à l’existence de la France pour ses crimes coloniaux, ni de la Russie pour ses guerres, ni de la Chine pour ses camps.
Ces distinctions, que tous les débats auraient dû avoir la décence de maintenir, sont aujourd’hui plus nécessaires que jamais dans un contexte où la vague d’antisémitisme international, souvent voilée d’antisionisme de façade, cherche précisément à les dissoudre, en faisant croire que critiquer Ben Gvir et Smotrich justifie d’attaquer tous les Juifs, qu’être solidaire du peuple palestinien implique de soutenir le Hamas, ou que nazifier Israël permettrait d’appeler à sa disparition. Ces amalgames sont des mensonges : les nommer pour ce qu’ils sont est la condition de toute pensée sérieuse sur ce sujet.
Il faut aussi nommer une asymétrie que le mot miroir du titre ne doit pas masquer. Ces deux extrémismes ne sont pas symétriques dans leur position institutionnelle. Le Hamas est une organisation classée terroriste par l’Union européenne et les États-Unis, qui exerce un contrôle total et coercitif sur la bande de Gaza depuis 2007. Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, respectivement ministre de la Sécurité nationale et ministre des Finances doublé d’un poste au sein du ministère de la Défense chargé des affaires civiles en Cisjordanie, sont des ministres en exercice d’un État démocratique reconnu internationalement. Cette asymétrie ne décharge pas l’un pour accabler l’autre : elle oblige à penser avec précision plutôt qu’avec des équivalences commodes.
L'islamisme palestinien radical : quand la terre devient théologie
« Il est dans la nature de l’islam de dominer, de ne pas être dominer, d’imposer sa loi à toutes les nations et d’étendre son pouvoir à la planète entière. » Hassan al-Banna, Majmuʿat Rasāʾil (Recueil des épîtres).
« Les Juifs seront toujours un élément subversif sur terre, enclins à fomenter des intrigues, à provoquer des guerres et à monter les nations les unes contre les autres. » Haj Amin al-Husseini, discours à l'inauguration de l'Institut central islamique à Berlin, le 18 décembre 1942.
Les trois pères fondateurs
Le Hamas est directement issu des Frères musulmans, dont il constitue la branche palestinienne depuis sa fondation en 1987. Il faut situer d’emblée ce mouvement dans le paysage islamique pour éviter une confusion aux conséquences graves : les Frères musulmans ne représentent pas l’islam dans sa diversité millénaire, celui du soufisme contemplatif, des grandes traditions juridiques classiques qui ont toujours maintenu une distinction, même imparfaite, entre autorité religieuse et pouvoir politique, ou celui de la piété ordinaire de centaines de millions de croyants qui pratiquent leur foi sans ambition de gouverner le monde selon la loi coranique.
Ils représentent une idéologie politique précise, minoritaire et profondément contestée au sein même de l’islam, née dans le contexte spécifique de l’effondrement de l’Empire ottoman, de la suppression du califat par Atatürk en 1924 et du choc de l’humiliation coloniale. C’est une réponse de crise à une modernité ressentie comme une agression et, comme toutes les idéologies de crise, elle porte une radicalité que les traditions qu’elle prétend défendre n’ont jamais connue dans leur histoire classique.
Al-Banna et al-Husseini : les fondateurs de l’axe
Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans en Égypte en 1928, ne réinvente pas la combinaison du politique et du religieux. L’islam classique, depuis les premiers califats du VIIe siècle, avait toujours articulé les deux dimensions. Ce qui est historiquement inédit dans sa doctrine, c’est la transformation de cette articulation en idéologie politique totalisante au sens moderne du terme, construite sur le modèle des grandes idéologies du XXe siècle — fascisme, communisme — qui prétendent fournir une réponse complète et définitive à toutes les questions de l’existence humaine.
La tradition islamique classique, même dans ses expressions les plus politiques, laissait une place considérable à l’ijtihad — l’effort d’interprétation humaine, la jurisprudence adaptée aux circonstances, la souplesse pragmatique des écoles de droit. Les grands califats gouvernaient avec cette flexibilité, tolérant des pratiques locales diverses et reconnaissant des limites à l’application de la loi religieuse.
Al-Banna rompt avec cette souplesse fondatrice : l’islam n’est plus un cadre vivant et évolutif mais un système fermé, parfait, total, simultanément politique, juridique, social, économique et militaire, auquel aucune adaptation humaine ne peut légitimement toucher sans commettre une apostasie. Sa formule fondatrice — « l’islam est la solution » — dit précisément cela : non pas l’islam éclaire, non pas l’islam guide, mais l’islam résout tout, ce qui interdit par définition tout compromis avec une réalité qui ne s’y conformerait pas parfaitement.
À cette rigidification doctrinale il ajoute une innovation organisationnelle proprement moderne : une structure de masse dotée de sections, de cotisations, d’une aile sociale, d’une aile militaire, d’une aile politique, appliquant les techniques d’organisation du XXe siècle au service d’un projet théocratique. C’est ce croisement entre idéologie totalisante moderne et techniques de mobilisation contemporaines qui constitue la véritable rupture, et qui explique pourquoi les Frères ont produit des descendants comme al-Qaïda, Daech et le Hamas, que les califats historiques n’auraient ni reconnus ni approuvés.
Dès les années 1930, al-Banna fait de la cause palestinienne une priorité explicite et, en 1948, il envoie des volontaires combattre contre la création de l’État d’Israël. Il trouve en Palestine un allié naturel avec lequel il partage l’objectif d’une islamisation totale du conflit.
Haj Amin al-Husseini, Grand Mufti de Jérusalem nommé par les Britanniques en 1921, est cet allié. Sa trajectoire est indissociable de la genèse idéologique du Hamas, et elle est d’une noirceur que les récits dominants du conflit ont souvent minimisée au point de la rendre méconnaissable. Al-Husseini est l’homme qui a islamisé le conflit palestinien, transformant ce qui aurait pu rester une dispute nationaliste et territoriale en guerre sainte aux dimensions théologiques absolues, tout en le contaminant d’un antisémitisme racial d’inspiration nazie dont les échos se lisent encore, trente ans après sa mort, dans la charte de 1988 du Hamas.
Sa collaboration avec le régime nazi n’est pas une parenthèse de guerre dictée par les circonstances : c’est le cœur de son projet politique. Il rencontre Hitler le 28 novembre 1941 à Berlin, dans une entrevue documentée et publiée, où le Führer lui expose l’objectif d’anéantir l’élément juif dans le monde arabe, trouvant en al-Husseini un interlocuteur non seulement réceptif mais actif. Il rencontre Himmler et Eichmann, les architectes de la Shoah, et entretient avec eux une correspondance suivie. Il recrute et encadre une division musulmane dans la Waffen-SS en Bosnie et en Herzégovine, la 13e division Handschar, dont le rôle dans les massacres de civils est attesté. Il diffuse depuis Berlin des émissions radiophoniques en arabe appelant explicitement au meurtre des Juifs où qu’ils se trouvent.
Et surtout, fait le moins connu et le plus révélateur de sa complicité active dans la Solution Finale, il intervient personnellement et par écrit auprès des gouvernements bulgare, roumain et hongrois pour s’opposer à tout transfert d’enfants juifs vers la Palestine, exigeant qu’ils soient envoyés en Pologne, c’est-à-dire dans les camps d’extermination. Ces lettres existent, elles ont été publiées, elles constituent une participation directe et délibérée à la Shoah de la part d’un homme qui savait précisément ce qu’il demandait.
Ce contexte éclaire son rôle dans les occasions manquées de partage, que l’article 3 examinera en détail mais qu’il faut anticiper ici pour comprendre la profondeur du refus. En 1937, alors que la Commission royale Peel propose un État arabe palestinien sur 67 % du territoire, frontières incomparablement plus favorables que toutes les propositions ultérieures, al-Husseini dirige la Haute Commission arabe qui rejette l’ensemble sans contre-proposition. Son objectif n’est pas un État palestinien viable dans un cadre de coexistence : c’est l’absence totale de toute présence juive souveraine. En 1947, il organise et coordonne le rejet du plan de partage de l’ONU par la Ligue arabe, transformant ce refus en mobilisation militaire préventive. Dès novembre 1947, avant même la proclamation de l’État d’Israël, il coordonne les premières attaques armées contre les communautés juives de Palestine et contribue à forger l’alliance militaire, Égypte, Jordanie, Syrie, Irak, Liban, qui envahit le territoire le lendemain de la déclaration d’indépendance du 14 mai 1948, avec l’objectif explicitement déclaré de détruire l’État juif dès ses premières heures.
La trajectoire d’al-Husseini dit l’essentiel : le refus répété de tout partage n’est pas le rejet d’une solution imparfaite en attente d’une meilleure, c’est le refus idéologique absolu de toute légitimité d’une présence juive souveraine en Palestine, nourri d’un antisémitisme racial emprunté au nazisme et greffé sur un fondamentalisme islamiste. Son héritage direct irrigue la charte du Hamas de 1988 dans ses formulations antisémites, dans son article 11 sur le waqf inaliénable et dans son article 13 sur le jihad comme seule réponse. La filiation est documentée, intellectuelle et politique.
Qutb : le radicalisant
Sayyid Qutb (1906-1966) arrive après, en héritier intellectuel d’un axe politico-islamiste palestinien déjà constitué, pour en pousser la logique vers sa conclusion la plus radicale. Emprisonné puis exécuté par Nasser, il développe en prison une doctrine dont l’influence sur l’islam politique mondial sera immense et durable. Son concept central, la jâhiliyya, l’ignorance pré-islamique, appliqué à l’ensemble du monde contemporain, légitime le jihad offensif contre tout régime existant sans exception, y compris contre les sociétés musulmanes qui ne se gouvernent pas selon la charia.
Ce geste intellectuel est la charnière entre l’activisme politique des Frères musulmans et le jihadisme armé mondial : ses écrits fourniront la matrice idéologique d’Al-Qaïda, de Daech et de toutes les organisations jihadistes du demi-siècle suivant. Là où al-Banna avait fondé le système et où al-Husseini l’avait palestinisé en le contaminant de haine raciale, Qutb lui donne sa mécanique de guerre totale et permanente.
La charte de 1988 : théologie de l’exclusion
Le Hamas (Harakat al-Muqawama al-Islamiyya) naît officiellement en décembre 1987, au premier jour de la première Intifada, comme branche palestinienne des Frères musulmans. Sa charte fondatrice du 18 août 1988 est l’héritière directe de cette triple filiation, al-Banna, al-Husseini, Qutb. Ce n’est pas un programme politique : c’est une théologie de l’exclusion absolue.
Le waqf, le Dar al-Islam et les dhimmis : pourquoi la paix est théologiquement impossible
L’article 11 en constitue le cœur : « la terre de Palestine est, selon ses termes, une terre islamique waqf consacré aux futures générations de musulmans jusqu’au Jour du Jugement. » Le waqf, bien de main-morte islamique, propriété définitivement consacrée que nul ne peut vendre, acheter ni transmettre par héritage, inaliénable et imprescriptible par nature, transforme une revendication territoriale en absolu religieux soustrait à toute négociation politique. Mais ce waqf s’enracine dans une architecture théologique plus vaste qu’il faut nommer pour comprendre pourquoi le refus du Hamas n’est pas une posture susceptible d’évoluer avec les circonstances : c’est une impossibilité religieuse structurelle et définitive.
La jurisprudence islamique classique divise le monde en Dar al-Islam, la Maison de l’Islam, les terres gouvernées selon la loi coranique, et Dar al-Harb, la Maison de la Guerre, les terres qui ne le sont pas encore. Ce partage porte en lui un principe central dans la lecture fondamentaliste : une terre ayant une fois intégré Dar al-Islam ne peut légitimement en sortir. La Palestine ayant été sous gouvernance islamique depuis la conquête arabe du VIIe siècle jusqu’à l’effondrement de l’Empire ottoman en 1917, soit plus de treize siècles, appartient dans cette logique de façon permanente et inaliénable à la Maison de l’Islam.
À cette impossibilité s’en ajoute une seconde, d’ordre plus précis encore : le statut des dhimmis. Dans la tradition juridique islamique classique, les gens du Livre, les juifs et les chrétiens, pouvaient résider sur les terres islamiques sous un statut de protection subordonnée, en échange du paiement de la jizya et de l’acceptation explicite de leur position inférieure. Ce statut repose sur une condition absolue : les dhimmis peuvent exister sous la protection de l’islam, mais ils ne peuvent en aucun cas exercer une souveraineté ni gouverner des terres qui ont appartenu à Dar al-Islam. L’idée même d’un État juif souverain sur la terre de Palestine est donc, dans cette lecture, une double transgression théologique : elle soustrait une terre islamique à la Maison de l’Islam, et elle place des dhimmis en position de souveraineté sur une terre qu’ils n’ont pas le droit d’administrer.
Cette lecture n’est pas celle de l’islam classique dans sa pluralité historique : des milliers d’oulémas ont proposé des approches incomparablement plus nuancées, et le soufisme comme les courants réformistes récusent explicitement cette totalisation politique du religieux. Ce que le Hamas mobilise n’est pas l’islam dans sa richesse, c’est une lecture fondamentaliste sélective du XXe siècle qui arrache des concepts juridiques classiques à leur contexte pour les absolutiser au-delà de ce que leurs formulations originales autorisaient.
On ne négocie pas avec une obligation divine. On ne se compromet pas sur un waqf inaliénable. On ne reconnaît pas la légitimité d’un État de dhimmis sur une terre islamique. C’est pourquoi, depuis sa fondation, le Hamas n’a jamais présenté de contre-proposition territoriale sérieuse : non par manque de compétence diplomatique, mais parce que sa propre doctrine lui interdit structurellement de le faire. La paix dans ce cadre n’est pas une option insuffisante — c’est une trahison théologique.

L’article 13 : le jihad comme seule réponse
L’article 13 de la charte tire la conséquence logique de cet édifice avec une clarté qui interdit tout malentendu : « des initiatives, et de soi-disant solutions pacifiques et des conférences internationales, sont en contradiction avec les principes du Mouvement. Il n’y a de solution au problème palestinien que par le jihad. » Ce rejet n’est pas une posture tactique, c’est une position théologique structurelle héritée d’al-Banna, contaminée par l’antisémitisme racial d’al-Husseini et armée intellectuellement par Qutb.
Les Protocoles et Khaybar : les armes d’un programme génocidaire
L’antisémitisme de la charte mérite d’être nommé sans atténuation, et ses références explicitées pour le lecteur qui ne les connaîtrait pas : elle cite les Protocoles des Sages de Sion comme source sérieuse documentant le complot juif mondial.
Les Protocoles sont un faux fabriqué par la police secrète tsariste russe aux alentours de 1903, présenté comme le compte-rendu d’une réunion secrète de dirigeants juifs planifiant la domination du monde. Ce document a été définitivement exposé comme une fabrication grossière dès 1921 par le journaliste du Times Philip Graves, qui démontra qu’il était en grande partie plagié d’une satire politique française du XIXe siècle, le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly, qui ne parlait pas du tout des Juifs. Malgré cette réfutation publique et documentée, les Protocoles furent massivement diffusés et utilisés par la propagande nazie comme justification théorique de la Shoah.
Leur vie ne s’est pas arrêtée avec la défaite du nazisme en 1945. Traduits en arabe dès les années 1920, ils font aujourd’hui l’objet d’une diffusion massive et organisée dans le monde arabo-musulman, dans les librairies, sur les marchés, dans les mosquées, et même dans les programmes scolaires de plusieurs pays. Le Hamas et l’ensemble des organisations islamistes en ont fait un outil de propagande central, distribué gratuitement, enseigné aux enfants, cité dans les sermons du vendredi. En 2002, la télévision égyptienne diffusait Faris bila Jawaad (Cavalier sans monture), feuilleton en quarante-et-un épisodes directement inspiré des Protocoles, regardé par des dizaines de millions de téléspectateurs à travers le monde arabe pendant le ramadan.
Cette diffusion sert une logique idéologique précise et meurtrière. Si les Juifs contrôlent réellement les gouvernements, les banques, les médias et les guerres mondiales comme le prétendent les Protocoles, alors les combattre n’est pas de la haine — c’est de la légitime défense. La thèse du complot juif mondial est la justification théorique de l’appel à l’éradication : elle transforme le projet génocidaire en obligation morale, voire en devoir religieux. C’est pourquoi cette organisation fondée en 1987, soixante-six ans après que ce document eut été définitivement établi comme faux, le cite dans sa charte comme source fiable. Ce n’est pas une ignorance : c’est un choix idéologique délibéré au service d’un programme d’éradication.
La charte appelle également au massacre des Juifs en référence à l’épisode de Khaybar. Khaybar est le nom d’une oasis d’Arabie où, en 628 de l’ère commune, les forces du Prophète Muhammad assiégèrent et vainquirent une communauté juive, au terme d’une bataille au cours de laquelle de nombreux Juifs furent massacrés, leurs chefs exécutés, leurs terres confisquées et les survivants réduits au statut de tributaires contraints de remettre la moitié de leur récolte à leurs vainqueurs, avant d’être finalement expulsés sous le calife Omar. Dans l’usage contemporain qu’en font le Hamas et les mouvements jihadistes, Khaybar n’est pas une référence historique neutre mais une menace explicite de répétition.
Le chant « Khaybar Khaybar ya Yahud, jaych Muhammad sa ya’ud » ( Khaybar, Khaybar, ô Juifs, l’armée de Muhammad reviendra ), scandé dans les manifestations de soutien au Hamas en Europe et au Moyen-Orient, ne dit pas seulement nous vous vaincrons : il dit « nous vous massacrerons comme vos ancêtres l’ont été à Khaybar. » C’est une menace génocidaire habillée en référence coranique, dont la brutalité du message original est précisément ce qui en fait l’efficacité rhétorique dans la propagande jihadiste. Le citer dans une charte fondatrice en 1988, c’est inscrire dès l’origine l’anéantissement des Juifs, non leur défaite politique, mais leur anéantissement physique, dans le programme du mouvement.
La charte désigne enfin les Juifs en tant que peuple, non les sionistes en tant que mouvement politique, comme responsables des guerres mondiales et des grandes catastrophes de la modernité. Ce glissement de l’antisionisme politique à l’antisémitisme ethnique n’est pas une maladresse rhétorique : c’est la signature d’al-Husseini inscrite dans les textes fondateurs du mouvement trente ans après sa mort, la contamination nazie opérant depuis la tombe, transmise de génération en génération dans les manuels que lisent les enfants de Gaza.
La révision de 2017 : un toilettage, pas une conversion
La nouvelle charte publiée depuis Doha en mai 2017 abandonne les références explicites aux Frères musulmans, retire les passages ouvertement antisémites, et reconnaît formellement l’État de Palestine dans les frontières de 1967. La plupart des spécialistes du mouvement y lisent un ajustement diplomatique conçu pour améliorer les relations avec le Qatar, bailleur de fonds dont les relations internationales exigeaient un Hamas présentable, et non une transformation idéologique de fond. L’argument le plus solide : la charte de 2017 maintient que la Palestine est une terre islamique arabe, ne reconnaît toujours pas l’État d’Israël, et la clause du waqf inaliénable demeure intacte dans son esprit. Les positions du Hamas après le 7 octobre 2023 ont confirmé que la révision de 2017 était bien cosmétique, et que l’architecture théologique d’al-Banna, al-Husseini et Qutb demeure le socle doctrinal opérationnel du mouvement.
En complément — Jihad islamique palestinien et proxies de l’Iran
Le Mouvement du Jihad islamique palestinien mérite davantage qu’une mention en passant, car il illustre avec une clarté presque pédagogique ce que le Hamas garde encore partiellement dissimulé derrière sa dimension gouvernementale et sociale : le jihadisme à l’état pur, débarrassé de toute ambition de gouvernance, réduit à sa seule fonction militaire.
Fondé au début des années 1980 par Fathi Shaqaqi, médecin gazaoui profondément marqué par Sayyid Qutb et électrisé par la révolution iranienne de Khomeini en 1979, dont il publie dès cette année-là une apologie enthousiaste, le mouvement se distingue du Hamas sur plusieurs points essentiels. Il ne dispose d’aucune aile politique, n’offre aucun service social, ne cherche pas à gouverner : car il ne veut pas construire, il veut précisément détruire l’État d’Israël par la seule voie des armes. Cette pureté nihiliste lui confère une radicalité que même le Hamas ne peut pas toujours se permettre sans compromettre sa base électorale et ses financements. Le Jihad islamique palestinien a rejeté les accords d’Oslo dès 1993 avec une violence rhétorique qui n’a jamais faibli, considérant toute négociation comme une trahison théologique absolue.
Sa dépendance à l’égard de l’Iran est totale et assumée, contrairement au Hamas qui maintient une autonomie relative et diversifie ses financements entre Qatar, Iran et sources propres. Le Jihad islamique palestinien est directement financé, armé et souvent dirigé stratégiquement par les Gardiens de la Révolution iraniens. Ses opérations militaires répondent fréquemment moins aux intérêts du peuple palestinien qu’aux besoins tactiques de Téhéran, qui peut à tout moment activer ce levier pour créer une escalade, détourner l’attention internationale ou faire capoter un processus diplomatique qui ne lui convient pas, un rôle de fauteur de troubles attesté dans plusieurs cycles d’escalade à Gaza.
Shaqaqi est assassiné à Malte en octobre 1995, vraisemblablement par le Mossad, dans ce qui ressemble à une réponse israélienne à une vague d’attentats-suicides meurtriers. Ses successeurs, Ramadan Abdullah Shalah, puis depuis 2018 Ziyad al-Nakhalah, aujourd’hui à la tête du mouvement depuis Beyrouth, maintiennent la ligne : aucune négociation, aucun cessez-le-feu durable, aucune reconnaissance d’Israël sous quelque forme que ce soit. Le Jihad islamique palestinien est la démonstration vivante que même si le Hamas venait à modérer sa position, hypothèse dont la révision de 2017 a montré les limites, il existerait toujours dans la sphère armée palestinienne une organisation pour refuser tout compromis et perpétuer la logique de la guerre totale. C’est aussi la preuve que derrière les acteurs visibles du conflit se trouvent des puissances régionales, l’Iran au premier chef, dont l’intérêt stratégique est précisément que la paix ne se fasse pas.
Le Jihad islamique palestinien n’est d’ailleurs que le plus petit des instruments d’une architecture régionale plus vaste que Téhéran a méthodiquement construite depuis 1979 et que les événements depuis le 7 octobre ont rendue visible au monde entier : l’axe dit “de la résistance”. Ses composantes sont connues, le Hezbollah libanais au nord d’Israël, milice chiite forte d’un arsenal de missiles et roquettes considérable, fondée en 1982 avec le soutien direct des Gardiens de la Révolution iraniens après l’invasion israélienne du Liban, et qui a ouvert un front nord dès octobre 2023 en tirant quotidiennement sur les communautés civiles de Galilée ; les Houthis yéménites au sud, mouvement chiite zaïdite qui contrôle le nord du Yémen depuis 2014 et qui, depuis le 7 octobre, a multiplié les tirs de missiles balistiques et de drones sur Israël et bloqué un temps le trafic commercial en mer Rouge, paralysant partiellement le commerce mondial au nom de la solidarité avec Gaza.
Cette architecture présente d’ailleurs un paradoxe qu’il faut nommer : le Hamas est une organisation sunnite d’origine Frères musulmans, et ses alliés stratégiques les plus puissants, l’Iran, le Hezbollah, les Houthis, sont chiites. Cette traversée de la frontière confessionnelle, qui a pourtant ensanglanté le monde arabe au moins autant que le conflit israélo-palestinien, dit l’essentiel sur la nature réelle de cet axe : ce n’est pas une alliance théologique mais une alliance géopolitique dont le seul ciment est la destruction d’Israël et l’expulsion de l’influence américaine au Moyen-Orient. L’article 3 examinera en détail le rôle de l’Iran comme saboteur systématique de tout processus de paix depuis plus de quarante ans, car comprendre pourquoi la paix a été sabotée exige de regarder au-delà des acteurs palestiniens et israéliens vers les puissances régionales qui ont tout intérêt à ce qu’elle ne se fasse jamais.
L’extrémisme juif du Grand Israël : quand la Bible devient cadastre
« Où est notre Hébron — l'avons-nous oubliée ?! Où est notre Sichem ? Notre Jéricho ? Où sont-ils ? Et toute la terre au-delà du Jourdain — chaque motte de terre, chaque région, chaque colline, chaque vallée, chaque parcelle de la Terre d'Israël — avons-nous le droit d'abandonner ne serait-ce qu'un grain de la Terre de Dieu ? » Rav Zvi Yehuda Kook, Lintevot Yisrael.
« Il est des moments où nous souhaitons nuire aux innocents d’emblée. Et leur présence ainsi que leur mise à mort sont en réalité bénéfiques et nous aident. Par exemple, nuire aux nourrissons de la famille du roi impie, qui sont actuellement innocents ; les tuer nous aide à blesser et peiner le roi afin qu’il cesse de nous combattre. » Rabbins Yitzhak Shapira et Yosef Elitzur, Torat Hamelekh.
Abraham Isaac Kook : la terre sanctifiée, l'humanité transfigurée
« Dans chaque religion, il y a une étincelle divine de morale qui la soutient, à travers laquelle elle établit des normes de bien et de mal. Ainsi, l’humanité peut progressivement avancer vers la croyance en l’unité divine et ses enseignements moraux. »
Rav Abraham Isaac Kook, Le’Nevuchei Ha’Dor
Pour comprendre la profondeur de la trahison que représente cet extrémisme juif du Grand Israël, il faut d’abord mesurer la grandeur de ce qu’il prétend prolonger. Ce courant revendique pour matrice intellectuelle l’œuvre du rabbin Abraham Isaac Kook (1865-1935), premier grand rabbin ashkénaze de la Palestine mandataire, mais cette filiation est déjà, en elle-même, un contresens : le rav Kook était un mystique universel dont la pensée a été radicalement dévoyée par ses héritiers, au point que plusieurs spécialistes de son œuvre affirment qu’il aurait été horrifié par les usages politiques faits en son nom.
Abraham Isaac Kook était d’abord un contemplatif au sens le plus exigeant du terme, et un philosophe d’une culture considérable, profondément enraciné dans la Kabbale lourianique et la tradition hassidique du Baal Shem Tov, héritier du Maharal de Prague, nourri en même temps par la philosophie hégélienne et la science contemporaine. Sa pensée n’était pas un système clos mais une méditation vivante, poétique, dialectique, reposant sur une tension fondamentale entre deux idées qu’il considérait consubstantielles à l’existence humaine : l’idée divine, la conscience de notre finitude et l’aspiration à lui conférer un sens, et l’idée nationale, l’appartenance irréductible de l’individu à une communauté historique. Fondateur de la yeshiva Merkaz HaRav à Jérusalem, il forma toute une génération de disciples à cette dialectique ouverte.
Sa démarche profonde était celle d’une actualisation : comment lire, dans les catégories authentiques de la Torah, une situation radicalement nouvelle dans l’histoire juive, celle du retour vers la terre de sa mémoire d’un peuple en exil depuis deux millénaires, retour qui était alors porté non par la dévotion religieuse mais par un mouvement laïc, agnostique, voire athée. Pour le rav Kook, l'Exil, la galout, n'est pas d'abord une punition divine mais une thérapie historique, douloureuse comme toute thérapie. En arrachant le peuple juif à sa terre, il a provoqué une dissociation entre les deux idées que Kook considère consubstantielles à l'existence humaine : l'idée divine s'est réfugiée dans la vie spirituelle intérieure, Torah, prière, étude, mais coupée de l'histoire collective, elle s'est rétrécie en simple observance, perdant la dimension prophétique qui était la sienne à l'ère des rois et des prophètes. L'idée nationale a survécu comme attachement à un peuple et à une mémoire, mais sans sol ni souveraineté, elle s'est vidée de sa substance prophétique pour devenir administration communautaire ordinaire. Le retour en Terre d'Israël est donc, dans sa vision, la chance de réunifier ces deux idées que l'exil avait séparées et amoindries, non un fait nationaliste ordinaire, mais le début d'un accomplissement eschatologique de portée universelle.
Sa réponse à la laïcité des pionniers est d’une audace remarquable : les pionniers athées qui drainaient les marais, construisaient les kibboutzim et parlaient hébreu sans Torah ne savaient pas ce qu’ils faisaient spirituellement, mais D.ieu, lui, le savait. Le rav Kook appelait cette dynamique les orot hatohu, les lumières du chaos, ces forces spirituelles intenses qui se manifestent dans des formes apparemment désordonnées ou profanes mais qui portent en elles une énergie divine réelle. Sa lecture était essentiellement dialectique et inclusive : elle intégrait l’adversaire apparent, le pionnier laïc, dans un mouvement téléologique plus grand. Et cette rédemption, pour le rav Kook, n’était pas seulement nationale mais cosmique et universelle : la lumière divine rayonnant depuis Israël restauré devait bénéficier à toute l’humanité. La politique sioniste n’était pour lui qu’un instrument, jamais une fin en soi.
Il faut cependant nommer avec honnêteté une ambivalence dans son œuvre, car c’est précisément cette ambivalence que son fils, rabbin lui aussi, exploitera après lui. Le rav Kook, dans son ardeur à intégrer le sionisme à sa métaphysique, adoptait des positions nationalistes déjà fermes concernant la souveraineté sur Eretz Israël et rejetait toute idée de compromis territorial conduisant à renoncer à une partie du pays. Sa vision sacrale de la relation entre le peuple juif et la terre posait, aux côtés de l’ouverture mystique universelle, une revendication d’élection nationale qui pouvait être lue sélectivement. Ce sont ces deux pôles en tension, ouverture prophétique universelle d’un côté, attachement national exclusif de l’autre, qui vont constituer la matière que le fils saura exploiter avec une cohérence radicale mais réductrice.
La déviance de Kook fils : quand la mystique devient programme d’exclusion
Son fils, le rabbin Zvi Yehuda Kook (1891-1982), opère une transformation qui va inverser le mouvement profond de la pensée paternelle. Ce que le père avait conçu comme une mystique ouverte, universaliste et dialectique, le fils le referme, le durcit et le politise. La victoire de juin 1967, la conquête de la Cisjordanie, de Gaza, du Sinaï et du Golan en moins d’une semaine, lui fournit le déclencheur : il y voit la confirmation spectaculaire de la pensée paternelle, mais en n’en retenant qu’un seul pôle, l’attachement national exclusif, et en effaçant délibérément l’autre, l’universalisme prophétique. La Terre d’Israël dans ses frontières maximales devient dès lors une exigence absolue, indépendamment de toute condition éthique, de toute considération pour les non-Juifs qui l’habitent, de toute ouverture vers l’humanité dans son ensemble.
Dans les thèses de Kook fils, le non-Juif n’est plus un être humain dont la dignité appelle un traitement conforme à la tsédaqah et à l’amour de l’étranger prescrit trente-six fois par la Torah, il devient structurellement un obstacle à la Rédemption, un problème territorial à résoudre. L’universalisme de Kook père, la rédemption d’Israël comme première lumière d’une rédemption humaine universelle, disparaît entièrement, remplacé par un particularisme territorial absolu où la présence de l’autre sur la Terre d’Israël devient problématique par définition. La politique sioniste, que Kook père avait soigneusement positionnée comme instrument jamais comme fin, devient chez son fils la fin elle-même. C’est exactement ce que le Hamas fait avec la tradition islamique : prendre des concepts authentiques, les arracher à leur contexte et à leur profondeur dynamique, et en faire des armes idéologiques au service d’un programme d’exclusion. La mécanique de réduction et de trahison est identique — même si les traditions et les contextes historiques diffèrent profondément.
Quatre concepts halakhiques instrumentalisés
Cette instrumentalisation repose sur quatre concepts halakhiques, la Halakha désignant le corpus religieux juif qui régit la vie pratique, que l’idéologie du Grand Israël mobilise avec la même sélectivité que le Hamas mobilise le waqf, le Dar al-Islam et le statut des dhimmis : en arrachant chacun à sa profondeur spirituelle originelle pour en faire un instrument de revendication territoriale absolue.
La brit : quand l’Alliance devient titre de propriété
Le premier est la brit, l’Alliance, l’un des concepts les plus fondamentaux de la spiritualité hébraïque. Dans son sens originel, la brit n’est pas un acte notarial : c’est une relation vivante entre D.ieu et le peuple d’Israël, porteur d’obligations réciproques. La brit abrahamique (Genèse 15 et 17) promet une terre, mais elle suppose d’abord une dynamique d’engagement éthique. C’est parce qu’Abraham assume l’appel à incarner la justice et la paix que cette promesse s’ouvre. Les prophètes, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, invoquent constamment la brit non pour revendiquer des droits territoriaux mais pour rappeler que la fidélité à l’Alliance se mesure à la justice rendue aux pauvres, aux étrangers, aux veuves et aux orphelins. Jérémie annonce même une brit hadasha, une Alliance nouvelle gravée sur les cœurs, déplaçant définitivement le centre de gravité de l’Alliance vers l’intériorité spirituelle.
C’est cette richesse que la lecture fondamentaliste ampute en n’en retenant que le seul aspect territorial. Là où D.ieu promet à Abraham une terre « depuis le torrent d’Égypte jusqu’au grand fleuve d’Euphrate », non comme un titre de propriété inconditionnel mais comme le lieu d’une vocation éthique, cette promesse devient dans le discours extrémiste un titre permanent et inaliénable transcendant tout arrangement politique humain, et les conditions que les prophètes posaient à l’habitation de cette terre disparaissent entièrement du tableau. La brit ainsi tronquée est l’exact pendant du waqf islamique : dans les deux cas, une revendication humaine est soustraite au registre du politique pour être élevée à celui de l’absolu divin, où le compromis devient un sacrilège.
La qedushah ha’aretz : quand la sainteté devient idolâtrie de la terre
Le second concept est la qedushah ha’aretz, la sainteté de la Terre d’Israël. La racine hébraïque Q-D-SH — קדש — signifie d’abord séparer, mettre à part : c’est la même racine que kiddush, la sanctification du Shabbat, ou kiddush Hashem, la sanctification du Nom divin par la droiture du comportement. La sainteté, dans la tradition hébraïque, est d’abord une qualité éthique : « Vous serez saints, car je suis saint, moi, l’Éternel votre Dieu. » (Lévitique 19, 2), commandement fondateur immédiatement suivi non de prescriptions territoriales mais d’exigences éthiques : ne pas voler, ne pas mentir, ne pas opprimer son prochain, aimer l’étranger comme soi-même. La sainteté n’est pas un lieu, c’est une manière d’habiter le monde.
Cette sainteté est réelle dans la tradition juive, mais conditionnelle : le Lévitique (18, 28) dit avec une clarté désarmante que la terre vomit ceux qui la souillent par leurs comportements immoraux. En absolutisant la sainteté physique du territoire au détriment de la sainteté morale de ceux qui l’habitent, le fondamentalisme inverse la structure même du concept qu’il prétend honorer : la qedushah ha’aretz devient une idolâtrie de la terre, une sacralisation d’un objet géographique qui se substitue à l’exigence éthique que ce même concept pose.
La mitsvat yishuv ha’aretz : quand la présence spirituelle devient colonisation
Le troisième concept est la mitsvat yishuv ha’aretz, le commandement d’habiter la Terre d’Israël. Dans son sens authentique, il ne désigne pas une obligation de conquête mais une vocation spirituelle : habiter cette terre, c’est se donner la possibilité d’y vivre la totalité de la Torah et d’y accomplir les commandements agricoles, terumah, ma’aser, shemitta, qui ne peuvent être pratiqués que sur ce sol.
Le débat rabbinique sur ce commandement est révélateur : Maïmonide n’a pas inclus mitsvat yishuv ha’aretz dans sa liste des 613 commandements, considérant qu’il ne relevait pas d’une obligation biblique directe ; Nahmanide (Ramban) a soutenu le contraire. Cette divergence entre deux géants de la tradition dit à elle seule que nous ne sommes pas face à une évidence univoque. La tradition a par ailleurs toujours été prudente face à la tentation de forcer la fin, d’accélérer la venue du Messie par des actes humains, y voyant une présomption dangereuse. Dans cette lecture, la colonisation des territoires occupés n’est plus une dévotion mais une transgression de la confiance en D.ieu et une violation du droit international de l’occupation, qualifiée d’illégale par la quatrième Convention de Genève et de multiples résolutions du Conseil de sécurité.
Lo tuchanem : un verset arraché à son contexte pour légitimer l’expulsion
Le quatrième concept est le plus radical : lo tuchanem, tiré du Deutéronome (7, 2) : « tu ne leur accorderas pas de grâce. » Ce verset s’inscrit dans un passage très spécifique concernant l’entrée en Canaan après l’Exode et sept peuples précisément nommés. Sa préoccupation est spirituelle, préserver Israël des pratiques idolâtres, et non raciale. La tradition rabbinique a établi que ce commandement n’a plus aucune application contemporaine : Maïmonide énonce explicitement que le roi assyrien Sennachérib a mélangé toutes les nations entre elles, rendant impossible toute identification des sept peuples cananéens.
Mais la Torah elle-même contredit cette lecture par une voix bien plus puissante : « Tu n’opprimeras pas l’étranger ; vous connaissez le cœur de l’étranger, car vous avez été étrangers en Égypte. » (Exode 23, 9), formule qui apparaît trente-six fois dans la Torah, plus que tout autre commandement. En extrayant lo tuchanem de son contexte pour l’appliquer aux Arabes de Palestine contemporains, la lecture fondamentaliste dont nous verrons dans la section suivante l’incarnation politique chez Meir Kahane ignore simultanément un consensus halakhique de deux millénaires, l’enseignement de Maïmonide, et trente-six commandements sur l’amour et la protection de l’étranger. Elle retient le verset qui lui convient et fait silence sur tout ce qui le contredit — définition exacte de la manipulation d’un texte sacré.
De la doctrine aux actes : Gush Emunim, kahanisme et leurs héritiers
Le Gush Emunim : la colonie comme foi en actes
Le Gush Emunim, Bloc des Fidèles, fondé formellement en 1974 dans le traumatisme de la guerre du Kippour, est le premier grand mouvement à traduire la doctrine de Kook fils en action systématique sur le terrain. Il s’installe délibérément en Cisjordanie, qu’il nomme toujours Judée et Samarie, refusant la désignation géographique moderne pour imposer la désignation biblique qui préjuge la conclusion. Il crée des faits accomplis irréversibles face à des gouvernements israéliens dont les postures ont varié de l’encouragement actif sous les gouvernements Likud à la résistance molle ou aux gels partiels sous certains gouvernements travaillistes, mais dont aucun, quelle que soit son étiquette politique, n’a su ou voulu mettre fin durablement à cette dynamique d’expansion.
Bien que le mouvement n’existe plus formellement, son héritage irrigue l’ensemble du mouvement des colons, dont la population est passée d’environ 100 000 personnes lors des accords d’Oslo en 1993 à plus de 700 000 aujourd’hui, une progression arithmétique qui rend la solution à deux États géographiquement de plus en plus difficile à imaginer.
Le kahanisme : la radicalité assumée et son retour au pouvoir
Si le Gush Emunim représente la traduction en actes de la doctrine de Kook fils, patiente, méthodique, travaillant par faits accomplis, le kahanisme en constitue la formulation politique la plus explicite : celle qui dit sans détour ce que le mouvement des colons applique souvent sans vouloir le nommer.
Meir Kahane, rabbin américano-israélien fondateur de la Jewish Defense League à New York en 1968, organisation coupable aux États-Unis d’attentats à la bombe contre des représentations diplomatiques soviétiques et des organisations arabes-américaines, puis fondateur du parti Kach en Israël en 1971, représente la version la plus explicitement raciste de cette idéologie. Le kahanisme repose sur trois piliers : le Grand Israël dans ses frontières bibliques comme commandement divin obligatoire, l’expulsion physique de tous les Arabes du territoire sans exception fondée sur la lecture radicale de lo tuchanem, et l’instauration d’un État théocratique régi par la Halakha. Élu à la Knesset en 1984, Kahane y dépose des projets de loi ségrégationnistes d’une brutalité telle que le Parlement modifie son règlement pour l’empêcher de parler en séance.
Le parti Kach sera déclaré organisation terroriste et interdit en Israël en mars 1994, dans les semaines qui suivent le massacre perpétré par son partisan Baruch Goldstein, qui avait assassiné 29 fidèles musulmans en prière dans le Tombeau des Patriarches à Hébron. Le Département d’État américain et l’Union européenne feront de même la même année, classification tripartite qui dit l’essentiel : ce n’est pas seulement une idéologie répréhensible qui a été condamnée, ce sont des actes de violence organisée répondant aux critères juridiques du terrorisme. Cette interdiction formelle semblait clore une parenthèse.
Elle ne la fermait pas. Itamar Ben Gvir, aujourd’hui ministre de la Sécurité nationale du gouvernement Netanyahu, affichait chez lui le portrait de Baruch Goldstein. Il a été condamné pour incitation au racisme et soutien à Kach en 2007, et déclaré inapte au service militaire par Tsahal au motif que ses positions extrémistes menaçaient la cohésion des unités. Cet homme, condamné pour racisme, déclaré trop extrémiste pour porter l’uniforme israélien, admirateur public du terroriste de Hébron, est devenu en décembre 2022 ministre avec autorité sur la police, les forces frontalières et la politique de sécurité intérieure d’un État démocratique.
Quant à Bezalel Smotrich, ministre des Finances et ministre délégué aux affaires civiles de Cisjordanie, il a déclaré publiquement qu’il n’existe pas de peuple palestinien, que toute la Palestine historique appartient au peuple juif et doit lui être annexée, et préside à une accélération de la colonisation sans précédent depuis les années 1990.
La présence de Ben Gvir et Smotrich au gouvernement n’est pas un accident de parcours : c’est l’aboutissement politique d’une radicalisation dont Torat Hamelekh avait déjà fourni, dix ans plus tôt, la justification halakhique.
Torat Hamelekh : l’aboutissement doctrinal d’une radicalisation
En 2009, deux rabbins proches du mouvement des colons publient Torat Hamelekh, la Loi du Roi, ouvrage dans lequel ils développent des arguments halakhiques justifiant la mise à mort de non-Juifs dans certaines circonstances, y compris des enfants. Le livre provoque un scandale en Israël, plusieurs de ses soutiens sont poursuivis, mais il continue de circuler.
Il n’est pas le produit d’une folie individuelle : c’est l’aboutissement logique d’une conception qui a mis plusieurs décennies à se radicaliser, passant de la mystique de Kook père au radicalisme politique de Kook fils, du politique au militant du Gush Emunim, du militant aux crimes de Goldstein, jusqu’aux postes ministériels de Ben Gvir et Smotrich aujourd’hui.
Le judaïsme dans sa pluralité millénaire : une tradition que ces lectures trahissent
Ces lectures ne représentent pas le judaïsme dans sa pluralité millénaire. La tradition rabbinique classique, le judaïsme orthodoxe modéré, les courants conservateurs et libéraux, la grande majorité des autorités halakhiques contemporaines récusent les interprétations fondamentalistes comme des déformations du texte sacré. Le Talmud lui-même, avec sa tradition de débat contradictoire et de révision interprétative permanente, est structurellement l’antithèse du fondamentalisme littéraliste. Ce que le sionisme religieux nationaliste extrême mobilise n’est pas le judaïsme dans sa richesse herméneutique, c’est une lecture politique sélective du XXe siècle, qui sacralise une revendication territoriale en arrachant des textes à leur contexte avec cette même violence intellectuelle que le Hamas exerce sur le Coran.
Ce qui s’est passé entre 1994 et 2022 mérite d’être nommé sans détour : ce qui était hier marginal, interdit et moralement ostracisé est aujourd’hui au cœur du pouvoir d’un État démocratique. Cette trajectoire n’est pas accidentelle, elle est le produit d’une normalisation progressive. La pensée de Kook fils, qui semblait en 1967 une vision mystique minoritaire, a produit en soixante ans le mouvement des colons, le Gush Emunim, le kahanisme, Torat Hamelekh, et finalement des ministres qui gouvernent l’État d’Israël avec des convictions que la Torah elle-même, dans ses formulations prophétiques les plus fondamentales, condamne.
Quand les extrêmes font le lit de la catastrophe : 7 octobre, guerre et codépendance
Le 7 octobre : d’abord un crime, puis une mécanique fatale
Le 7 octobre 2023, dès l’aube, des commandos du Hamas franchissent en masse les barrières de sécurité entourant Gaza. Ce qui suit appartient à la catégorie des faits qui ne supportent ni euphémisme ni mise à distance analytique préalable, et qui exigent d’être nommés avec une précision que la décence n’atténue pas mais que la décence commande.
Commençons par dissiper un mensonge qui circule avec une persistance que seule la mauvaise foi peut expliquer : ce qui s’est produit le 7 octobre n’était pas un acte de résistance. La résistance, dans toutes ses formes historiquement légitimes, la Résistance française contre l’occupant nazi, les mouvements de libération nationale documentés par le droit international, cible les forces armées, les installations militaires, les structures de l’occupation. Elle ne massacre pas des familles dans leurs maisons au petit matin, ne viole pas des femmes dans un champ de festival, ne brûle pas vifs des vieillards dans leurs kibboutzim, ne kidnappe pas des nourrissons dans leurs berceaux. Ces actes-là ont un nom précis dans le droit international : ce sont des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Les habiller du mot résistance est une falsification morale qui insulte simultanément les vraies résistances de l’histoire et les victimes de ce jour-là.
Les faits, tels qu’ils ont été établis par les enquêteurs israéliens, les équipes légistes internationales et la représentante spéciale des Nations Unies chargée des violences sexuelles dans les conflits, sont d’une noirceur qui rappelle des heures que l’humanité croyait avoir laissées derrière elle. Mille deux cents personnes assassinées en quelques heures, en grande majorité des civils. Des viols systématiques utilisés comme arme de guerre, mutilations documentées, agressions commises devant des témoins ou filmées. Des corps décapités, des familles entières brûlées vives, des enfants assassinés devant leurs parents. La représentante spéciale de l’ONU a confirmé publiquement ces violences sexuelles, rompant avec la prudence habituelle des institutions internationales. Plusieurs observateurs qualifiés, médecins légistes et historiens du génocide, ont utilisé sans hésitation la formule : le massacre le plus important de Juifs depuis la Shoah. Cette qualification n’est pas rhétorique, elle est documentaire.
Ce qui distingue encore davantage ces actes de tout crime de guerre ordinaire, c’est la jubilation délibérée et organisée qui les accompagne. Les tueurs filmaient en temps réel depuis leurs casques GoPro, non pour des raisons tactiques, mais pour partager leurs actes avec leurs familles. Un appel téléphonique, devenu emblématique, montre un homme appeler sa mère pour lui dire sa fierté d’avoir tué. À Gaza, le 7 octobre est un jour de fête : foules dans les rues, scènes de liesse, distributions de friandises. Parmi ceux qui avaient franchi la brèche, tous n’étaient pas membres opérationnels du Hamas, des civils gazaouis avaient rejoint le mouvement pour participer aux enlèvements et aux pillages. Cette porosité entre l’organisation terroriste et une partie de la population est la mesure du dommage anthropologique qu’infligent, sur une génération entière, seize ans d’endoctrinement et de règne sans partage.
Quelque 250 otages sont emmenés à Gaza, nourrissons, enfants, adolescents, adultes, personnes âgées, dont plusieurs survivants de la Shoah. Les témoignages de ceux qui en sont revenus décrivent des mois passés dans l’obscurité de galeries souterraines, privés de lumière et de mouvement, nourris insuffisamment, soumis à des violences physiques et psychologiques. Les otages libérés sont arrivés dans les hôpitaux israéliens dans un état que les médecins ont comparé à celui des survivants des camps de concentration. Mais plus de quatre-vingts ne sont pas revenus, dont la famille Bibas, Shiri et ses deux enfants, Ariel, quatre ans, et Kfir, neuf mois au jour de son enlèvement, devenu avec sa chevelure rousse le symbole mondial d’une innocence absolue emportée dans l’horreur. Lorsque leurs corps furent restitués en février 2025, les examens légistes établirent que ni un bombardement israélien, comme le Hamas l’avait mensongèrement affirmé, ni aucune circonstance de guerre n’expliquaient leur mort : Shiri et ses deux enfants avaient été assassinés délibérément par leurs geôliers, les enfants étranglés à mains nues. En août 2024, six autres corps furent retrouvés dans des tunnels de Rafah, exécutés d’une balle dans la tête, parmi eux Hersh Goldberg-Polin, dont les parents étaient devenus les visages mondiaux du combat pour les otages, tué alors qu’une opération de sauvetage approchait.
L’échange de novembre 2023 avait libéré 105 otages contre 240 prisonniers palestiniens, prix considérable, mais pas sans précédent. En 2011, la libération du soldat Gilad Shalit avait coûté 1 027 prisonniers palestiniens, parmi lesquels Yahya Sinwar, condamné pour l’assassinat de douze Palestiniens soupçonnés de collaborer avec Israël, dont la brutalité lui avait valu le surnom de Boucher de Khan Younès. Libéré par un État démocratique dans un échange humanitaire, il est devenu l’architecte principal du massacre du 7 octobre 2023, avant d’être tué par les forces israéliennes en octobre 2024. Cette trajectoire dit la logique infernale dans laquelle ce conflit est enfermé, où chaque décision, même prise avec les meilleures intentions, peut produire des conséquences que nul n’avait prévues.
La dimension stratégique régionale éclaire d’une lumière crue le calcul froid qui sous-tend cette attaque. À l’automne 2023, dans la continuité des Accords d’Abraham de 2020 qui avaient rapproché Israël des Émirats, de Bahreïn, du Maroc et du Soudan, les négociations entre Israël et l’Arabie Saoudite avaient atteint un stade avancé, un accord était décrit comme imminent par plusieurs sources bien informées. Pour le Hamas et pour l’Iran, cette perspective était une menace existentielle : si l’Arabie Saoudite normalisait ses relations avec Israël sans que la question palestinienne soit résolue, la cause palestinienne perdait son levier central et le Hamas perdait la justification de son existence. Le 7 octobre a précisément réussi ce que le Hamas cherchait : rendre la normalisation saoudienne politiquement impossible, forcer Riyad à suspendre les négociations, replacer la question palestinienne au centre de l’agenda régional. Cette stratégie est d’un cynisme absolu car elle a sacrifié des milliers de vies pour préserver la position politique d’une organisation dont les dirigeants négociaient depuis leurs palaces de Doha. D’anciens directeurs de la CIA et du Mossad ont confirmé publiquement que cet objectif faisait partie du calcul du Hamas et de celui de l’Iran.
Tous ces faits constituent un crime contre l’humanité au sens le plus précis du terme juridique, et toute analyse de ce qui les a précédés ou de ce qu’ils ont déclenché ne peut venir qu’après cette qualification, jamais à sa place. C’est seulement une fois ce point établi sans ambiguïté que l’analyse devient possible — et nécessaire, car comprendre n’est pas excuser.
La réponse militaire israélienne : entre riposte légitime et guerre instrumentalisée
La réaction militaire israélienne au 7 octobre doit être examinée avec la même rigueur factuelle que l’attaque elle-même, ni minimisée au nom d’une solidarité inconditionnelle, ni utilisée au service d’une délégitimation d’Israël dont nous avons déjà nommé le mécanisme. L’objectif déclaré, détruire les capacités militaires et gouvernementales du Hamas, était légitime dans son principe : une organisation terroriste venait de commettre le massacre le plus meurtrier de l’histoire du pays, et aucun État démocratique n’aurait toléré que ses auteurs restent au pouvoir à quelques kilomètres de son territoire. Proportionnellement, Israël comptant environ 7 millions de citoyens juifs pour 68 millions de Français, c’est comme si la France avait subi une attaque provoquant près de 12 000 morts et plus de 2 400 otages. Il est permis de douter que les populations européennes si mobilisées contre la riposte israélienne auraient accepté, en pareille situation, que leurs propres armées restent l’arme au pied.
La difficulté d’une telle riposte n’appartient d’ailleurs pas qu’à Israël. Lorsque la coalition américaine a mené la bataille de Mossoul entre octobre 2016 et juillet 2017 pour éradiquer Daech d’une ville d’un million d’habitants, situation tactique comparable à Gaza par sa densité, ses tunnels et l’imbrication des combattants dans la population civile, entre neuf mille et onze mille civils ont été tués selon les estimations les plus citées, certaines estimations kurdes allant jusqu’à quarante mille. La coalition a reçu les félicitations du président Macron, les remerciements du président Poutine et les hommages de la communauté internationale, sans protestation mondiale durable, sans résolutions d’urgence répétées du Conseil de sécurité, sans mise en cause de la légitimité des États-Unis à exister. Cette asymétrie de traitement mérite d’être nommée — sans pour autant en faire un blanc-seing pour Israël.
Car ce qui s’est passé à Gaza soulève des questions qui dépassent la comparaison avec Mossoul. Israël a certes pratiqué des avertissements avant les frappes, charges préalables sur les toitures, appels téléphoniques, messages d’alerte, dont les observateurs militaires reconnaissent le caractère inhabituel dans l’histoire de la guerre urbaine. Il a ouvert des couloirs d’évacuation. Mais les zones désignées ont elles-mêmes été frappées dans plusieurs cas documentés, dont la zone humanitaire d’Al-Mawasi, et les destructions dépassent ce que l’objectif militaire pouvait raisonnablement justifier. Le Centre satellitaire des Nations Unies établissait en décembre 2024 que près de 70 % des structures de Gaza avaient été endommagées ou détruites, plus de 170 000 bâtiments, son Bureau de la coordination des affaires humanitaires que 88 % des établissements scolaires avaient été touchés, l’OMS que 443 attaques contre des infrastructures de santé avaient réduit à 12 sur 36 le nombre d’hôpitaux encore partiellement opérationnels en avril 2024. En avril de la même année, une frappe sur un convoi clairement identifié de World Central Kitchen tuait sept travailleurs humanitaires, incident que l’armée israélienne a elle-même qualifié d’erreur grave.
Mais c’est le bilan humain qui pose la question éthique la plus fondamentale. Les estimations les plus sérieuses font état de plusieurs dizaines de milliers de morts palestiniens, autour de 75 000 selon le décompte direct, davantage si l’on inclut les morts indirectes liées à l’effondrement du système de santé, dont une majorité de femmes, d’enfants et de personnes âgées. Oui, combattre un Hamas délibérément imbriqué dans la population civile produit des destructions sans commune mesure avec un affrontement entre armées régulières. Oui, le Hamas a prolongé la guerre en refusant de rendre les otages. Pourtant ces réalités ne dispensent pas d’une autre : à un certain seuil de destruction, un Israël fidèle à ses propres valeurs fondatrices, celles d’une démocratie nourrie par la mémoire du pire que l’humanité peut infliger à un peuple, aurait dû avoir le courage d’arrêter. Quitte à négocier sans garanties totales. Quitte à laisser le Hamas partiellement intact. Quitte à en assumer les conséquences politiques intérieures. Ce choix aurait été risqué. Il aurait aussi été le seul conforme à l’éthique qu’implique un État se réclamant à la fois de la démocratie et des valeurs de la Torah — et que la mémoire de la Shoah devait inspirer.
L’honnêteté intellectuelle et la sensibilité spirituelle exigent de nommer ces deux réalités simultanément, sans les dissoudre l’une dans l’autre : la légitimité du principe de la réponse militaire, et l’obligation éthique qui aurait dû, à un certain stade, en borner la durée et l’étendue.
Cependant, les causes de la prolongation portent les marques des deux camps. Du côté du Hamas, la stratégie est transparente : chaque semaine de guerre supplémentaire produisait des images de destruction mobilisant l’opinion mondiale contre Israël, alimentant le recrutement et justifiant les financements iraniens. Plusieurs accords de cessez-le-feu en 2024 ont été refusés ou sabordés dans des conditions que les médiateurs qataris et égyptiens ont décrites avec une frustration croissante. La direction du Hamas a tout fait pour compliquer la distribution de l’aide humanitaire, la taxant, la détournant partiellement, et pour décourager les évacuations civiles même lorsqu’Israël annonçait l’imminence de frappes. Sinwar calculait que chaque mort palestinien supplémentaire était un investissement stratégique. Une population maintenue sous les bombes est, dans cette logique glaçante, plus utile qu’une population en sécurité.
Du côté israélien, la prolongation porte aussi une signature politique. Lorsqu’il est devenu évident, au printemps 2024 au plus tard, qu’une destruction totale du Hamas était militairement impossible sans occupation permanente de Gaza, la question de l’arrêt s’est posée avec acuité. Ehud Barak, Ehud Olmert, plusieurs anciens généraux et chefs du Shin Bet ont publiquement affirmé que Netanyahu prolongeait la guerre pour sa survie politique intérieure : son procès pour corruption se poursuivant, sa coalition avec Ben Gvir et Smotrich tenant à la continuation des opérations, la fin de la guerre risquant d’ouvrir l’enquête sur les défaillances du 7 octobre dont il redoutait les conclusions. Cette thèse, attestée par des sources de premier plan et non établie judiciairement, est suffisamment solide pour être nommée, et elle dit, une fois de plus, que les civils des deux peuples ont payé le prix d’un calcul politique dont ils n’étaient pas les bénéficiaires.
La codépendance : une mécanique documentée
La thèse centrale de cet article, que les deux extrémismes se nourrissent mutuellement dans une logique de survie réciproque, n’est pas une spéculation théorique. Elle est documentée dans les faits, et dans les aveux parfois involontaires de ses acteurs.
Le Hamas : gouverner par la misère, combattre par les morts
Du côté du Hamas, la logique est aussi cynique que transparente — et l’une des plus systématiquement passées sous silence dans les débats publics qui prétendent défendre la cause palestinienne.
Depuis 2007, Gaza a reçu des dizaines de milliards de dollars d’aide internationale — Union européenne, Qatar, ONU, pays du Golfe, États-Unis avant les années Trump. Une fraction substantielle a été systématiquement détournée : rackets institutionnalisés sur les marchandises entrant dans Gaza, matériaux de construction réorientés vers le réseau de tunnels militaires souterrains — 500 kilomètres, plus d’un milliard de dollars, financés par des contribuables européens qui croyaient reconstruire des logements et des écoles. Des dizaines de milliards ont transité depuis 2007, suffisamment selon les économistes qui ont étudié le dossier pour y construire une économie viable, ces fonds ont à la place alimenté les fortunes personnelles de la direction et financé les tunnels. Khaled Meshaal disposerait de plus de deux milliards de dollars, Ismail Haniyeh aurait accumulé environ quatre milliards, Mousa Abu Marzouk est lui aussi estimé milliardaire, des fortunes construites pendant que la population vivait sous blocus avec un chômage de 45 % en moyenne. Ce chômage n’est pas la conséquence du blocus israélien : c’est le résultat calculé du détournement. Car la misère n’est pas pour le Hamas un problème à résoudre, c’est un instrument de gouvernement. Le Hamas n’administre pas Gaza, il la tient captive.
Sa stratégie militaire obéit à la même logique d’exploitation, non par négligence mais par doctrine. Les roquettes sont lancées depuis des quartiers densément peuplés, les arsenaux stockés dans des mosquées et sous-sols d’hôpitaux : l’opération à l’hôpital Al-Shifa en novembre 2023 a révélé des tunnels militaires accessibles depuis les installations médicales, des armes dans des chambres d’hôpital, du matériel de commandement dans des zones protégées par le droit international humanitaire. Les centres de commandement sont délibérément enterrés sous des bâtiments civils pour que chaque frappe israélienne produise automatiquement des victimes civiles transformées en capital politique. Cette stratégie a un nom : l’utilisation de boucliers humains — crime de guerre explicitement interdit par le droit international humanitaire. La mort de civils palestiniens n’est pas un effet regrettable des opérations du Hamas : c’est l’une de leurs fonctions calculées. Le Hamas a besoin de ses morts civils, ils sont sa monnaie politique internationale.
À cette double exploitation, économique et militaire, s’ajoute l’enfermement idéologique. La liberté de presse est inexistante à Gaza : tout journaliste remettant en cause la direction ou la stratégie militaire risquerait sa vie. En seize ans de règne sans partage, le Hamas a construit une prison idéologique dans laquelle une génération entière a grandi sans jamais entendre d’autre voix que celle de la résistance, du martyre et de la haine des Juifs. Les sondages du Palestinian Center for Policy and Survey Research, organisme palestinien indépendant reconnu des deux camps, en ont mesuré l’étendue dans les semaines suivant le 7 octobre : 75 % des Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie exprimaient leur soutien à l’attaque. L’endoctrinement prolongé fonctionne — c’est un constat anthropologique, non une excuse. Et ce dommage générationnel est peut-être le plus difficile à réparer dans toute perspective de paix durable.
La droite dure israélienne et la mécanique de l’instrumentalisation
Du côté de l’extrémisme israélien, la symétrie avec le Hamas est moins cynique dans sa formulation publique — on ne filme pas ses victimes pour les envoyer à ses parents —, mais tout aussi réelle dans ses effets politiques, et tout aussi documentée pour qui accepte de regarder en face les archives électorales et les témoignages des acteurs.
Le schéma est lisible comme une constante depuis trente ans : chaque vague d’attentats produit un déplacement mesurable de l’opinion vers la droite sécuritaire, au bénéfice systématique des courants qui affirmaient d’avance que la paix était une illusion dangereuse. La première élection de Netanyahu en mai 1996 en est l’illustration la plus nette : il bat Shimon Peres avec moins de trente mille voix d’écart, dans les semaines qui suivent une série d’attentats-suicides particulièrement meurtriers du Hamas. La chronologie entre attaque terroriste et victoire électorale de la droite dure se répète comme une loi politique : deuxième Intifada et élection de Sharon en 2001, nouvelles vagues de roquettes et consolidation de la droite à chaque scrutin, jusqu’au gouvernement Netanyahu VI de 2022.
Cette mécanique marginalise chaque fois un peu plus les militants de la paix. Le mot gauche est progressivement devenu en Israël une insulte politique. Yesh Gvul, Breaking the Silence, La Paix Maintenant — leurs membres sont ostracisés, leurs financements étrangers soumis à des législations restrictives, leur audience s’érode élection après élection. Les pacifistes israéliens n’ont jamais reçu de soutien gouvernemental officiel, même sous les gouvernements travaillistes, qui construisaient des colonies tout en soutenant verbalement un processus de paix.
Le 7 octobre 2023 a porté cette tragédie à son comble : les kibboutzim martyrisés ce matin-là — Be’eri, Nir Oz, Kfar Aza, Nahal Oz — étaient des bastions historiques de la gauche pacifiste, peuplés de militants qui avaient délibérément choisi de vivre à la lisière de Gaza par conviction, employant des travailleurs gazaouis et organisant des transports d’enfants palestiniens malades vers les hôpitaux d’Israël. Vivian Silver, cofondatrice de Women Wage Peace assassinée à Be’eri, en est devenue la figure mondiale. Leur mort a servi à ceux qui affirmaient depuis toujours qu’il n’y avait pas de partenaire pour justifier que toute tentative de dialogue était non seulement inutile mais dangereuse.
Le pendant de cette dynamique, moins souvent formulé mais réel, est la radicalisation interne israélienne. Les yeshivas du mouvement des colons et les environnements de colonies où les Arabes ne sont rencontrés que comme menaces ou comme main-d’œuvre invisible produisent une radicalisation que les sondages mesurent : des fractions significatives de la jeunesse israélienne religieuse expriment aujourd’hui des positions d’exclusion qu’on aurait qualifiées de marginales dans les années 1980 et qui sont aujourd’hui au gouvernement. La mécanique de radicalisation par saturation idéologique est la même des deux côtés — même si les conditions et les actes qu’elle produit ne sont pas moralement équivalents.
La stratégie du « il n’y a pas de partenaire » mérite d’être nommée pour ce qu’elle est : non une conclusion tirée des faits, mais un outil politique réactivé en permanence pour justifier l’immobilisme et la colonisation. Lancée par Ehud Barak après Camp David en juillet 2000, amplifiée pendant deux décennies, elle a fonctionné comme une prophétie auto-réalisatrice : en affirmant qu’il n’existe pas de partenaire crédible, on justifie de ne pas construire les conditions qui rendraient un partenaire possible ; en poursuivant la colonisation, on crée la radicalisation qui élimine les modérés palestiniens et valide rétrospectivement l’argument. Ce cercle est parfait dans sa circularité : l’absence de partenaire justifie les colonies, les colonies produisent la radicalisation, la radicalisation élimine les modérés, l’absence de modérés valide l’absence de partenaire.
Cette logique inclut le maintien délibéré de la division Hamas/Fatah. La thèse selon laquelle Netanyahu a délibérément laissé le Hamas consolider son contrôle sur Gaza, en autorisant des transferts de fonds qataris estimés à plusieurs centaines de millions de dollars annuels pour empêcher l’émergence d’une direction palestinienne unifiée, n’est plus une hypothèse de chercheurs. Elle a été formulée publiquement par d’anciens Premiers ministres des deux camps, par d’anciens chefs du Shin Bet, et par plusieurs membres de la Knesset après le 7 octobre. Le député Tzvi Hauser déclarait devant la Knesset que la politique d’achat de calme [avec le Hamas] a échoué — formulation qui reconnaît implicitement l’existence de cette politique. L’enquête du Haaretz et plusieurs investigations du Times of Israel en ont documenté les mécanismes concrets.
Cette thèse est une allégation sérieuse, soutenue par des sources de premier plan, contestée par Netanyahu, mais non établie judiciairement. Son poids est cependant suffisant pour ne pouvoir être ignorée sans trahir l’honnêteté intellectuelle que cette série revendique. Car si elle se confirmait, la nature même du conflit en serait transformée : on ne serait plus dans la confrontation tragique de deux peuples condamnés à s’opposer, mais dans une manipulation délibérée de l’impossibilité de la paix par des acteurs qui ont besoin que ce conflit continue pour leur survie politique ou leur enrichissement personnel. Le Hamas et Netanyahu partageraient alors quelque chose d’essentiel : l’intérêt objectif à ce que la paix ne se fasse pas.
Le prix payé par les modérés — et par les victimes
La symbiose des extrêmes a des victimes directes et des victimes collatérales.
Les victimes directes se comptent dans les deux camps, et leur nombre oblige à sortir de tout calcul partisan. Du côté israélien : les 1 200 assassinés du 7 octobre, les familles des 250 otages dont beaucoup n’ont pas revu leurs proches vivants, les communautés du Sud d’Israël traumatisées pour des générations. Du côté palestinien : les plusieurs dizaines de milliers de civils tués à Gaza dans les mois qui suivirent, parmi lesquels une proportion documentée d’enfants et de non-combattants, dans des conditions de destruction urbaine qui dépassent tout ce que la région avait connu depuis des décennies.

Les victimes collatérales sont celles dont on parle moins, mais dont l’écrasement par les extrêmes est peut-être le signe le plus éloquent de l’état du conflit : ce sont les modérés des deux peuples. Yitzhak Rabin, assassiné en novembre 1995 par un fanatique israélien qui avait décidé que la paix était une trahison, non par un ennemi arabe mais par un compatriote nourri à l’idéologie du Grand Israël. Les négociateurs palestiniens d’Oslo, disqualifiés par le Hamas comme traîtres à la cause dès la signature des accords. Les Israéliens qui manifestent contre leur propre gouvernement et sont traités de traîtres par leur camp. Les Palestiniens non-violents de Cisjordanie qui cherchent un espace politique entre le Hamas et l’occupation, et ne trouvent que l’étau.
Ce que les deux extrémismes partagent le plus profondément, c’est cette propriété : ils tuent d’abord leurs propres modérés — physiquement parfois, politiquement toujours.
Refuser le gouffre comme destin
En 1919, à la veille de tout ce qui allait suivre, David Ben Gourion tenait devant le Va’ad Zmani, l’instance représentative du Yishouv, des propos d’une franchise radicale que Tom Segev a exhumés des archives personnelles du futur fondateur d’Israël : « Je ne connais pas un seul Arabe qui accepterait que la Palestine soit entièrement sous le contrôle des Juifs. » La conclusion qu’il en tirait était d’une lucidité désarmante : il n’y a pas de solution — il y a un gouffre que personne ne sait comment franchir. Il avait tort sur l’impossibilité du franchissement — l’histoire a montré des gouffres apparemment plus profonds traversés par des générations qui refusaient de les accepter comme destin. Mais il voyait juste sur ceci : ce gouffre ne se referme pas de lui-même. Il exige un effort d’une nature différente de la diplomatie ordinaire ou de la victoire militaire.
Ce que les deux extrémismes que nous venons d’examiner ont en commun, au-delà de leurs différences de nature et de position, c’est de travailler activement à rendre ce gouffre permanent — à le sacraliser, à l’inscrire dans le destin de leurs peuples respectifs, à disqualifier comme naïfs ou traîtres ceux qui croient encore qu’il peut être traversé. En ce sens, ils ne s’opposent pas : ils collaborent. Leur guerre est leur symbiose.
Si les extrémismes qui paralysent aujourd’hui la paix sont le stade terminal d’une logique identitaire et politique, la question s’impose avec une force égale pour les deux camps : quand ces logiques ont-elles commencé, et étaient-elles inévitables ?
Du côté sioniste : le mouvement qui a fondé l’État d’Israël portait-il dès ses origines les germes de la dérive que nous venons d’examiner, ou bien avait-il le choix — un choix réel, documenté, articulé par des voix que l’urgence historique a réduites au silence mais n’a pas éteintes ? Herzl et Ahad Ha’Am ont posé au tournant du XXe siècle les termes d’un débat fondateur que l’urgence de la Shoah a tranché par la force des circonstances, sans jamais le résoudre dans ses implications. C’est à ce débat que le prochain article revient.
Du côté palestinien et arabe, la même question mérite d’être posée avec la même honnêteté : la trajectoire du refus radical — l’alliance avec le nazisme, le rejet du plan Peel en 1937, l’organisation de la guerre de destruction de 1948 — était-elle la seule réponse possible au projet sioniste, ou bien fut-elle le produit de choix spécifiques faits par des acteurs spécifiques, dont d’autres voix palestiniennes plus pragmatiques payèrent le prix de leur vie pour avoir osé en explorer d’autres ?
Ces deux questions — le choix manqué du sionisme et le choix manqué du nationalisme palestinien — constituent le fil conducteur de l’article suivant. Parce que si la paix a un avenir, il passe nécessairement par la capacité des deux peuples à regarder en face non seulement ce que l’autre leur a fait, mais ce qu’ils auraient pu choisir de faire autrement.
© 2026 — Dialogues du Nouveau Monde — Jérôme Nathanaël
Pour prolonger
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