Les sangs d’Abel crient depuis la terre
De Caïn à Auschwitz, des charniers néolithiques aux génocides du XXe siècle : un appel à transformer notre manière de voir l’Autre, au-delà de la commémoration.
Article available in EnglishNotre temps · L’époque à l’épreuve · 11 min
Lire ce que notre époque met à l'épreuve en nous et dans nos civilisations.
Repères de lecture
La sirène qui fissure le temps
Chaque année, à la même heure, une sirène traverse Israël de part en part. Les voitures s'arrêtent au milieu des routes. Les passants se figent sur les trottoirs. Les conversations meurent. Pendant deux minutes, le pays tout entier se tient debout dans un silence qui n'est pas l'absence de son, mais son contraire exact : une présence absolue, une écoute tendue vers ce qui ne peut plus parler. Je ressens cela depuis un héritage particulier, que je n’ai pas besoin de nommer entièrement pour qu’il soit entendu. Mais la singularité d’une telle blessure transmise ne prend tout son sens, je le crois profondément, que lorsqu’elle devient fanal dressé au-dessus des autres obscurités du monde. C’est pourquoi ce rituel ne me semble pas appartenir qu’au seul peuple juif. Il concerne l’humanité toute entière — ou plutôt, il devrait la concerner, si elle consentait enfin à entendre ce que la sirène dit à chacun d’entre nous, où que nous vivions et quelle que soit notre mémoire héritée.
Yom haShoah, le Jour du Souvenir de la Shoah et de l’Héroïsme, commémore l’extermination de six millions de Juifs d’Europe par le régime nazi entre 1941 et 1945. Cette réalité est irréductible, nommée, chiffrée, documentée avec une précision bureaucratique que les bourreaux eux-mêmes ont fournie, ignorant sans doute qu’ils fabriquaient leur propre dossier d’accusation pour l’éternité. Mais ce jour porte, au-delà de sa dimension nationale et religieuse, une interpellation adressée à toute conscience humaine : pourquoi l’homme tue-t-il l’homme parce qu’il est l’Autre ? Et jusqu’où peut-il aller dans cette direction ? La réponse à ces deux questions, la Shoah l’a inscrite dans le béton et la cendre, au point que toute l’histoire de la violence collective qui précède et qui suit doit désormais être lue à sa lumière terrifiante.
Auschwitz, ou la modernité retournée contre elle-même
Il serait commode, et profondément faux, de classer la Shoah parmi les éruptions de barbarie primitive, comme si les SS avaient été des hommes des cavernes armés de matraques. La vérité est exactement inverse, et c’est précisément cette vérité qui rend la Shoah insupportable à contempler dans toute sa dimension : elle est le produit le plus sophistiqué de la civilisation moderne occidentale. Les trains qui conduisaient les déportés vers les camps roulaient selon des horaires optimisés par des ingénieurs ; les chambres à gaz furent conçues par des architectes diplômés ; les listes de noms furent tenues par des fonctionnaires scrupuleux ; l’idéologie raciale qui légitimait l’extermination fut formulée par des docteurs en philosophie et des professeurs d’université. Ce que la Shoah a révélé avec une clarté sans appel, c’est que la rationalité technique, la bureaucratie de l’État moderne et la pensée scientifique peuvent, lorsqu’elles sont coupées de toute boussole éthique et spirituelle, devenir les instruments les plus efficaces jamais produits pour l’extermination de l’être humain.
Auschwitz n’est donc pas une régression vers l’animal : c’est une perversion de l’humain par lui-même, au stade le plus avancé de ses capacités organisationnelles. Cette distinction n’est pas académique. Elle signifie que le danger ne vient pas d’une humanité insuffisamment développée, mais au contraire d’une humanité très développée qui a dissocié l’intelligence de la conscience. Et cette dissociation, chaque époque en porte les germes, y compris la nôtre, avec ses algorithmes de ciblage, ses rhétoriques de déshumanisation en temps réel sur les réseaux sociaux et ses États de plus en plus tentés dans leur gouvernance par la peur de l’étranger et la surveillance du citoyen lambda.
De Caïn à Auschwitz : une généalogie du massacre
Mais l’histoire ne commence pas en 1933. Elle commence dés les premiers temps, là où la Torah elle-même a placé la première violence : dans un champ, entre deux frères, sous le regard d’un D.ieu qui demande à Caïn meutrier d’Abel : « Qu’as-tu fait ? La voix des sangs de ton frère crie vers moi depuis le sol. » (Genèse 4, 10). Le texte hébreu est saisissant dans sa précision : dəmê, les sangs, au pluriel — comme si le corps d’Abel contenait non pas un seul sang mais tous les sangs futurs de toutes les victimes que Caïn et ses descendants allaient verser au fil des siècles. Rachi, l’un des plus grands commentateurs de la Torah, note que le texte dit bien « les sangs » pour enseigner que quiconque tue un seul être humain est comme s’il avait détruit un monde entier, et inversement, que chaque vie sauvée vaut un monde entier. En ce sens, Abel n’est pas une victime parmi d’autres : il est le nom que porte, dans la mémoire sacrée, chaque victime de violence collective, de la préhistoire jusqu’à aujourd’hui.
La liste de ces sangs est longue. Caïn est plus ancien que toutes nos civilisations, et la question que pose la Torah n'est pas une métaphore pieuse, c'est une anthropologie. Il faut avoir le courage d'en traverser une brève énumération sans détourner le regard. Dès le néolithique, les charniers de Talheim, d'Asparn-Schletz ou de Schöneck-Kilianstädten, datés entre 5000 et 7000 ans avant notre ère, témoignent que le massacre collectif et méthodique d'une communauté entière n'est pas une invention de la modernité. Les Assyriens exterminèrent les populations de Mésopotamie avec une méthode implacable qui stupéfia déjà leurs contemporains. Les conquêtes mongoles réduisirent à néant des civilisations entières de l'Asie centrale à la Perse. La colonisation des Amériques s'accompagna d'un effondrement démographique que certains historiens évaluent à quatre-vingt pour cent des populations autochtones amérindiennes, un chiffre qui dépasse en proportion tout ce que le XXe siècle a produit. La traite transatlantique déporta douze millions d'êtres humains arrachés à leur terre d'Afrique, à leur nom, à leur langue, à leur humanité.
Au XXe siècle, la Shoah est elle-même précédée par deux tragédies. Entre 1904 et 1908, les Hereros et les Namas de Namibie sont exterminés par l'armée coloniale allemande avec une méthode et une idéologie qui en font le premier laboratoire du génocide moderne et une préfiguration directe de ce qui allait suivre. Puis en 1915, au cours du génocide des Arméniens, la Turquie pousse cette logique d'extermination un cran plus loin, avec une précision administrative troublante : désignation d'une population, dépossession, déportation, extermination — un protocole que les nazis n'eurent plus qu'à industrialiser. Après 1945, la liste continue, comme si l'humanité n'avait décidemment rien appris. Nommons le peuple cambodgien massacré par les Khmers rouges entre 1975 et 1979, les Bengalis du Pakistan oriental en 1971, les Tutsis au Rwanda en 1994, cinq cent mille à huit cent mille morts en cent jours, sous le regard indifférent d'un monde que les rescapés n'ont jamais pu pardonner, puis les Yézidis en 2014… La liste n'est pas close et elle s'allonge aujourd'hui encore.
Chacun de ces massacres a suivi la même architecture fondamentale : quelqu’un a d’abord décidé que l’Autre n’était pas tout à fait humain. Que sa vie valait moins, que son sang coulait pour une raison, que sa disparition était nécessaire ou au moins tolérable. Et une fois que cette décision a été prise intérieurement, dans le cœur d’un individu, dans l’idéologie d’un groupe, dans la loi d’un État, l’engrenage s’est mis en marche, avec la docilité terrifiante que les engrenages ont toujours. La Shoah est le moment où cet engrenage a atteint sa vitesse et sa puissance maximales, où le processus de déshumanisation a rencontré la machinerie industrielle et la volonté politique totale. Elle est le climax, non pas parce que les autres massacres comptent moins, mais parce qu’elle est celle qui a rendu la question absolument impossible à esquiver : jusqu’où l’humanité peut-elle aller dans la destruction de sa propre chair ?
Nous sommes tous Caïn en puissance
Voilà l’affirmation qui dérange, celle que ni le confort moral ni la bonne conscience ne peuvent accepter facilement, et c’est précisément pour cela qu’il faut la poser sans trembler : il n’existe pas de race, de nation, de religion ou de civilisation qui ait démontré une immunité définitive contre la violence collective. L’Allemagne nazie n’est pas une exception monstrueuse surgie d’on ne sait où dans le concert des nations : elle est le résultat d’une accumulation de choix politiques, de silences complices, de ressentiments alimentés, de peurs instrumentalisées, de désignations d’un bouc émissaire jugé responsable de tous les maux, un processus que n’importe quelle société peut traverser si elle baisse suffisamment sa garde spirituelle et éthique. Hannah Arendt, avec sa formule désormais célèbre sur la « banalité du mal », ne disait pas autre chose : les bourreaux ordinaires ne sont pas des monstres différents de nous en nature, ils sont des hommes ordinaires qui ont consenti, étape par étape, à des actes monstrueux, parce que la pression sociale, idéologique et institutionnelle avait rendu ces actes normaux.
Cela ne signifie pas que nous sommes tous coupables de la Shoah, ni que toutes les positions morales se valent. Cela signifie quelque chose de bien plus exigeant : nous portons tous, quelque part dans nos structures psychiques et dans nos héritages collectifs, les germes de ce que Caïn a accompli dans le premier champ de l’histoire. La jalousie de ce qui appartient à l’Autre. Le ressentiment face à la différence. La peur de l’étranger érigée en principe de gouvernement. Le mépris des faibles habillé en discours sur la sélection naturelle ou la compétition méritocratique. L’indifférence devant la souffrance d’un groupe que nous n’avons pas choisi de voir comme notre prochain. Ces germes-là, Yom haShoah nous invite à les regarder en face, non pour nous flageller en vain, mais pour accomplir le travail que la tradition juive nomme teshuvah — le retour, la conversion, le retournement de soi vers ce que l’on sait être juste.
Couper les racines intérieures avant que ne mûrissent les violences
Teshuvah ne signifie pas regretter. Le regret, à lui seul, est une émotion confortable qui peut se vivre sans rien changer. Teshuvah signifie revenir, revenir à ce que l’on est au plus profond, avant les couches de peur, d’idéologie, de conditionnement tribal qui ont recouvert la conscience originelle. Dans la pensée juive, l’homme est capable de teshuvah à tout moment, parce que l’image divine en lui, le tselem Elokim, ne peut être entièrement détruite, seulement obscurcie. Mais la teshuvah authentique exige un inventaire honnête : qu’ai-je fait de l’Autre dans ma propre vie ? Quel Autre ai-je déshumanisé, même dans le silence de mes pensées ? À quelle rhétorique de rejet ai-je applaudi parce qu’elle me semblait légitime, parce qu’elle ciblait ceux que je n’aimais pas, parce qu’elle protégeait ce que je voulais protéger ?
Cette question n’est pas abstraite. Dans nos sociétés contemporaines traversées par les crises migratoires, les montées des nationalismes identitaires, les algorithmes qui enferment chaque groupe dans sa propre réalité face à son propre ennemi, elle est d’une brûlante actualité. Se souvenir de la Shoah sans faire cet inventaire intérieur, c’est honorer les morts avec les lèvres tout en reconstituant dans son cœur les conditions de leur meurtre. C’est la complaisance spirituelle dans sa forme la plus dangereuse : celle qui se couvre du manteau de la commémoration pour éviter la transformation.
Réciter les noms : une liturgie pour tous les Abel
C’est pourquoi, ce jour, je voudrais proposer un geste symbolique qui dépasse le seul cadre de Yom haShoah, sans pour autant le nier. Imaginez une liturgie silencieuse où, après les six torches allumées pour les six millions de Juifs assassinés, on allumerait d’autres flammes, une pour les un million et demi d’Arméniens de 1915, une pour les huit cent mille Tutsis de 1994, une pour les deux millions de Cambodgiens de Pol Pot, une pour les millions d’esclaves noyés dans l’Atlantique dont les noms ne sont gravés dans aucun mémorial, une pour les peuples autochtones des Amériques dont les civilisations ont été réduites à des légendes dans leurs propres terres, une pour les Yézidis, pour les Ouïghours, pour tous ceux dont la violence collective n’a pas encore trouvé de nom officiel dans le calendrier de la mémoire mondiale.
Ce geste n’est pas une dilution. Il est une amplification, la reconnaissance que les sangs d’Abel crient depuis toutes les terres, dans toutes les langues, que D.ieu entend tous ces cris avec la même attention bouleversée, et que notre responsabilité d’êtres humains vivants est de nous faire les porteurs de ces noms que personne d’autre ne peut plus prononcer. Réciter en conscience les noms, c’est l’acte le plus radical de résistance contre l’oubli, qui est lui-même la seconde mort des victimes. Et c’est en même temps un acte de teshuvah collective : en nommant nos victimes, celles de notre nation, de notre civilisation, de notre groupe, nous reconnaissons la part de Caïn qui les a produites, nous choisissons de ne plus nous taire et de changer vraiment.
Ce que tous ces martyrs de l’inhumanité réclament encore de nous
La sirène retombera dans quelques instants. Les voitures redémarreront. Les conversations reprendront. Et si rien ne s’est transformé en nous pendant ces deux minutes, si nous avons simplement subi le rituel comme on subi une averse avant de rentrer au sec, alors nous aurons trahi à la fois les morts et les vivants. Car les morts de la Shoah, comme tous les Abel de l’histoire, ne nous demandent pas des larmes. Ils nous demandent quelque chose de plus difficile et de plus coûteux : ils nous demandent de devenir des hommes et des femmes qui refusent, dans leur vie quotidienne et dans leurs choix collectifs, de laisser germer en eux et autour d’eux les racines du rejet, du mépris et de la déshumanisation dont l’aboutissement, porté à son terme extrême, s’appelle toujours, à la fin, Auschwitz.
Zakhor — souviens-toi. Mais souviens-toi pour changer.
— À l’occasion de Yom haShoah 5786 / 2026.
© 2026 - Dialogues du Nouveau Monde — Jérôme Nathanaël
Pour prolonger
Face aux épreuves de notre temps, quel enseignement ancien, quelle sagesse nouvelle ou quelle expérience vous aide encore à tenir, à comprendre ou à discerner ? Répondez en commentaire pour nous faire profiter de votre regard.
Si vous souhaitez vous exprimer par rapport aux bouleversements actuels, envoyez-moi une contribution d’environ une page pour la rubrique Les Passeurs. Elle sera publiée sous vos initiales, un pseudonyme ou anonymement, selon votre souhait. Les autres lecteurs pourront y répondre et dialoguer avec vous.
Nouveau ici ? La page Ouverture présente l’auteur, le projet, la façon de participer, le contact et l’agenda.






