Un siècle et demi de paix sabotées : anatomie d’une fabrique de la fatalité
Israël-Palestine : des premières immigrations juives au 7 octobre 2023 : les acteurs, les contextes, les responsabilités — des deux côtés.

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Le Monde Traversé · L’époque à l’épreuve · 70 min
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Série : Israël-Palestine : au-delà de la guerre des récits | Article 3 — Un siècle et demi de paix sabotées : anatomie d’une fabrique de la fatalité
Dans cet article :
L’impasse n’était pas écrite
Haj Amin al-Husseini : l’islamisation systématique d’un conflit territorial
Les verrous théologiques du refus de la présence juive
Le schéma des partitions refusées
Les occasions de paix délibérément sabotées
La paix israélo-égyptienne : le courage politique change l'histoire (1978-1979)
Camp David 2000 : déconstruire un mythe sans absoudre personne
La deuxième Intifada et la destruction du camp de la paix (2000-2005)
La normalisation arabe et la stratégie iranienne : ce que le 7 octobre a voulu détruire
Le conflit comme matrice des conspirationnismes
Ce que cent cinquante ans d’histoire enseignent
« Le 14 mai 1948 est le jour le plus important de l’histoire juive depuis
la destruction du Temple. Nous sommes devenus un peuple libre dans notre
propre pays. »
— David Ben Gourion, proclamation de l’État d’Israël, Tel-Aviv,
14 mai 1948« Le 15 mai 1948 est le jour de la catastrophe. Des centaines de milliers
de Palestiniens ont été chassés de leurs maisons, de leurs terres,
de leur vie. Cette blessure n’a jamais été refermée. »
— Mémoire collective palestinienne, Yawm al-Nakba
L’impasse n’était pas écrite
Imagine un cartographe qui regarde le territoire du conflit israélo-palestinien et voit dans chaque frontière non pas une donnée naturelle gravée depuis l'origine des temps, mais la trace fossilisée d'une décision humaine — un traité signé dans la précipitation coloniale, une guerre déclenchée puis perdue, un exode forcé ou consenti, un accord signé puis contourné, une main tendue rejetée, une occasion délibérément détruite. Chaque checkpoint, chaque implantation, chaque attentat-suicide, chaque camp de réfugiés maintenu à dessein, chaque roquette tirée sur des civils, chaque section du mur de séparation est la cicatrice d'un choix précis, pris par des acteurs identifiables, à un moment historique localisable. Il n'y a pas de destin ici — il y a de l'histoire, et l'histoire est faite de décisions.
C’est la thèse que cet article va démontrer en traversant cent cinquante ans de ce conflit : l’impasse actuelle n’est pas le produit inéluctable d’une haine ancestrale entre deux peuples condamnés à ne jamais coexister. Elle est le produit d’une série de choix précis qui ont, à chaque tournant décisif, fermé des portes que d’autres choix auraient pu maintenir ouvertes. Et ces choix révèlent un schéma dont la régularité, sur un siècle et demi, est proprement stupéfiante : à chaque fois qu’un partage du territoire a été proposé, il a été accepté, avec réticences, avec douleur, avec des réserves légitimes, par le côté juif ou israélien, et rejeté dans son ensemble par le côté arabe ou palestinien. Et à chaque refus, le résultat obtenu par la partie qui avait refusé s’est révélé pire que ce qu’elle avait rejeté.
Ce schéma n’est pas un argument partisan, c’est un constat historique documenté que nous allons traverser ensemble, de la commission Peel de 1937 aux négociations de Camp David de 2000, en passant par le plan de partage de l’ONU de 1947 et les accords d’Oslo de 1993. Il n’exonère pas pour autant les responsabilités israéliennes dans l’impasse actuelle, qui sont réelles, documentées, et seront nommées sans ménagement. Mais il interdit le récit commode qui ferait d’Israël le seul responsable de l’impossibilité de la paix.
Quelques mots pour les lecteurs qui découvrent cette série par cet article. Le premier article a disséqué les deux extrémismes qui se nourrissent mutuellement, l’islamisme radical palestinien et l’extrême droite israélienne du Grand Eretz Israël, en montrant comment chaque camp fournit à l’autre la justification de son existence et l’énergie qu’il ne pourrait entretenir seul. Dans ce cadre, Haj Amin al-Husseini a été présenté comme l’une des figures fondatrices de l’islamisation du conflit. Le deuxième article a cherché les autres voix, celles, sionistes et palestiniennes, qui voyaient venir la catastrophe, cherchaient un autre chemin, et que leurs propres camps ont systématiquement étouffées. Cet article-ci remonte dans la chronologie de ce double sabotage, depuis les premiers immigrants juifs de la fin du XIXe siècle jusqu’au 7 octobre 2023, pour voir précisément par qui et comment les occasions ont été détruites. Comprendre est la condition minimale pour ne plus se tromper sur les solutions.
Une précision nécessaire sur ce que cet article n’est pas. Ce n’est ni un réquisitoire contre Israël, ni une absolution de la direction palestinienne, ni un procès du colonialisme européen, lequel, s'il porte une responsabilité réelle dans les germes du conflit, ne suffit pas à lui seul à expliquer un siècle et demi de choix délibérément destructeurs. Les responsabilités sont multiples et inégalement distribuées, celles des puissances coloniales qui ont planté les germes du conflit avec cynisme, celles des dirigeants des deux peuples qui ont à chaque tournant choisi la surenchère sur le compromis, celles des puissances régionales qui ont instrumentalisé la cause palestinienne à des fins qui n’avaient rien à voir avec le bien-être des Palestiniens. Ces responsabilités seront nommées avec la même rigueur quel que soit le camp concerné.
Les fondations empoisonnées
La Palestine ottomane : ni eden perdu ni guerre permanente

La Palestine de la fin du XIXe siècle n'est ni le tableau idyllique d'une coexistence parfaite que certains récits pro-palestiniens projettent dans le passé, ni la terra nullius, terre sans peuple, que certains propagandistes ont parfois invoquée pour nier toute présence arabe préexistante. C’est un territoire complexe qui fait partie de l’Empire ottoman déclinant, et qui est peuplé de communautés arabes musulmanes et chrétiennes, de Juifs anciennement installés, et à partir des années 1880, de ces vagues d’immigrants juifs venus d’Europe orientale dans le cadre du mouvement sioniste naissant. Les tensions avec les populations arabes locales commencent durant cette période et elles sont documentées, comme nous l’avons souligné, dès 1891 par Ahad Ha’Am, partisan d’un sionisme culturel. Elles ne sont pas encore la guerre, mais elles en portent le germe.
Les premières immigrations juives : fuir avant de bâtir (1881-1917)
Pour comprendre 1948, il faut comprendre 1882. Non comme un point de départ arbitraire, mais comme le moment où une immigration juive qui existait depuis des siècles en Palestine change radicalement de nature et de projet.
Les Juifs n’arrivent pas en Palestine au tournant du XXe siècle comme des étrangers venus coloniser un territoire inconnu. Une présence juive continue y est documentée depuis l’Antiquité, les communautés du Vieux Yishouv à Jérusalem, Safed, Hébron et Tibériade en témoignent, et dès les années 1880 les Juifs constituent la majorité de la population de Jérusalem. Le deuxième article de cette série a rappelé qu’une présence arabe tout aussi réelle et enracinée coexistait avec cette continuité, les deux données sont vraies, et c’est précisément parce qu’elles le sont toutes les deux que le conflit est tragique plutôt que simple. Ce que les premières aliyot (vagues d’immigration) introduisent, c’est autre chose : non plus des familles intégrées au tissu ottoman de longue date, mais un mouvement organisé de retour national portant un projet politique explicite.
La première aliyah commence en 1882. Son déclencheur immédiat est précis et doit être nommé : l’assassinat du tsar Alexandre II le 1er mars 1881 déclenche en Russie une vague de pogroms dans les shtetlech, bourgs et villages juifs d’Ukraine, de Pologne et de Bessarabie. Le gouvernement russe répond non pas en condamnant ces massacres, mais en les institutionnalisant : les lois de mai 1882 interdisent aux Juifs de s’établir dans les zones rurales, de posséder des terres, d’exercer des professions libérales. Ce sont des lois d’expulsion progressive déguisée en réglementation. Entre 1881 et 1914, environ deux millions de Juifs quittent l’Empire russe, la grande majorité vers les États-Unis, une minorité vers la Palestine. Ces premiers immigrants du mouvement sioniste ne sont pas des conquérants portés par une idéologie de domination : ce sont, pour la plupart, des rescapés qui reconstruisent. Le mouvement Bilu, acronyme hébreu tiré d’Isaïe, Beit Yaakov lechu venelcha, “Maison de Jacob, venez, marchons”, réunit des étudiants qui décident, après les pogroms de 1881, de ne plus attendre la grâce incertaine des nations européennes.
La deuxième aliyah (1904-1914) est différente en texture et en ambition. Elle est portée par des jeunes socialistes juifs, souvent marqués par la révolution russe de 1905 et une nouvelle vague de violence organisée : le pogrom de Kichinev en avril 1903 a tué quarante-neuf personnes, mutilé des centaines d’autres, sous le regard indifférent de la police tsariste. Ces immigrants apportent avec eux une idéologie politique structurée : le travail collectif, les kibbutzim, communautés agricoles fondées sur la propriété collective et le partage égalitaire, et la renaissance de la langue hébraïque comme instrument de nation. David Ben Gourion, qui déclarera en mai 1948 la naissance de l’État d’Israël, et qui débarque à Jaffa en 1906 à vingt ans, appartient à cette génération. C’est elle qui fondera les institutions qui deviendront l’État d’Israël.
La Palestine qu’ils rejoignent n’est ni vide ni sans tensions. Les achats de terres par le Fonds national juif, fondé en 1901, posent un problème réel et documenté dès cette époque : les vendeurs sont souvent des notables urbains absents, résidents à Beyrouth ou Damas, dont les terres sont cultivées par des fellahin arabes. Quand la terre change de mains, ce sont ces familles paysannes qui perdent leur mode de vie. Cette réalité nourrit une hostilité concrète à l’égard des acquéreurs, que des dirigeants palestiniens peu scrupuleux sauront transformer, comme on le verra, en combustible de guerre. Comme le deuxième article de cette série l’a documenté, Ahad Ha’Am écrit dès 1891 que les sionistes qui ignoreraient cette réalité prépareraient une catastrophe. Personne ne l’a vraiment écouté.
La troisième aliyah (1919-1923), la quatrième (1924-1929) et surtout la cinquième (1933-1939), cette dernière comprenant massivement des Juifs fuyant l’Allemagne nazie, amplifient ces tensions dans le cadre d’un Mandat britannique qui n’a ni la cohérence politique ni la volonté morale pour les arbitrer honnêtement.
La double promesse britannique : l’architecture du conflit
Si l’on cherche un acte fondateur de l’impossibilité dans laquelle le conflit s’est enferré, il faut regarder non pas vers Tel-Aviv ni Gaza ni Ramallah, mais vers les bureaux du Foreign Office à Londres, entre 1915 et 1917. Nous rappelons ici brièvement les deux engagements contradictoires pris par le Royaume-Uni sur le même territoire, avec la désinvolture d’un empire qui croyait pouvoir en gérer les conséquences à distance, et qui s’est lourdement trompé — éléments que nous avons déjà évoqués dans le deuxième article de cette série.
La correspondance Hussein-McMahon (juillet 1915 — mars 1916) promet au chérif Hussein de La Mecque, en échange d’une révolte arabe contre l’Empire ottoman allié de l’Allemagne, l’indépendance d’un vaste État arabe couvrant la majeure partie du Moyen-Orient, incluant, selon des interprétations encore débattues par les historiens, la Palestine. La révolte arabe a effectivement lieu, commandée par le fils de Hussein avec l’aide du légendaire Lawrence d’Arabie, et joue un rôle militaire réel dans la défaite ottomane. La promesse est honorée sur certains territoires ; elle ne le sera pas sur la Palestine.
La Déclaration Balfour du 2 novembre 1917 est un document de soixante-sept mots qui a changé le destin d’une région. Le ministre des Affaires étrangères Arthur Balfour écrit au baron Walter Rothschild que le gouvernement britannique envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, tout en précisant que rien ne sera fait qui puisse nuire aux droits civils et religieux des communautés non juives existant en Palestine. Cette précision, formulée comme une garantie, est en réalité une impossibilité logique dans un territoire que les deux engagements promettent simultanément à deux peuples distincts.
Le contexte mondial de novembre 1917 éclaire l’ampleur du calcul : la guerre n’est pas gagnée. La Révolution russe d’octobre vient d’éclater et menace de sortir la Russie de la guerre, ce qui libérerait des divisions allemandes pour le front occidental. Le gouvernement Lloyd George cherche partout des leviers de mobilisation. La Déclaration Balfour n’est pas un acte de générosité envers le peuple juif : c’est un instrument de guerre, destiné à obtenir le soutien des communautés juives américaines pour peser sur Woodrow Wilson, le président des États-Unis alors encore neutres, dont l’entrée dans le conflit aux côtés des Alliés était devenue la priorité absolue de Londres. Le peuple palestinien n’est pas consulté. Il n’est même pas nommé directement : la Déclaration parle des “communautés non juives existant en Palestine”, comme si une population majoritaire sur sa propre terre était une rubrique administrative à gérer plutôt qu’un acteur à entendre. Cette invisibilisation initiale est peut-être la faute originelle de l’entreprise coloniale britannique au Levant, celle dont toutes les suivantes découlent.
C’est dans ce vide que tout se joue. Les Britanniques ont promis le même territoire à deux peuples, sans se donner ni les moyens ni la volonté d’arbitrer les conséquences. La population arabe de Palestine, non consultée, non représentée, privée de cadres politiques après des siècles d’administration ottomane, se retrouve face à une immigration juive organisée et croissante dans un territoire que Londres gère au gré de ses intérêts stratégiques du moment. Une frustration populaire réelle, une identité nationale arabe en construction accélérée, une autorité coloniale à la fois omniprésente et incohérente : tout cela constitue un combustible politique extraordinaire en attente d’une étincelle.
Ce qu’il faut pour enflammer ce combustible, c’est un homme capable de le nommer, de le canaliser — et surtout de le radicaliser au-delà de tout compromis possible. Cet homme surgit en 1921, sous la forme d’une erreur coloniale majeure des Britanniques eux-mêmes.
Haj Amin al-Husseini : l’islamisation systématique d’un conflit territorial
Son nom apparaît déjà dans le premier article de cette série, où il a été présenté comme l’un des trois pères fondateurs de l’islamisme palestinien radical, aux côtés d’Hassan al-Banna et de Sayyid Qutb, et où sa collaboration avec le régime nazi a été documentée dans son détail le plus sombre : sa rencontre avec Hitler en novembre 1941 à Berlin, ses interventions auprès des gouvernements bulgare, roumain et hongrois pour s’opposer à tout transfert d’enfants juifs vers la Palestine, exigeant qu’ils soient envoyés en Pologne, c’est-à-dire dans les camps d’extermination. Ces faits n’ont pas besoin d’être répétés ici.
Ce que cet article va déployer, c’est ce qui précède 1941, la stratégie qu’al-Husseini a méthodiquement construite en Palestine depuis sa nomination, parce que c’est précisément elle qui explique pourquoi les occasions de partage se sont effondrées l’une après l’autre avant même que la Shoah et la création d’Israël n’entrent dans l’équation.
Sa nomination de 1921 et l’erreur coloniale fondatrice
En 1920, les Britanniques doivent nommer un Grand Mufti de Jérusalem, chef religieux suprême des musulmans de Palestine. L’élection interne désigne Raghib al-Nashashibi, représentant d’une famille de notables palestiniens réputés pour leur pragmatisme et leur ouverture à la négociation. Les Britanniques ignorent ce résultat et nomment à la place le candidat battu, Haj Amin al-Husseini, issu d’une famille rivale et alors âgé de vingt-six ans. Les motivations du Haut-Commissaire Herbert Samuel restent discutées par les historiens, peut-être la volonté de tenir en équilibre les clans palestiniens rivaux, peut-être une confiance mal placée dans la capacité d’al-Huseini à se laisser tempérer, en raison de sa jeunesse.
Le résultat est l’un des jugements les plus mal inspirés de l’histoire coloniale britannique. Al-Husseini comprend immédiatement ce que cette position lui offre : l’autorité religieuse sur les lieux saints de l’islam en Palestine, notamment l’esplanade des Mosquées, et surtout le contrôle des revenus des waqfs, les fondations religieuses islamiques gérant mosquées, écoles et propriétés foncières. Il dispose ainsi d’une base financière autonome qu’il utilisera pour construire un appareil politique personnel.
1929 : transformer une dispute en guerre sainte
En août 1929, un différend relativement limité éclate à Jérusalem autour du Mur Occidental, le dernier vestige du Temple détruit, lieu de prière et de mémoire le plus sacré du judaïsme : les Juifs y avaient installé des bancs et des séparations pour les femmes lors des prières de Yom Kippour, une modification que les Britanniques jugeront illégale.
Al-Husseini saisit l’opportunité. Depuis ses réseaux de mosquées et d’associations, il diffuse la rumeur que les Juifs complotent pour s’emparer de la mosquée al-Aqsa et du Dôme du Rocher. En quelques jours, ce qui était une dispute sur des meubles de prière devient, dans le récit qu’il orchestre, une guerre de religion pour la défense du troisième lieu saint de l’islam. Les émeutes qui s’ensuivent tuent 133 Juifs, dont 67 à Hébron en deux jours, une communauté juive présente dans cette ville depuis des millénaires. À Safed, vingt autres Juifs sont tués. Ces violences ne sont pas spontanées : elles sont préparées et dirigées, et elles font exactement le travail qu’al-Husseini en attendait.
Le conflit vient de changer de nature. Ce qui aurait pu rester une tension nationaliste et foncière entre deux communautés partageant un territoire disputé est désormais, dans la conscience arabe qu’il a travaillée, une guerre sainte pour la défense de l’islam. Ce pivot idéologique de 1929 est décisif, la charte du Hamas de 1988, comme le premier article de cette série l’a montré, en est la descendante directe, quarante ans plus tard.
L’élimination méthodique des modérés
Ce que le deuxième article de cette série a documenté à travers le destin des voix palestiniennes qui cherchaient un arrangement, ces notables, maires, intellectuels qui furent assassinés ou contraints à l’exil pour avoir exploré des voies de coexistence, c’est al-Husseini qui en est l’organisateur central. La famille Nashashibi, ses rivaux politiques historiques, représentait une ligne différente : le réalisme, la conviction qu’un arrangement territorial est possible et préférable à une guerre que les Arabes risquaient de perdre. Il traitera les Nashashibi et leurs alliés avec la même méthode qu’il emploiera contre les Juifs : intimidation, violence, expulsion ou assassinat.
Entre 1936 et 1939, pendant la Grande Révolte arabe, ses milices tuent plusieurs centaines de notables arabes palestiniens modérés, plus que les forces britanniques pendant la même période. Cette purge interne est fondamentale pour comprendre pourquoi la direction palestinienne qui se présente aux tables de négociation de 1937, puis 1947, n’a plus ni la volonté ni la marge politique de faire un compromis. Les modérés avaient été éliminés. La violence ne servait pas seulement à combattre les Juifs, elle structurait la politique palestinienne de manière à rendre tout compromis politiquement suicidaire pour quiconque oserait le proposer. C’est un héritage dont les effets courent encore jusqu’à aujourd’hui.
La révolte de 1936-1939 : un soulèvement légitime confisqué

La Grande Révolte arabe a des causes réelles et légitimes. Le Livre blanc Passfield de 1930, du nom de Sidney Webb, Lord Passfield, ministre des Colonies du gouvernement travailliste, avait sévèrement limité l’immigration juive et les achats de terres par les sionistes, répondant aux pressions arabes après les pogroms de 1929. Mais, sous la pression conjointe des organisations sionistes et d’une partie du Parlement britannique, le Premier ministre Ramsay MacDonald l’avait pratiquement vidé de sa substance dès février 1931, dans une lettre à Chaïm Weizmann que la presse arabe surnommera immédiatement la “lettre noire”, preuve, à leurs yeux, que Londres cédait systématiquement aux Juifs dès que ceux-ci se mobilisaient. La cinquième aliyah, massifiée par l’arrivée des Juifs fuyant l’Allemagne nazie après 1933, transforme la démographie de la Palestine à une vitesse qui inquiète profondément les populations arabes. La grève générale d’avril 1936 porte une frustration populaire authentique.
Al-Husseini s’en empare habilement, évince progressivement les dirigeants laïques qui négociaient avec les Britanniques, impose son autorité sur les bandes armées, et transforme ce qui aurait pu être un mouvement de pression politique en insurrection dont il contrôle le commandement et les objectifs. Résultat paradoxal : les Juifs de Palestine, contraints de s’organiser militairement en réponse, renforcent la Haganah, la milice de défense clandestine fondée dès 1920, et créent en 1941 le Palmach, son unité de choc d’élite, acquérant ainsi l’expérience combattante et les structures de commandement qui seront décisives en 1948.
L’exil et la stratégie panarabique
La Grande Révolte qu’al-Husseini a orchestrée se retourne contre lui : les Britanniques, après trois ans d’insurrection, décrètent sa destitution et lancent un mandat d’arrêt contre lui en 1937. Il fuit la Palestine déguisé, traverse la Jordanie, trouve refuge en Irak où il tente de déclencher un coup d’État pro-nazi en 1941, le putsch de Rachid Ali al-Gaylani, qu’il soutient activement et qui échoue face à une contre-offensive britannique. Contraint de fuir à nouveau, il gagne l’Iran, puis la Turquie, avant de rejoindre Rome puis Berlin en novembre 1941. Ce choix n’est pas celui d’un réfugié cherchant un asile de fortune : c’est une alliance idéologique et stratégique délibérée avec le régime qui partage son objectif central : l’élimination des Juifs.
À Berlin, il est reçu par Hitler en personne, loge dans une villa réquisitionnée, touche un traitement mensuel du Reich allemand, et dispose de bureaux et de studios de radio. De ces positions, il continue à travailler son influence, non plus seulement sur la Palestine, mais sur l’ensemble du monde arabe. Il diffuse des émissions radiophoniques en arabe depuis Berlin et Rome, qui entrelacent propagande nazie et rhétorique coranique pour forger dans les consciences arabes une vision du Juif comme ennemi racial, civilisationnel et religieux à la fois. C’est lui, plus que tout autre acteur, qui introduit les Protocoles des Sages de Sion, faux tsariste recyclé par la propagande nazie, dans les mosquées et les écoles coraniques du Moyen-Orient, les présentant comme une révélation authentique des mécanismes d’un prétendu complot juif mondial.
Il coordonne le rejet du plan de partage de l’ONU de 1947 par la Ligue arabe, transformant ce refus en mobilisation militaire. Dès novembre 1947, avant même la proclamation de l’État d’Israël, il coordonne les premières attaques armées contre les communautés juives de Palestine. L’alliance militaire Égypte-Jordanie-Syrie-Irak-Liban qui envahit le territoire le 15 mai 1948, avec l’objectif publiquement déclaré de “jeter les Juifs à la mer”, porte en partie son empreinte organisationnelle.
Son héritage, comme le premier article de cette série l’a documenté en détail, traverse les décennies sans s’atténuer. La charte du Hamas de 1988 porte sa marque dans ses formulations antisémites, dans sa définition de la Palestine comme waqf islamique inaliénable, et dans sa doctrine du jihad comme seule réponse légitime. La filiation est intellectuelle, politique et documentée : Qutb, autre père fondateur analysé dans le premier article, a donné au système d’al-Husseini sa mécanique de guerre totale et permanente.
Les verrous théologiques du refus de la présence juive

Pour comprendre pourquoi les rejets successifs des plans de partage de la Palestine entre Arabes et Juifs — que nous allons détailler dans la section suivante — ne sont pas des erreurs tactiques ni même de simples calculs politiques, mais souvent de véritables cohérences idéologiques, il faut regarder en face ce que l’interprétation rigoriste de l’islam rend structurellement impossible. Cette interprétation est à distinguer soigneusement, comme cette série le souligne à chaque occasion, de l’islam dans sa richesse et sa diversité millénaire. Nous reprenons et approfondissons ici des éléments déjà esquissés dans les articles précédents, pour les lecteurs qui aborderaient la série par ce texte.
Le premier obstacle est le concept de dar al-islam, le domaine de l’islam, opposé au dar al-harb, le domaine de la guerre. Cette distinction, développée par les juristes classiques à partir du VIIIe siècle, implique que toute terre une fois intégrée au domaine islamique par conquête ne peut pas en sortir. Le retrait est théologiquement assimilable à une défaite que la foi ne saurait valider. La Palestine, conquise par les armées arabes au VIIe siècle et gouvernée, sauf pendant la parenthèse des Croisades, sous autorité islamique jusqu’en 1917, entre dans cette catégorie. Les juristes rigoristes qui se réclament de cette doctrine ne peuvent pas reconnaître un État juif souverain sur cette terre sans commettre ce qui est, dans leur cadre conceptuel, une trahison religieuse — et non une simple concession politique. La différence n’est pas de degré : elle est de nature.
Le deuxième obstacle est le statut historique des Juifs comme dhimmis dans la tradition islamique classique. Ce statut, souvent présenté de manière soit trop favorable soit trop défavorable selon les positions des commentateurs, était une forme de tolérance conditionnelle : les Juifs et les Chrétiens pouvaient pratiquer leur foi et conserver leurs biens en échange d’une taxe spéciale (jizya) et de limitations précises de leurs droits civils. Ce régime, inégal et parfois oppressif selon les époques et les dynasties, était néanmoins une forme de coexistence. Ce qu’il excluait absolument, c’était la souveraineté politique juive sur une terre arabe et islamique. Un État juif représente dans ce cadre non pas une injustice de degré mais une inversion ontologique de l’ordre théologique. C’est pourquoi des dirigeants arabes qui auraient pu, à titre personnel et pragmatique, accepter un arrangement territorial, ne l’ont pas fait : la pression théologique et populaire qu’ils auraient dû affronter était celle-là, et non une simple préférence nationaliste.
Le troisième obstacle est la doctrine de la hudna — la trêve. Dans la jurisprudence islamique classique, une trêve avec un ennemi non-musulman est légitime mais temporaire : elle est un outil tactique, non une solution définitive. Toute paix définitive avec un État non-islamique sur terres d’islam serait, dans ce cadre, théologiquement illégitime. C’est pourquoi les Frères musulmans, dont le Hamas est la branche palestinienne comme le premier article l’a documenté, ont toujours refusé de qualifier leurs cessez-le-feu de paix : ce mot, dans ce cadre, est une concession idéologique qu’ils ne peuvent pas faire sans se désavouer eux-mêmes. C’est aussi pourquoi la formule du waqf islamique inaliénable dans l’article 11 de la charte de 1988 n’est pas une posture politique, c’est une position théologique dont la cohérence interne, une fois ce cadre compris, apparaît comme totalement logique et rigoureuse.
Ces impossibilités théologiques n’expliquent pas tout. Elles n’expliquent pas les choix des dirigeants laïques comme Nasser, ni les calculs géopolitiques des États arabes qui ont utilisé la cause palestinienne à des fins hégémoniques régionales. Mais elles expliquent pourquoi les compromis que des acteurs pragmatiques auraient pu négocier se heurtaient toujours, en dernière instance, à une résistance populaire et religieuse que les dirigeants arabes savaient insurmontable dans leur propre société. Cette dimension n’est pas seulement politique — elle est culturelle et spirituelle, ce qui rejoint directement la question que le quatrième article de cette série abordera.
Le schéma des partitions refusées
La commission Peel et le premier partage (1937)
Ce qu’il faut dire avec netteté, parce que le récit dominant l’occulte systématiquement : la violence arabe contre les communautés juives de Palestine précède de deux décennies la création de l’État d’Israël. Elle ne peut donc pas être expliquée comme une réaction à cette création, ni à l’occupation de 1967.
Les émeutes du Tarpat d’août 1929 — dont on a vu plus haut comment al-Husseini les a orchestrées à partir d’une dispute sur le Mur Occidental — avaient déjà préfiguré cette logique d’exclusion totale : 67 Juifs massacrés à Hébron en deux jours, une communauté bimillénaire disparue en quarante-huit heures sous une violence populaire organisée. Ce n’est pas un conflit d’État à État — c’est le refus que l’autre existe là.
La Grande Révolte arabe de 1936-1939 convainc les Britanniques de la nécessité d’une solution politique durable. Le gouvernement mandate alors une commission royale d’enquête, six membres, présidée par Lord Robert Peel, ancien secrétaire d’État pour l’Inde, chargée d’examiner les causes du soulèvement et de proposer des solutions. La commission passe six mois en Palestine, auditionne des centaines de témoins des deux camps, et rend son rapport en juillet 1937 après un travail d’une rigueur que les protagonistes eux-mêmes ont reconnu. Ce rapport est l’un des documents les plus importants et les moins cités de l’histoire du conflit, parce qu’il contient la première proposition officielle de partage territorial, et parce que son diagnostic sur les causes profondes de l’incompatibilité entre les deux projets nationaux reste d’une lucidité que soixante-dix ans d’histoire ultérieure n’ont pas démentie.
Le plan Peel divise la Palestine mandataire en trois zones : un État juif couvrant environ 33 % du territoire (la plaine côtière, la Galilée, la vallée de Jezréel), un État arabe couvrant environ 67 % (la majeure partie du reste), et une zone sous mandat britannique incluant Jérusalem. L’Agence juive accepte le principe de la partition, avec des réserves importantes sur la taille du territoire alloué. La Haute Commission arabe, dirigée par al-Husseini, rejette l’ensemble de la proposition sans contre-proposition.
Le contexte de 1937 donne à ce refus une gravité particulière. Hitler est au pouvoir depuis quatre ans. Les Juifs d’Allemagne et d’Autriche fuient. La Palestine est à ce moment le seul territoire où une immigration juive massive est encore possible, les États-Unis ayant fermé leurs portes avec l’Immigration Act de 1924, et les autres démocraties européennes refusant elles aussi d’accueillir les réfugiés en nombre. Rejeter un État juif en 1937, c’est rejeter une bouée de sauvetage pour des dizaines de milliers de personnes que personne d’autre, à cette date, ne veut accueillir. Cette réalité ne résout pas la question des droits des Arabes palestiniens, elle la complique d’une façon que l’histoire a rendue tragique.
C’est ici que le schéma annoncé en introduction se manifeste pour la première fois dans toute sa clarté. Si la partition de Peel avait été acceptée en 1937, un État arabe palestinien existait sur 67 % du territoire dix ans avant le plan de l’ONU, dans des frontières incomparablement plus favorables aux Palestiniens que celles que tous les arrangements ultérieurs ont offert. La Nakba de 1948 n’aurait probablement pas eu lieu. Chaque refus a des conséquences, et celles-ci appartiennent aussi à l’histoire.
Le plan de partage de 1947 : dans l'ombre de la Shoah
L’assassinat systématique de six millions de Juifs d’Europe entre 1941 et 1945 transforme l’équation morale mondiale d’une façon qu’aucun dispositif diplomatique n’avait anticipé. La culpabilité européenne, légitime, immense, et entièrement due, se traduit en soutien politique massif à la création d’un État juif.
En février 1947, épuisée par trois ans d’insurrection juive et arabe simultanées et incapable d’arbitrer entre ses deux promesses contradictoires, la Grande-Bretagne remet le dossier aux Nations Unies et annonce son retrait du Mandat. L’ONU constitue alors une commission spéciale, l’UNSCOP, onze pays membres soigneusement choisis en dehors des grandes puissances pour garantir la neutralité, qui passe plusieurs mois en Palestine à auditionner les représentants des deux camps. Les délégués juifs coopèrent pleinement. La Haute Commission arabe refuse de participer, répétant le schéma du boycott systématique de toute instance susceptible de produire un partage.
L’UNSCOP rend ses conclusions en septembre 1947 : une majorité de ses membres recommande la partition en deux États, une minorité propose un État fédéral binational. C’est la solution majoritaire qui est soumise au vote. Le plan de partage adopté par l’Assemblée générale de l’ONU le 29 novembre 1947, résolution 181, alloue 56 % du territoire à l’État juif et 43 % à l’État arabe, Jérusalem étant placée sous administration internationale.
Ce vote de novembre 1947 est moins un triomphe de la justice internationale qu’un produit de la Guerre froide naissante. L’Union soviétique vote pour, Staline espère qu’un État juif en Palestine, peuplé en partie de socialistes, pourrait constituer une tête de pont soviétique au Moyen-Orient face aux puissances occidentales. Les États-Unis votent pour, Truman imposant cette décision contre les réticences du Département d’État et du Pentagone qui craignent de s’aliéner les pays arabes producteurs de pétrole. La Grande-Bretagne s’abstient, épuisée et humiliée par son incapacité à gérer le Mandat.
Ce vote, présenté rétrospectivement comme la légitimation internationale d’Israël, est en réalité le produit d’un alignement conjoncturel de la Guerre froide naissante que ni les Soviétiques ni les Américains n’auraient prévu six mois plus tôt. Le schéma se répète avec une précision déconcertante : les institutions juives acceptent le plan, en déplorant les limitations. Les États arabes le rejettent unanimement et annoncent publiquement leur intention de l’empêcher par les armes.
Les blessures matricielles
1948 : deux mémoires légitimes d’un même événement
Le 14 mai 1948, Ben Gourion proclame l’indépendance de l’État d’Israël. Le lendemain, cinq armées arabes, Égypte, Jordanie, Syrie, Irak, Liban, envahissent le territoire pour empêcher la mise en œuvre du plan de partage que leurs gouvernements avaient rejeté. À l’issue de dix mois de guerre d’une violence extraordinaire, l’État d’Israël contrôle 78 % de la Palestine mandataire, 22 % de plus que ce que l’ONU lui avait alloué, et signe des armistices avec tous ses adversaires. La Jordanie annexe la Cisjordanie. L’Égypte contrôle Gaza. L’État arabe palestinien que le plan de partage avait prévu n’est jamais proclamé.
Pendant cette guerre, entre 700 000 et 750 000 Arabes palestiniens quittent ou sont chassés du territoire du nouvel État — c’est la Nakba, la catastrophe. Les travaux des Nouveaux Historiens israéliens, Benny Morris, Ilan Pappé, Avi Shlaim, qui ont exploité les archives israéliennes déclassifiées dans les années 1980, ont établi que ce déplacement n’était ni uniquement le produit d’appels arabes à fuir, ni exclusivement le résultat d’un plan préétabli d’épuration ethnique. C’était, selon les localités et les circonstances, un mélange de fuite spontanée amplifiée par la peur, d’expulsions directes documentées dans plusieurs cas (Lod, Ramla, ville de la plaine côtière, à ne pas confondre avec Ramallah en Cisjordanie, et plusieurs villages de la région de Jérusalem), et de logique militaire dans le contexte d’une guerre où chaque camp craignait pour sa survie.
Il faut tenir ensemble, sans les annuler l’une par l’autre, ces deux réalités : la légitimité de la création d’Israël, nécessaire après la Shoah et rendue inéluctable par le rejet arabe du plan de partage ; et le traumatisme réel, documenté et durable de la Nakba, qui a arraché à leurs terres des centaines de milliers de personnes qui n’avaient pas personnellement choisi la guerre que leurs dirigeants avaient décidée. Ces deux mémoires coexistent dans le même événement. L’incapacité à les tenir ensemble sans en annuler une est l’une des racines les plus profondes de l’impossibilité du dialogue.
Le double exil que personne ne met côte à côte
La Nakba palestinienne n'est pas le seul déracinement de masse que cette période produit. Un exil symétrique, presque exactement contemporain, a été effacé du récit dominant avec une constance si remarquable qu'elle ne peut pas être fortuite : les 700 000 réfugiés palestiniens de 1948 sont nommés, documentés, commémorés — à juste titre —, mais les centaines de milliers de réfugiés juifs chassés des pays arabes sont presque systématiquement absents de ce même récit.
Entre 1948 et le début des années 1970, ce sont en effet quelque 850 000 à un million de Juifs qui ont quitté les pays arabes et l’Iran, pour la grande majorité sous la contrainte, sous des formes allant de l’expulsion directe à la violence populaire en passant par des pressions économiques et juridiques rendant toute vie normale impossible. Le Farhud de Baghdad en 1941, pogrom qui avait massacré des centaines de Juifs irakiens, annonçait la couleur. Les confiscations irakiennes de 1948 et 1967, les expulsions égyptiennes après la nationalisation du canal de Suez, les départs forcés du Maroc, de Tunisie, de Libye, du Yémen, de Syrie : dans chaque cas, des communautés parfois bimillénaires ont été arrachées à des vies construites sur des générations.
Israël absorbe ces réfugiés, les Mizrahim, qui constituent aujourd’hui près de la moitié de la population israélienne, à un coût humain et économique considérable pour un État naissant, déjà sous pression militaire et économique. Il ne les maintient pas dans des camps d’attente permanente. Il ne constitue pas de statut de réfugié transmissible à leurs descendants. Les États arabes d’accueil des réfugiés palestiniens, à l’exception partielle de la Jordanie, ont au contraire maintenu délibérément ces populations dans des statuts précaires, sans droits civiques complets. Le Liban interdit par la loi aux Palestiniens d’exercer des dizaines de professions, les maintenant dans une dépendance structurelle dans les camps. Nasser l’a proclamé sans détour dès les années 1950 : le problème palestinien maintenu à vif est un instrument de mobilisation politique et de pression sur Israël et l’Occident.
L'UNRWA : une agence humanitaire devenue instrument politique
L’UNRWA, l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine, créé par résolution de l’Assemblée générale en décembre 1949, incarne institutionnellement cette perpétuation délibérée. L’agence est née d’une réalité d’urgence réelle : des centaines de milliers de déplacés sans ressources, dans des camps provisoires, en attente d’un règlement politique qui n’arrivait pas. Mais sa structure a rapidement été façonnée par les États arabes voisins qui refusaient d’intégrer les réfugiés dans leurs sociétés, l’UNRWA leur offrant une alternative commode : maintenir ces populations dans les camps, sous tutelle onusienne et financement occidental, sans avoir à les naturaliser ni à leur accorder des droits civils.
Son mandat est unique au monde et le restera : contrairement au HCR, Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, créé la même année pour gérer tous les autres réfugiés de la planète avec pour objectif leur réintégration ou leur réinstallation, l’UNRWA transmet le statut de réfugié aux descendants à l’infini, selon une définition qui n’existe nulle part ailleurs en droit international. Cette mécanique transforme 700 000 réfugiés de 1948 en plus de cinq millions de réfugiés enregistrés en 2026, chiffre qui croît mécaniquement à chaque génération. Sa gouvernance reflète ces contradictions : l’agence opère dans des territoires contrôlés par des factions politiques hostiles à tout règlement, emploie des dizaines de milliers de personnels locaux recrutés dans les camps eux-mêmes, et a systématiquement résisté aux audits indépendants sur la neutralité de ses activités éducatives. Des enquêtes journalistiques et des rapports d’organisations de surveillance ont cependant pu documenter la présence dans ses manuels scolaires de contenus incitant à la violence et niant l’existence d’Israël. Cette mécanique n’est pas humanitaire dans sa logique, elle est politique dans sa structure.
En janvier 2024, le commissaire général de l’UNRWA a lui-même admis qu’Israël avait fourni des informations accablantes sur douze employés de l’organisation impliqués dans les attaques du 7 octobre 2023. Neuf ont été licenciés dans l’heure, et plusieurs pays donateurs majeurs, États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Canada, Australie, ont immédiatement suspendu leurs financements, avant de les rétablir progressivement sous pression humanitaire, révélant l’impasse dans laquelle cette institution place la communauté internationale : otage d’une agence dont elle ne peut ni assumer les dérives ni accepter la disparition sans solution de remplacement.
La crise de Suez : quand Washington pose les limites (1956)
En octobre 1956, Israël envahit le Sinaï en coordination secrète avec la France et la Grande-Bretagne, qui cherchent à renverser Nasser après la nationalisation du Canal de Suez en juillet. L’opération militaire est un succès. Mais Eisenhower, le président des États-Unis, est furieux d’avoir été tenu à l’écart et refuse que deux puissances coloniales européennes dictent la politique américaine au Moyen-Orient à l’heure de la Guerre froide. Il exige alors le retrait et Israël se retire.
Cette séquence contient un enseignement que l’histoire répétera : sans couverture américaine, les victoires militaires israéliennes ne tiennent pas politiquement. Elle explique l’asymétrie permanente entre la puissance militaire d’Israël et sa dépendance diplomatique aux États-Unis, asymétrie qui alimentera décennie après décennie les théories conspirationnistes sur le “lobby juif” contrôlant Washington, alors que c’est en réalité Washington qui a posé et pose encore des limites à Tel-Aviv. Cette confusion entre la réalité d’un lien stratégique asymétrique et l’imaginaire d’un complot juif mondial est l’une des sources intellectuelles du conspirationnisme antisémite contemporain — nous y reviendrons.
La guerre de 1967 et le tournant structurel
La guerre des Six Jours (5-10 juin 1967) est, avec 1948, le second événement matriciel sans lequel le conflit contemporain est incompréhensible. Elle est déclenchée par une frappe préventive israélienne, mais le contexte qui la précède est indissociable de ce choix : depuis mai 1967, Nasser a massé 100 000 soldats égyptiens dans le Sinaï aux frontières d'Israël, fermé le détroit de Tiran aux navires israéliens, acte internationalement reconnu comme un casus belli, et obtenu le retrait des forces d'interposition de l'ONU qui séparaient les deux armées depuis 1956. La Jordanie et la Syrie ont signé des pactes militaires offensifs avec l'Égypte, et les radios arabes diffusent ouvertement des appels à l'annihilation de l'État juif. Israël, dont la profondeur stratégique est de quelques dizaines de kilomètres, choisit de frapper en premier plutôt que d'attendre d'être attaqué. En moins d'une semaine, il conquiert la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est et l'esplanade des Mosquées, Gaza, le Sinaï égyptien et le Golan syrien.
Ce qui se joue en 1967, c’est un basculement structurel : Israël passe du statut d’État né de la guerre de 1948 au statut de puissance occupante de territoires habités par plus d’un million de Palestiniens. Le droit international de l’occupation s’applique dès lors, les Conventions de Genève, notamment leur article 49 qui interdit le transfert de population civile de la puissance occupante vers les territoires occupés. C’est précisément ce que les gouvernements israéliens successifs vont systématiquement faire en développant les implantations de peuplement, en violation documentée et unanimement qualifiée d’illégale par le Conseil de sécurité de l’ONU.
La victoire restructure aussi le récit international du conflit d’une façon qu’il faut nommer franchement : avant 1967, Israël était perçu par la gauche mondiale comme un État socialiste pionnier et un refuge pour les survivants de la Shoah. Après 1967, il devient un occupant. Cette transformation narrative n’est pas entièrement injuste, l’occupation commence là, avec les implantations qui suivront. Mais elle est immédiatement instrumentalisée : dans la même période, l’Union soviétique, via ses services de propagande, commence à produire et distribuer systématiquement un récit qui fait d’Israël le bras armé de l’impérialisme américain. La résolution ONU 3379 de 1975, qui déclare que “le sionisme est une forme de racisme”, adoptée par le bloc soviéto-arabo-tiers-mondiste, est l’aboutissement de cette stratégie. Elle sera annulée par la résolution 46/86 en décembre 1991, quelques jours après la dissolution de l’URSS — le lien est explicite.
1973 : la guerre de Kippour, le choc pétrolier et Kissinger
La guerre d’octobre 1973, la Guerre de Kippour, lancée par surprise le jour du grand jeûne juif par l’Égyptien Sadate et le Syrien Assad pour récupérer militairement les territoires de 1967 perdus en six jours, faillit tourner à la catastrophe pour Israël dans ses premières heures, avant que sa contre-offensive ne rétablisse la situation au prix de pertes considérables. Elle se termine militairement par une victoire israélienne tardive et chèrement payée, plus de 2 500 soldats israéliens tués en dix-neuf jours, mais l’OPEP, sous l’impulsion de l’Arabie Saoudite, décrète l’embargo pétrolier contre les pays occidentaux qui ont soutenu Israël pendant la guerre.
Le prix du baril quadruple en quelques semaines, les files d’attente s’allongent devant les stations-service aux États-Unis et en Europe, et le chauffage rationné dans plusieurs pays transforme une guerre au Moyen-Orient en crise domestique ressentie dans chaque foyer occidental. Pour la première fois, le conflit israélo-palestinien affecte directement la vie quotidienne des Occidentaux, et change durablement leur rapport politique au sujet.
C’est dans ce contexte qu’Henry Kissinger, secrétaire d’État de Nixon puis de Ford, déploie ce que la presse américaine baptisera la shuttle diplomacy — la diplomatie de la navette. Le principe est simple dans sa mécanique, redoutablement complexe dans son exécution : Kissinger se déplace personnellement entre les capitales des belligérants, Tel-Aviv, Le Caire, Damas, Amman, Riyad, en navette aérienne, portant lui-même les propositions de chaque partie à l’autre, sans jamais les réunir directement autour d’une table. Ce choix a une logique précise : Kissinger sait que la rencontre directe entre dirigeants arabes et israéliens est politiquement impossible en 1973-1974, aucun chef d’État arabe ne peut être photographié en train de serrer la main d’un Israélien sans risquer sa stabilité politique intérieure. La navette contourne cet obstacle en faisant du négociateur américain le seul intermédiaire visible, celui qui absorbe politiquement le coût de l’échange.
Entre octobre 1973 et septembre 1975, Kissinger effectue des dizaines de voyages, négocie deux accords de désengagement entre Israël et l’Égypte et un accord entre Israël et la Syrie, et pose les bases du processus qui aboutira, sous Carter, aux accords de Camp David de 1978. Sa méthode incarne une vision du Moyen-Orient comme échiquier stratégique de la Guerre froide : l’objectif n’est pas la paix juste mais l’équilibre stable, non pas la résolution du conflit mais sa gestion à un niveau de tension supportable pour les intérêts américains. Cette vision, réaliste au sens philosophique du terme, froide au sens humain, produira des avancées diplomatiques réelles mais laissera intactes les causes profondes du conflit, que la gestion des symptômes n’avait ni la vocation ni la capacité de traiter.
Les occasions de paix délibérément sabotées
La paix israélo-égyptienne : le courage politique change l'histoire (1978-1979)
En novembre 1977, Anouar el-Sadate accomplit un geste que personne n’avait anticipé : il monte dans un avion pour Tel-Aviv et prend la parole devant la Knesset, le Parlement israélien. C’est la première visite officielle d’un dirigeant arabe en Israël depuis la création de l’État. Dans un discours sobre et courageux, il dit ce qu’aucun dirigeant arabe n’avait dit publiquement : la guerre a assez duré, la paix est possible, et il est venu la chercher. L’effet sur l’opinion israélienne est sidérant, des millions de personnes qui avaient grandi dans la certitude que les Arabes voulaient leur destruction voient pour la première fois un président arabe leur parler en face, dans leur propre assemblée. Ce geste seul change quelque chose dans le tissu psychologique du conflit que ni les résolutions de l’ONU ni les cessez-le-feu n’avaient réussi à toucher.
Jimmy Carter saisit cette ouverture. En septembre 1978, il invite Sadate et Begin dans la résidence présidentielle de Camp David, dans les montagnes du Maryland, et les y enferme pendant treize jours, délibérément isolés du monde, sans presse, sans agenda d’autres affaires d’État. Carter s’implique personnellement avec une intensité que peu de présidents américains ont égalée sur un dossier étranger : il rédige lui-même des propositions de compromis, navigue entre les deux hommes dont les personnalités sont antagonistes, Sadate est visionnaire et impatient, Begin se comporte comme un juriste méticuleux cramponné aux détails, et relance les négociations plusieurs fois au bord de l’échec. Les treize jours produisent deux textes : un cadre de paix pour le Moyen-Orient dans son ensemble, et un cadre spécifique pour la conclusion d’un traité de paix entre Israël et l’Égypte.
Le traité signé en mars 1979 règle les questions bilatérales avec une clarté que peu d’accords de paix ont atteinte : Israël restitue l’intégralité du Sinaï à l’Égypte, y compris les implantations israéliennes qui y ont été construites après 1967, évacuées de force si nécessaire, en échange de la pleine normalisation diplomatique, de la reconnaissance d’Israël et de la garantie du libre passage dans le canal de Suez et le détroit de Tiran. C’est un échange territorial complet, la terre contre la paix dans sa formulation la plus nette, et il tient : le Sinaï est restitué, la frontière est pacifique depuis quarante-cinq ans, et l’ambassade égyptienne à Tel-Aviv n’a jamais fermé même dans les périodes de tension.
Ce qui ne tient pas, en revanche, c’est la dimension palestinienne des accords. Le premier des deux textes de Camp David prévoyait explicitement une autonomie pour les habitants de Cisjordanie et de Gaza dans un délai de cinq ans, devant conduire à une solution définitive négociée sur leur statut. Begin avait accepté ce cadre, mais son interprétation de “l’autonomie” était radicalement différente de celle de Sadate et Carter : pour lui, l’autonomie concernait les personnes, pas le territoire, ce qui excluait par définition toute forme de souveraineté palestinienne sur la terre.
Dès le retour en Israël, le gouvernement Begin accélère le peuplement juif de la Cisjordanie, comme pour matérialiser dans le béton une interprétation des accords que ses partenaires ne partageaient pas. La dimension palestinienne de Camp David est mort-née, sabotée de l’intérieur par la partie israélienne qui l’avait signée.
Sadate rentre au Caire ostracisé par le monde arabe : l’Égypte est expulsée de la Ligue arabe, les ambassades arabes ferment au Caire, et Sadate est traité de traître dans les rues de Bagdad, de Damas et de Beyrouth. Il paie ce courage de sa vie — assassiné le 6 octobre 1981, anniversaire exact de l’attaque de Kippour, par des membres du Jihad islamique égyptien infiltrés dans sa propre armée lors d’un défilé militaire. Son meurtrier principal, Khaled Islambouli, criera en tirant : “J’ai tué le Pharaon.”
Ce précédent pèse sur tous les dirigeants arabes qui viendront après lui : faire la paix avec Israël peut coûter la vie, et ses successeurs, à commencer par Hosni Moubarak, en ont tiré la leçon en maintenant avec Israël une paix froide, techniquement respectée mais émotionnellement désertée, sans normalisation populaire ni coopération culturelle, une paix d’États sans paix de peuples. C’est peut-être la limite la plus profonde de la méthode Kissinger-Carter : on peut contraindre des gouvernements à signer, on ne peut pas forcer des sociétés à se réconcilier.
Oslo 1993 : l’espoir et les graines de son échec
La paix israélo-égyptienne prouve qu’un accord arabo-israélien est structurellement possible. Mais elle ne résout pas la question palestinienne, Begin s’étant employé à vider de sa substance la dimension autonomiste des accords, et elle reste une paix entre États, froide et désertée sur le plan humain. Ce qui manque alors côté palestinien, c’est un interlocuteur légitime et reconnu, capable de signer au nom de son peuple. Pendant quinze ans, cette condition semble hors de portée.
L'Organisation de Libération de la Palestine d'Arafat est classée organisation terroriste par les États-Unis et Israël — non sans raisons : ses factions ont multiplié les attentats entre les années 1960 et 1980, du massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en septembre 1972 aux détournements d'avions, aux attaques d'ambassades et aux opérations meurtrières contre des civils en Israël, en Europe et au Liban. Parallèlement, la première Intifada éclate en 1987 dans les camps de Gaza et se répand en Cisjordanie sous la forme d'un soulèvement populaire spontané que personne n'avait anticipé. Et cette même année, le Hamas est fondé, branche palestinienne des Frères musulmans, qui commence aussitôt à disputer à l'OLP laïque la représentation de la résistance. Trois obstacles simultanés, trois raisons de croire que toute négociation est durablement impossible. Une lueur apparaîtra pourtant — par une voie que personne n’avait tracée.
La poignée de main entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat sur la pelouse de la Maison-Blanche, le 13 septembre 1993, sous le regard visiblement ému de Bill Clinton, représente le moment le plus proche d’une sortie de conflit que l’histoire de cette région ait produit. Mais pour comprendre ce moment, il faut remonter aux coulisses discrètes qui l’ont rendu possible, car Oslo n’est pas né à Washington, ni sous pression américaine.
Tout commence à l’automne 1992, dans des villas de la banlieue d’Oslo, par des conversations secrètes entre des universitaires, des responsables israéliens de second rang et des représentants de l’OLP, organisées par l’Institut FAFO, un centre de recherche norvégien. Le gouvernement norvégien, discret et sans intérêts stratégiques propres dans la région, offre la logistique et la couverture diplomatique. Ces rencontres, ignorées des chancelleries, produisent en quelques mois plus d’avancées réelles que des années de négociations officielles, précisément parce qu’elles se déroulent sans les caméras, sans les déclarations publiques, sans la pression des opinions nationales à gérer. C’est le paradoxe d’Oslo : la proposition de paix la plus spectaculaire du conflit a été négociée dans le secret le plus complet, par des gens qui n’avaient pas encore mandat officiel pour le faire.
Les accords naissent dans un contexte exceptionnel à deux titres. Le premier est géopolitique : la chute de l’Union soviétique en 1991 a supprimé le principal parrain financier et militaire des factions palestiniennes radicales, et la Guerre du Golfe vient d’isoler Arafat, qui avait soutenu Saddam Hussein, de ses financeurs du Golfe. Arafat est à court d’argent, son organisation en déliquescence, et il sait que sans accord il sera dépassé par les islamistes du Hamas qui montent. Le second contexte est idéologique : l’optimisme libéral de la fin de la Guerre froide produit une fenêtre d’opportunité réelle, que des négociateurs courageux des deux bords, des voix ensuite étouffées comme celles que l’article précédent a documentées en détail, saisissent à Oslo en secret. Du côté israélien, Yitzhak Rabin et Shimon Peres comprennent que la démographie leur laisse peu de temps : gouverner indéfiniment une population palestinienne sans lui accorder ni l’égalité ni l’indépendance est une impasse morale et politique. Du côté palestinien, Arafat joue sa survie politique.
Mais ce qu’Oslo contient aussi, que l’enthousiasme de la cérémonie à la Maison-Blanche dissimule, c’est l’architecture de sa propre fragilité. Les accords établissent une reconnaissance mutuelle, l’OLP reconnaît Israël, Israël reconnaît l’OLP, et créent l’Autorité palestinienne comme embryon d’une administration civile en Cisjordanie et à Gaza. Mais ils remettent à des négociations de statut final précisément les questions les plus difficiles : Jérusalem, le sort des réfugiés, les frontières définitives, l’avenir des colonies. En laissant ces questions ouvertes pour cinq ans, ils donnent à chaque camp, et surtout aux extrémistes des deux bords, le temps et l’espace pour les saboter. Un accord de processus sans accord de substance, c’est une structure qui ne tient que si tous les acteurs jouent le jeu. Ils ne le joueront pas tous.
Le Hamas mène ses premières grandes vagues d’attentats-suicides en 1994-1996, bus explosés à Jérusalem, centres commerciaux de Tel-Aviv, avec la stratégie explicitement déclarée de détruire le processus de paix par le sang : chaque attentat est conçu pour radicaliser l’opinion israélienne, renforcer la droite et fragiliser Rabin. Par ailleurs, les implantations continueront de s’étendre en Cisjordanie sous tous les gouvernements israéliens, y compris ceux qui se réclament d’Oslo, ajoutant chaque année des milliers de nouveaux résidents sur un territoire dont le statut final est censé être négocié.
L’assassinat de Rabin : ce qu’une balle a tué (1995)
Le 4 novembre 1995, à Tel-Aviv, Yitzhak Rabin est assassiné après un grand rassemblement pour la paix. Son meurtrier s’appelle Yigal Amir, il est étudiant en droit, nationaliste religieux, et convaincu que la Torah interdit de céder des terres de la Terre d’Israël et que tuer le chef de gouvernement qui s’y résolvait est un acte pieux. Ce n’est pas un ennemi arabe qui tue Rabin : c’est la logique interne de l’extrémisme juif décrit dans le premier article de cette série, arrivée à son terme le plus meurtrier.
Ce que la mort de Rabin a tué, au-delà de l’homme, c’est l’existence d’un leadership israélien qui avait fait le chemin intérieur de la reconnaissance de l’autre, qui portait une légitimité militaire irréfutable, et qui était par là même capable d’entraîner une partie de la droite israélienne dans le processus de paix. Rabin avait compris qu’on ne fait pas la paix avec ses amis. Cette compréhension a été enterrée avec lui.
Les cinq années qui suivent l'assassinat de Rabin sont celles du ralentissement méthodique. Netanyahu, élu en mai 1996 sur une ligne sécuritaire, applique les accords d'Oslo au minimum légal tout en laissant les implantations s'étendre. Son successeur Ehud Barak, élu en 1999 avec un mandat explicite de paix, veut tout régler d'un coup — Jérusalem, les réfugiés, les frontières, les implantations — avant que son propre gouvernement ne s'effondre. Cette précipitation sera sa force et sa faiblesse.
Camp David 2000 : déconstruire un mythe sans absoudre personne

En juillet 2000, Ehud Barak, Yasser Arafat et Bill Clinton se réunissent à Camp David pour tenter ce qu'Oslo avait promis et repoussé : négocier le statut final. Cette tentative arrive avec sept ans de retard, dans un contexte politique des deux côtés profondément dégradé par les attentats du Hamas et l'expansion continue des implantations juives en Cisjordanie.
Le moment est mal choisi à presque tous égards. Barak est politiquement affaibli en Israël : sa coalition gouvernementale s’effrite, des ministres ont démissionné avant même le sommet pour protester contre les concessions anticipées, et il sait qu’il n’a que quelques semaines avant que son gouvernement ne tombe. Arafat, lui, n’a jamais voulu ce sommet à ce moment : il a explicitement demandé à Clinton de ne pas le convoquer avant d’avoir préparé le terrain, jugeant que les conditions n’étaient pas mûres. Clinton passe outre, son deuxième mandat s’achève en janvier 2001, et il veut son accord de paix avant de partir, d’autant que l’affaire Lewinsky et la procédure d’impeachment ont besoin d’être effacées par un legs diplomatique historique. Cette pression du calendrier américain pèsera sur toute la dynamique du sommet, d’une façon que les diplomates professionnels ont ensuite analysée comme une erreur fondamentale de méthode.
Les quinze jours de Camp David, du 11 au 25 juillet 2000, se déroulent dans une atmosphère de méfiance accumulée que cette résidence bucolique du Maryland ne peut suffire à dissiper. Les deux délégations ne se parlent pratiquement pas directement : Clinton et son équipe naviguent entre elles comme Kissinger en son temps, portant des propositions que chaque partie reçoit sans savoir exactement ce que l’autre a dit. Ce format, utile en phase exploratoire, atteint ses limites quand les questions sont au niveau de complexité de Jérusalem ou du droit au retour.
Les propositions israéliennes sont réelles et représentent un progrès par rapport à toutes les positions officielles antérieures — il faut le dire clairement. Barak propose une restitution de 91 % de la Cisjordanie dans un premier temps, avec la possibilité d’atteindre 94 % à terme, et accepte le principe d’un État palestinien. Mais les lacunes sont substantielles et ne portent pas sur des détails. Concernant Jérusalem-Est, Barak suggère une souveraineté fonctionnelle sur certains quartiers arabes, terme délibérément ambigu qui évite le mot souveraineté pleine, et refuse toute souveraineté palestinienne sur l’esplanade des Mosquées, le troisième lieu saint de l’islam, au cœur de l’identité de tout dirigeant arabe. Aucun président palestinien ne peut signer un accord qui abandonne formellement toute prétention à la souveraineté sur al-Aqsa sans être renversé ou assassiné dans la semaine. Sur les réfugiés, le droit au retour est refusé dans son principe même, et la compensation financière proposée est présentée comme un substitut à la reconnaissance, ce qu’Arafat, en raison de la fragilité de sa position politique, ne peut pas accepter publiquement sans renier la Nakba. Sur la contiguïté territoriale, l’État palestinien proposé est entouré et entrecoupé par des blocs d’implantations qui compromettent sa viabilité géographique réelle, les cartes montrent un territoire en archipel plutôt qu’un État cohérent.
Robert Malley, membre de la délégation américaine à Camp David, publie dès 2001 dans la New York Review of Books une analyse qui nuance profondément la version officielle, et qui lui vaudra des années d’hostilité de la part de l’establishment américano-israélien avant d’être largement validée. Le négociateur américain Aaron David Miller écrira lui aussi, des années plus tard, que les États-Unis ont trop systématiquement épousé le point de vue israélien pendant les négociations, et que Clinton a manqué de la neutralité nécessaire pour être un médiateur crédible aux yeux des Palestiniens.
La vérité documentée est double, et il faut la tenir dans ses deux composantes sans en abandonner aucune. L’offre israélienne était réelle mais imparfaite, et certaines de ses conditions étaient structurellement inacceptables pour tout dirigeant palestinien devant les justifier devant son peuple. Arafat, de son côté, n’a pas présenté de contre-proposition développée, il a dit non sans proposer d’alternative, ce qui est une faute réelle de négociateur, quelle que soit la légitimité de ses objections de fond. Les négociateurs palestiniens les plus lucides l’ont reconnu en privé : Arafat était un homme de résistance, pas un homme de compromis, et Camp David lui demandait précisément l’inverse de ce par quoi il s’était construit pendant quarante ans.
Les conséquences de cet échec sont disproportionnées par rapport à la durée du sommet. La transformation de ce rendez-vous manqué en preuve définitive de la mauvaise foi palestinienne congénitale, narratif imposée par Clinton dans sa conférence de presse finale, qui désigne Arafat comme responsable unique de l’échec, servira pendant vingt ans à disqualifier toute initiative de paix. Chaque fois qu’un dirigeant israélien sera interrogé sur la possibilité d’un accord, la réponse sera : “nous avons essayé à Camp David”. La mythification de cet échec aux causes complexes en verdict définitif sur l'impossibilité de la paix est peut-être le dommage collatéral le plus durable de juillet 2000.
Les murs construits
La deuxième Intifada et la destruction du camp de la paix (2000-2005)
Deux mois après l’échec de Camp David, le 28 septembre 2000, le leader de l’opposition israélienne Ariel Sharon, général de guerre, architecte des implantations en Cisjordanie, figure de la droite nationaliste dure, monte sur l’esplanade des Mosquées, escorté d’un millier de policiers et de gardes du corps. La visite est légale au regard du droit israélien, qui reconnaît le droit de visite aux non-musulmans sur le site. Elle est politiquement une provocation calculée, et Sharon le sait. L’esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l’islam, est aussi le mont du Temple, le site le plus sacré du judaïsme, et cette superposition géographique unique au monde fait de chaque acte symbolique accompli là une déclaration politique que l’autre camp ne peut pas ignorer. Sharon vient y affirmer la souveraineté israélienne sur le site au moment précis où les négociations de Camp David viennent de buter exactement sur cette question. La réaction palestinienne est immédiate et massive.
Ce qui se déclenche le lendemain et durera cinq ans porte le nom d'Al-Aqsa Intifada — soulèvement de la mosquée al-Aqsa. Si la visite de Sharon en est l'étincelle, les tensions accumulées depuis des années constituent le combustible : l'échec de Camp David qui venait de se conclure sans accord, le sentiment dans une partie de la population palestinienne qu'Oslo n'avait produit aucun résultat tangible dans la vie quotidienne, et la conviction, entretenue par le Hamas et les factions radicales, qu'aucun compromis n'était possible ni souhaitable. L'Intifada n'est pas orchestrée dans ses premières semaines, elle exprime une colère réelle. Mais la colère, si réelle soit-elle, ne justifie pas la violence qui s'ensuit.
Car le Hamas en prend rapidement le contrôle stratégique et il n'a aucun intérêt à ce que cette colère débouche sur quoi que ce soit d'autre que la destruction du processus de paix. Les attentats-suicides se multiplient alors à un rythme que les Israéliens n'avaient jamais connu : des bus explosent à Jérusalem au petit matin, dans des pizzerias bondées de familles le vendredi soir à Tel-Aviv, sur des marchés de Haïfa, dans des discothèques fréquentées par des adolescents. Plus de mille Israéliens sont ainsi tués en cinq ans, en majorité des civils, dans des attaques conçues pour maximiser la terreur dans la vie ordinaire, pour que prendre le bus ou sortir dîner devienne un acte de courage. L'effet psychologique sur la société israélienne est profond et durable, d'une manière que les chiffres seuls ne restituent pas : une société entière apprend à vivre avec la peur du lendemain, à regarder les sacs abandonnés dans les transports, à calculer inconsciemment les risques de chaque sortie. Cette normalisation de la peur change les sociétés de l'intérieur, lentement mais irréversiblement.
La riposte israélienne est militairement efficace et politiquement dévastatrice sur le plan international. L’opération Rempart d’avril 2002, une offensive dans les villes palestiniennes de Cisjordanie pour démanteler les cellules terroristes, inclut le siège et la bataille du camp de réfugiés de Jénine, et donne lieu à une controverse internationale aiguë : des organisations palestiniennes dénoncent un massacre de plusieurs centaines de civils, que les enquêtes onusiennes et journalistiques ramèneront à une cinquantaine de morts, dont une majorité de combattants, dans des combats de rue intenses. Le chiffre final ne convainc pas les opinions arabes déjà mobilisées, et l’image d’Israël dans le monde se dégrade à une vitesse que ses dirigeants n’avaient pas anticipée. La politique qui va suivre, d’élimination ciblée des dirigeants du Hamas, Sheikh Yassine en mars 2004, Abdelaziz al-Rantissi en avril 2004, soulève des questions juridiques internationales sur le droit à l’assassinat politique que les juristes débattent encore.
Le mur de séparation, dont la construction commence en 2002, résume à lui seul l’ambiguïté de cette période : efficace sur le plan sécuritaire car les attentats diminuent drastiquement dans les zones couvertes, il trace en béton et en barbelés une frontière de facto qui n’est pas celle de 1967 mais englobe des blocs d’implantations, morcelant un peu plus le territoire palestinien et anticipant des frontières que les négociations de statut final n’ont jamais entérinées. La Cour internationale de justice émet en 2004 un avis consultatif déclarant le tracé illégal dans les sections qui dévient de la Ligne verte, la frontière d'armistice de 1949, reconnue internationalement comme la limite entre Israël et les territoires palestiniens. Israël l’ignore.
Le camp de la paix israélien, La Paix Maintenant, les intellectuels, les anciens militaires reconvertis au dialogue, ceux que le deuxième article de cette série a décrits comme des voix structurellement étouffées, est politiquement laminé pour une génération par la combinaison de l'échec de Camp David et de la violence de l'Intifada. Comment défendre la paix quand les pizzerias et les bus explosent ? Comment plaider pour un partenaire palestinien quand vingt et un jeunes Israéliens, dont beaucoup venus d'ex-Union soviétique, meurent lors de l’attentat à la bombe de la discothèque Dolphinarium de Tel-Aviv un soir de juin 2001 ? Le discours de la paix se vide de sa substance aux yeux d'une majorité d'Israéliens qui avaient cru à Oslo et se sentent trahis. Sharon remporte les élections de 2001 puis de 2003 sur une ligne sécuritaire sans ambiguïté.
La deuxième Intifada aura tué non seulement des civils des deux côtés — environ 1 000 Israéliens et plus de 3 000 Palestiniens selon les chiffres de B'Tselem, organisation israélienne de défense des droits humains —, mais aussi la possibilité politique d'une majorité israélienne pour la paix dans la décennie qui a suivi. Ce meurtre-là est peut-être le plus difficile à comptabiliser, et le plus lourd de conséquences.
La fracture palestinienne : deux autorités pour un peuple

Le retrait unilatéral israélien de Gaza décidé par Sharon en août 2005 est l’un des épisodes de cette période le plus complexe à évaluer honnêtement. Sur le plan des faits, Sharon, le père des implantations, celui qui en avait construit plus que n’importe quel autre dirigeant israélien, ordonne le démantèlement forcé des vingt-et-une implantations de la bande de Gaza et le retrait complet de l’armée, opération qui sera réalisée en dix jours, donnant lieu à des scènes télévisées de soldats israéliens évacuant de force des résidents accrochés à leurs maisons.
Sur le plan de la lecture de ce retrait, les interprétations restent profondément divisées. Pour les uns, c'est un geste de paix unilatéral qui prouve qu'Israël peut se retirer de territoires qu'il administrait depuis 1967, le maintien d'un contrôle des frontières, de l'espace aérien et des eaux territoriales se justifiant par la prise de pouvoir du Hamas à Gaza, organisation qui a fait de la destruction d'Israël son programme explicite et dispose de capacités militaires réelles, de roquettes et d'un réseau de tunnels offensifs documentés. Pour les autres, ce contrôle, quel qu'en soit le prétexte, constitue une occupation qui se perpétue par d'autres moyens. Ce débat est ardemment disputé entre juristes et politologues, et aucune des deux lectures ne peut être tenue pour définitivement close.
Ce retrait se produit sans coordination avec l’Autorité palestinienne, Sharon refusant délibérément de le négocier avec Abbas, arguant qu’il n’y a pas de partenaire, reproduisant ainsi le schéma qui a succédé à Camp David. L’Autorité palestinienne hérite d’un territoire libéré sans avoir été acteur de cette libération, ce qui fragilise encore davantage sa légitimité auprès d’une population qui ne lui accorde déjà plus grand crédit.
Les élections législatives palestiniennes de janvier 2006 produisent un résultat que tous les observateurs internationaux certifient comme régulier et que presque tous ont vu venir sans vouloir l’anticiper : le Hamas remporte 74 sièges sur 132, le Fatah 45. Ce n’est pas une victoire idéologique pour l’islamisme mais d’abord un vote sanction à l’égard de l’Autorité palestinienne d’Arafat puis d’Abbas, autorité qui s’est gangrenée en dix ans d’exercice du pouvoir : détournements de fonds documentés, clientélisme clanique, enrichissement ostentatoire des cadres qui vivent dans des villas prestigiuses pendant que les populations des camps s'appauvrissent, incapacité à produire le moindre résultat tangible dans la vie quotidienne malgré des milliards d'aide internationale. Le Hamas, lui, gère des réseaux d'écoles, de dispensaires et d'aide sociale qui fonctionnent, sa branche sociale est sa vraie force électorale, bien plus que son programme jihadiste. Les Palestiniens ont sanctionné dix ans de corruption, et ils ont voté Hamas.
La réponse occidentale est une stratégie politique dont les conséquences courent jusqu’au 7 octobre 2023. Les États-Unis, l’Union européenne et Israël refusent de reconnaître le gouvernement élu, imposent des sanctions économiques à Gaza, bloquent les transferts fiscaux dus à l’Autorité palestinienne. Le principe démocratique, — les élections sont le fondement de la légitimité —, est suspendu parce que le résultat déplaît. Ce double standard n’échappe à personne dans le monde arabe, et il alimente durablement le discours du Hamas selon lequel l’Occident prétend vouloir la démocratie mais refuse ses résultats quand ils contredisent ses intérêts. Il est difficile de lui donner tort sur ce point précis.
Ce qui suit en 2007 n’est pas une prise de pouvoir : c’est une guerre civile. Entre juin et juillet 2007, le Hamas et le Fatah s’affrontent militairement dans les rues et les bâtiments de Gaza avec une férocité que les observateurs internationaux sur place décrivent comme un conflit intérieur à part entière. Les exécutions sommaires se multiplient des deux côtés, hommes du Fatah précipités des toits d’immeubles par des combattants du Hamas, membres du Hamas abattus dans les rues ou torturés dans les geôles de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. On estime à plusieurs centaines le nombre de morts palestiniens de cette guerre fratricide, un chiffre que la narration officielle des deux parties a toujours minimisé, et que les médias internationaux ont à peine couvert, occupés qu’ils étaient par le conflit israélo-palestinien comme s’il n’existait pas de violence intrapalestinienne. À l’issue de ces semaines de combat, le Hamas contrôle militairement la totalité de Gaza, et Abbas dissout le gouvernement d’union nationale, nommant un gouvernement de crise en Cisjordanie. La fracture est consommée.
Ce qui en résulte est une situation sans précédent dans l’histoire de ce conflit et sans solution politique visible : deux entités palestiniennes qui se considèrent mutuellement illégitimes, gouvernées par des factions idéologiquement irréconciliables, séparées géographiquement par le territoire israélien, incapables de tenir des élections depuis 2006 sans que l’une ou l’autre n’en conteste le résultat par avance. Gaza sous blocus et sous gouvernement jihadiste. Cisjordanie sous autorité semi-autonome dont la légitimité électorale s’est évaporée depuis que le mandat d’Abbas, théoriquement limité à quatre ans, court depuis dix-sept ans sans renouvellement. Tout dirigeant israélien, américain ou européen qui parle de partenaire palestinien pour une négociation de statut final doit répondre à une question simple : lequel des deux ? Au nom de qui ? Avec quel mandat démocratique ?
La fracture qui en résulte rend depuis lors toute négociation avec une direction palestinienne unifiée structurellement impossible. Il faut nommer ici la responsabilité palestinienne dans cette fragmentation, sans indulgence : elle n’est pas exclusivement le produit de la manipulation extérieure, même si Israël a eu intérêt à cette division et en a parfois facilité les conditions. C’est aussi le résultat d’une incapacité profonde à construire des institutions politiques capables de dépasser les rivalités de clans et les logiques de pouvoir personnel, pathologie que la direction palestinienne porte en elle depuis les années al-Husseini, et dont les Palestiniens ordinaires paient le prix le plus élevé.
L’arithmétique des implantations
Pendant ce temps, l'implantation de civils israéliens en Cisjordanie se poursuivait sans discontinuer. Les chiffres de celle-ci sont l’argument le plus sobre et le plus irréfutable sur la responsabilité israélienne dans la destruction progressive de la solution à deux États. En 1993, au moment de la signature des accords d’Oslo, environ 100 000 colons israéliens vivaient en Cisjordanie. En 2026, ils sont plus de 700 000, répartis sur plusieurs centaines d’implantations reliées par un réseau de routes réservées qui découpent le territoire palestinien en enclaves discontinues dont la contiguïté géographique nécessaire à tout État viable est chaque année un peu plus compromise.
Cette progression n’est pas accidentelle, et elle n’est pas récente. Pour comprendre sa logique profonde, il faut remonter à 1967 et au mouvement Gush Emunim, les Croyants du Bloc, qui, au lendemain de la victoire des Six Jours, développe une théologie politique du peuplement que le premier article de cette série a analysée en détail : la conquête territoriale comme acte religieux, chaque dunam de Cisjordanie recouvert d’une implantation comme une étape vers la rédemption messianique. Cette idéologie, minoritaire dans les premières années de l’État, devient progressivement une force politique organisée, disposant de lobbies puissants, d’un réseau d’alliés dans l’armée et l’administration, et d’une capacité à faire tomber des gouvernements sur la question des concessions territoriales. Elle crée sur le terrain des implantations de fait que les gouvernements successifs trouvent politiquement trop coûteux à défaire.
Mais ces implantations ne sont pas seulement une affaire de religieux messianiques. Elles sont aussi, pour une partie significative des décideurs israéliens, une stratégie de sécurité territoriale qui précède tout cadre idéologique : en cas de retrait, où passera la frontière ? Mieux vaut avoir des implantations sur les collines que de laisser la Cisjordanie devenir un territoire d’où des roquettes pourraient atteindre Tel-Aviv, l’aéroport Ben Gourion ou Jérusalem en quelques secondes. Cette logique sécuritaire est sincère chez certains de ses défenseurs, elle n’est pas sans fondement dans un pays dont la largeur, sur la Ligne Verte de 1967, n’excèderait pas quinze kilomètres à son point le plus étroit.
S’y ajoute une troisième dimension, démographique, que les dirigeants israéliens abordent rarement en public mais qui structure leurs calculs privés depuis des décennies : la crainte d’être démographiquement submergés par une population arabe à fort taux de natalité. Dans les années 1960-1980, certains démographes israéliens projetaient qu’une intégration des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza dans un État binational produirait une majorité arabe à l’horizon 2020-2030, mettant fin au caractère juif de l’État.
Cette peur démographique, réelle dans ses projections, partiellement démentie depuis par la baisse du taux de natalité palestinien et la hausse du taux d'immigration juive, a nourri deux politiques contradictoires : le refus de l'annexion formelle qui créerait une citoyenneté israélienne pour des millions de Palestiniens, et le refus du retrait qui créerait un État palestinien viable. Le résultat est une impasse structurelle — ni annexion ni retrait, ni égalité ni indépendance — dont personne, dans les gouvernements israéliens successifs, n'a voulu assumer politiquement le coût d’en sortir.
Cette progression arithmétique, régulière, continue, accélérée sous chaque gouvernement quelle que soit sa couleur politique, mais particulièrement sous les gouvernements Netanyahu, suit un cycle précis et documenté : après chaque vague de violence palestinienne, après chaque série d’attentats ou de bombardements de roquettes depuis Gaza, le gouvernement israélien, quelle que soit son orientation, approuve de nouveaux logements dans les implantations au nom de la sécurité nationale ou sous la pression de ses alliés de droite. La violence palestinienne et l’expansion des implantations se nourrissent ainsi l’une l’autre dans un cercle vicieux que le premier article de cette série a décrit comme la codépendance des extrêmes : les roquettes du Hamas sur le territoire israélien depuis 2007, des dizaines de milliers de tirs en quasi-vingt ans, visant délibérément des civils, ont fourni à chaque gouvernement israélien la couverture politique pour approuver de nouvelles implantations contre lesquelles les États-Unis et l’Europe protestaient mollement puis qu’ils finissaient par accepter comme fait accompli. Chaque expansion nourrit à son tour la radicalisation palestinienne qui justifie la prochaine série de roquettes. Nommer cette mécanique n’est pas excuser la violence, c’est la seule façon de comprendre pourquoi elle persiste.
Ce n'est pas une politique de sécurité au sens militaire du terme. C'est une politique délibérée de fait accompli territorial qui rend géographiquement de plus en plus difficile d'imaginer un État palestinien viable et contigu. Sur le plan du droit international, la quatrième Convention de Genève, signée par Israël, et de nombreuses résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU, y compris la résolution 2334 adoptée à l'unanimité en décembre 2016, qualifient cette politique d'illégale. Israël conteste cette interprétation avec ses propres arguments juridiques que des juristes sérieux examinent. Ce débat existe, mais le fait que le Conseil de sécurité ait voté à l'unanimité, les États-Unis s'abstenant pour la première fois plutôt que d'opposer leur veto habituel, est lui non contestable.
La normalisation arabe et la stratégie iranienne : ce que le 7 octobre a voulu détruire

À ce stade, Gaza sous contrôle du Hamas et soumise à des restrictions sévères, la Cisjordanie morcelée par les implantations, une direction palestinienne fracturée, un camp de la paix israélien laminé, l’impasse semble totale et définitive. Mais l’histoire de ce conflit réserve une dernière surprise géopolitique : c’est précisément au moment où une sortie de conflit par voie diplomatique régionale devient envisageable pour la première fois depuis des décennies qu’elle est violemment détruite — et par ceux-là mêmes qui prétendent défendre la cause palestinienne.
Pour comprendre le 7 octobre 2023 dans toute sa logique stratégique, il faut comprendre ce qui se passait dans les mois et les années qui le précèdent. Cette attaque n’est pas sortie du vide, ni même uniquement de la situation à Gaza ou des tensions en Cisjordanie. Elle est aussi, et peut-être surtout, une réponse calculée à un changement géopolitique régional qui menaçait de rendre le Hamas et ses parrains iraniens structurellement obsolètes.
Les Accords d’Abraham signés en septembre et octobre 2020, sous médiation de l’administration Trump, normalisaient les relations diplomatiques entre Israël et les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et le Soudan. Ce que ces Accords révèlaient publiquement, c’est ce que les chancelleries occidentales savaient depuis des années mais n’osaient pas dire : les États arabes du Golfe en particulier n’ont plus de solidarité palestinienne réelle. Ils en ont une de façade, entretenue pour la communication interne, les populations arabes restant sensibles à la cause palestinienne, mais leurs intérêts géopolitiques profonds vont dans une direction radicalement différente. Ce qui les préoccupe vraiment aujourd’hui, c’est l’Iran, son programme nucléaire, son expansion régionale par ses proxies, sa déstabilisation systématique du Yémen, du Liban, de l’Irak et de la Syrie. Face à cette menace commune, Israël, avec ses capacités de renseignement, sa technologie militaire, ses systèmes de défense antimissile, devient un allié naturel, bien plus utile que la solidarité panarabique d’une Ligue arabe impuissante.
Les Accords d’Abraham ne règlent pas la question palestinienne, ils la contournent délibérément. Pour la première fois depuis 1948, des États arabes normalisent leurs relations avec Israël sans poser comme condition préalable la création d’un État palestinien, brisant le consensus de la Ligue arabe depuis l’initiative de paix arabe de 2002 qui faisait de cette condition la clé de toute normalisation. Ce basculement est d’une importance géopolitique considérable : il prive les Palestiniens de leur levier diplomatique traditionnel, celui qui faisait de leur cause le passage obligé de toute relation entre Israël et le monde arabe.
Après ces accords de 2020, quelque chose de plus grand se préparait en 2022-2023 : une normalisation entre Israël et l’Arabie Saoudite, le pays le plus influent du monde sunnite, gardien des lieux saints de l’islam, financeur des madrasas du monde entier et acteur incontournable de toute légitimité islamique. Si l’Arabie Saoudite normalisait ses relations avec Israël, c’était l’ensemble de l’architecture du refus arabe depuis 1948 qui s’effondrait. Les négociations étaient avancées, conduites discrètement avec la médiation américaine, et le prix politique qu’Israël acceptait de payer était précisément la reprise d’un processus vers un État palestinien, condition posée par le prince héritier Mohammed ben Salmane pour justifier l’accord devant son opinion publique et devant les gardiens religieux du royaume. Netanyahu, dans ses déclarations publiques de l’été 2023, semblait prêt à ce compromis, même si ses alliés d’extrême droite au gouvernement, Ben Gvir et Smotrich, s’y opposaient farouchement.
C’est dans ce contexte précis que le 7 octobre 2023 se produit. Pour le Hamas, et plus encore pour l’Iran qui le finance, l’arme et coordonne sa stratégie régionale, un accord Israël-Arabie Saoudite représenterait une catastrophe existentielle. Il aurait signifié que la normalisation arabe avec Israël était possible sans régler la question palestinienne, réduisant le Hamas à ce qu’il est structurellement : une organisation terroriste régionale sans avenir diplomatique, dont le programme jihadiste ne représente pas les Palestiniens mais sert les intérêts géopolitiques de Téhéran. Des responsables du Hamas ont eux-mêmes déclaré dans les semaines suivant le 7 octobre que l’objectif était de “faire exploser les normalisations” et de “rappeler au monde que la question palestinienne ne peut pas être ignorée”. La brutalité des massacres commis par les assassins du Hamas n’est pas séparable de ce calcul stratégique : il fallait déclencher une réponse d’Israël d’une violence suffisamment extrême pour rendre politiquement impossible à tout gouvernement arabe de continuer, sous les yeux de ses opinions publiques choquées, à normaliser ses relations avec Israël.
La stratégie a partiellement fonctionné sur le court terme. L’accord Israël-Arabie Saoudite est suspendu. Les Émirats et Bahreïn ont maintenu leurs ambassades mais réduit leur coopération visible. L’opinion publique dans tout le monde arabe, traumatisée par les images de la réponse militaire israélienne à Gaza, a rendu politiquement intenable toute avancée normalisatrice. La machine de guerre du Hamas a atteint son objectif stratégique immédiat, au prix de 1 200 morts israéliens, de centaines de victimes palestiniennes tuées par ses propres obus mal guidés, et de la destruction quasi-totale de Gaza dans la riposte israélienne qui a suivi.
L’Iran est le commanditaire stratégique de cette logique. La République islamique depuis 1979 a fait de la cause palestinienne le marqueur idéologique central de sa politique étrangère, non par solidarité désintéressée avec un peuple sunnite que les mollahs chiites de Téhéran considèrent théologiquement inférieur dans leur propre hiérarchie religieuse, mais dans le cadre d’une rivalité hégémonique régionale avec l’Arabie Saoudite et d’une politique de puissance face à Israël et aux États-Unis. Khomeini a théorisé dès 1979 que la destruction d’Israël était une obligation religieuse, Al-Quds comme cause unificatrice de l’ensemble du monde islamique, sunnite et chiite confondus, derrière le leadership de la révolution iranienne. Cette ambition hégémonique a besoin du conflit israélo-palestinien pour exister : une Palestine en paix avec Israël viderait la rhétorique iranienne de son carburant principal.
L’axe de résistance qu’elle a construit et financé pendant trente ans, Hezbollah libanais créé dès 1982 avec les Gardiens de la Révolution, Hamas dont elle a multiplié par dix le budget militaire après 2007, Jihad islamique palestinien directement sous commandement des Gardiens de la Révolution, Houthis yéménites qui tirent des missiles vers Eilat et bloquent le détroit de Bab-el-Mandeb, milices irakiennes qui attaquent les bases américaines, est un système de guerre par procuration à bas coût extraordinairement efficace. Téhéran projette sa puissance sur cinq théâtres simultanément sans mettre un seul soldat iranien en première ligne, en dépensant une fraction de ce que coûterait une guerre directe, et en maintenant une ambiguïté plausible qui lui permet de nier sa responsabilité dans chaque incident. La question qui s’impose : l’Iran a-t-il intérêt à la paix palestinienne ? La réponse, à la lecture de quarante-cinq ans de politique iranienne, est clairement non : une Palestine pacifiée serait le plus grand désaveu de la révolution islamique depuis 1979, car elle démontrerait que la cause que Téhéran utilise comme levier de domination régionale peut être résolue sans elle, et malgré elle.
Le conflit comme matrice des conspirationnismes
Pour comprendre pourquoi le conflit israélo-palestinien occupe une place aussi démesurée dans l’imagination politique mondiale, bien au-delà de son poids géographique ou démographique réel, il faut voir comment il a été activement utilisé depuis des décennies comme matrice de production de conspirationnismes qui le dépassent tous.
L’architecte de la première connexion est al-Husseini lui-même. Rentrant de Berlin après la guerre via Le Caire, il emporte avec lui les Protocoles des Sages de Sion et les méthodes de propagande nazies, qu’il diffuse dans un monde arabe où ils n’avaient jusqu’alors circulé que marginalement. Il les traduit, les commente, les encastre dans une rhétorique coranique, et en fait une grille de lecture du conflit palestinien pour des générations de croyants. La connexion entre l’antisémitisme racial européen et l’antisionisme politique arabe est son œuvre personnelle, documentée et délibérée. Ce n’est pas une dérive spontanée, c’est une stratégie construite avec des outils précis, dans un calendrier précis.
À partir des années 1960, Moscou prend le relais. Les services d’information soviétiques investissent massivement dans la production d’une vision du monde qui fait d’Israël le bras armé de l’impérialisme américain et des Juifs les maîtres d’un réseau de domination mondiale. Cette vision est diffusée via les partis communistes occidentaux, les mouvements de libération nationale financés par Moscou, et directement dans les pays arabes par une presse subventionnée. Les archives du KGB publiées après 1991 confirment que cette stratégie était délibérée, planifiée et financée, ce n’était pas de la spontanéité idéologique mais de la propagande d’État systématisée. La résolution ONU 3379 de 1975, qui déclare que “le sionisme est une forme de racisme”, est l’aboutissement public de ce travail. Sa révocation en décembre 1991, quelques jours après la dissolution de l’URSS, indique sans ambiguïté qui en avait été le moteur.
L’Iran de Khomeini puis de ses successeurs ajoute, à partir de 1979, une troisième source d’alimentation du système de propagande. La cause palestinienne y est transformée en instrument de politique étrangère exporté comme preuve de la corruption judéo-américaine du monde. L’ancien président Ahmadinejad a ajouté le négationnisme de la Shoah comme provocation calculée visant à délégitimer les fondements moraux d’Israël. Cette rhétorique a contaminé bien au-delà du monde chiite, des courants sunnites, des mouvements nationalistes arabes laïques, et même des franges de la gauche occidentale qui ont trouvé dans ce cadre une grille de lecture de l’impérialisme américain post-11 septembre que leurs propres traditions idéologiques ne leur fournissaient plus avec autant de netteté.
Ce que les réseaux sociaux ont fait depuis 2010, c'est démocratiser et internationaliser en quelques années ce que des décennies de propagande d'État avaient construit. L'antisionisme islamiste, l'antisémitisme d'extrême gauche habillé en caution morale antisioniste, phénomène documenté et en progression notable depuis le 7 octobre, notamment dans les milieux universitaires et les factions radicales de la gauche, et le conspirationnisme général se retrouvent aujourd'hui sur les mêmes algorithmes, parfois dans les mêmes fils de commentaires, produisant une fusion idéologique que les stratèges du XXe siècle n'auraient pas anticipée. L'antisémitisme d'extrême droite, bien que toujours présent, a connu une érosion relative en Europe occidentale, là où la gauche radicale a pris le relais sous couvert d'antisionisme.
L'accusation de "génocide" portée contre Israël au fil des mois de guerre à Gaza, dans un contexte où des pertes civiles massives s'accumulent dans un territoire parmi les plus densément peuplés au monde, le Hamas ayant délibérément imbriqué son infrastructure militaire dans le tissu civil, y compris des bâtiments hospitaliers et scolaires, est un terme juridiquement précis dont l'application à cette situation fait l'objet de débats sérieux et toujours en cours entre juristes spécialisés. Elle circule pourtant comme un jugement définitif sur les mêmes canaux que des représentations de Juifs en poulpes contrôlant le monde, sans que leurs diffuseurs y voient de contradiction.
Ce qui mérite d’être dit franchement : le conflit israélo-palestinien n’a pas créé l’antisémitisme mondial. Il a fourni à un antisémitisme préexistant une reformulation politiquement respectable. La rhétorique antisioniste permet de tenir des positions qui seraient immédiatement reconnues comme antisémites si elles portaient sur n’importe quel autre groupe, en les habillant d’un vocabulaire de droits humains et de droit international. Cette instrumentalisation du droit au service de la haine n’invalide pas le droit international, elle impose une vigilance que les défenseurs honnêtes de la cause palestinienne devraient être les premiers à exercer.
Ce que cent cinquante ans d’histoire enseignent
Ce schéma des initiatives de paix délibérément sabotées, annoncé dès la première ligne, mérite d'être relu dans toute son étendue historique. En 1937, le plan Peel propose un État arabe palestinien sur 67 % du territoire — accepté par la Ligue Juive, rejeté par la Haute Commission arabe. En 1947, le plan de l'ONU propose un État arabe sur 43 % — accepté par les représentants juifs, rejeté par tous les États arabes. En 1993, Oslo propose un processus vers deux États dans les frontières de 1967 — accepté en principe mais dynamité par les extrêmes des deux bords. En 2000, Camp David propose des compromis substantiels — négociation avortée sans contre-proposition sérieuse d'un côté, offre imparfaite de l'autre. À chaque étape, le résultat pour la partie qui a refusé ou failli est pire que ce qu'elle avait rejeté.
Ce schéma ne produit pas une conclusion facile, et il serait intellectuellement malhonnête de prétendre qu’il absout Israël de ses propres responsabilités, notamment les implantations systématiques dans les territoires contestés, qui rendent la solution à deux États géographiquement de plus en plus difficile, la répression documentée en Cisjordanie et les politiques qui ont contribué à radicaliser des populations. Ces responsabilités sont réelles et elles pèsent lourd dans l’impasse actuelle.
Il serait tout aussi malhonnête de prétendre que les responsabilités israéliennes épuisent le sujet. L’autre face du schéma est palestinienne, et elle traverse cet article de bout en bout : le refus systématique de tout partage depuis al-Husseini en 1937 jusqu’au boycott de l’UNSCOP en 1947 ; l’élimination méthodique des voix modérées qui auraient pu conduire à un compromis ; le rejet sans contre-proposition d’offres imparfaites mais réelles ; la corruption de l’Autorité palestinienne qui a livré Gaza au Hamas ; la stratégie du Hamas de détruire chaque processus de paix par le sang, depuis les attentats de 1994 jusqu’au 7 octobre 2023 calculé pour faire exploser la normalisation arabe. Aucune de ces responsabilités n’est effacée par les fautes israéliennes, exactement comme les fautes israéliennes ne sont pas effacées par elles. L’honnêteté intellectuelle sur ce conflit consiste précisément à ne jamais utiliser les erreurs d’un camp pour absoudre celles de l’autre — principe que presque tous les commentateurs violent, selon le camp qu’ils ont choisi.
La leçon la plus douloureuse de cette histoire est peut-être celle-ci : la paix a été possible à plusieurs reprises, et elle a été détruite — parfois par calcul stratégique, parfois par idéologie, parfois par le refus d’assumer devant sa propre population le prix politique d’un compromis douloureux. La Commission Vérité et Réconciliation sud-africaine, le processus de paix nord-irlandais qui a abouti aux accords du Vendredi Saint en 1998, la réconciliation franco-allemande après trois guerres en soixante-dix ans, ces précédents prouvent cependant que des impasses apparemment infranchissables peuvent être dépassées. Ils prouvent aussi que ce dépassement exige toujours plus qu’un accord signé sous contrainte : il exige une transformation des récits nationaux, une reconnaissance des blessures de l’autre, et un leadership capable d’emmener sa propre population dans une direction qu’elle ne veut pas toujours prendre.
C’est précisément là que la politique trouve ses limites — et que la question change de nature. Si les solutions politiques seules, les cartes, les traités et les feuilles de route, ont systématiquement échoué dès lors qu’elles ne s’accompagnaient pas d’une transformation plus profonde, que peut-on chercher au-delà des cartes ? Qu’est-ce qui, dans les traditions spirituelles de ces deux peuples, et dans la mémoire de réconciliations qui semblaient tout aussi impossibles, pourrait nourrir cette transformation que la politique seule n’a pas su produire ?
C'est à cette question — la seule qui importe vraiment, à présent que tous les constats sont posés, et la plus difficile à formuler sans naïveté ni désespoir — que le dernier article de cette série s'attaquera.
Prochain article : « La nuit du Yabboq : voir dans le visage de l’ennemi le visage de Dieu »
© 2026 - Dialogues du Nouveau Monde — Jérôme Nathanaël
Pour prolonger
Face aux épreuves de notre temps, quel enseignement ancien, quelle sagesse nouvelle ou quelle expérience vous aide encore à tenir, à comprendre ou à discerner ? Répondez en commentaire pour nous faire profiter de votre regard.
Si vous souhaitez vous exprimer par rapport aux bouleversements actuels, envoyez-moi une contribution d’environ une page pour la rubrique Les Passeurs. Elle sera publiée sous vos initiales, un pseudonyme ou anonymement, selon votre souhait. Les autres lecteurs pourront y répondre et dialoguer avec vous.
Nouveau ici ? La page Ouverture présente l’auteur, le projet, la façon de participer, le contact et l’agenda.















































