Quentin, battu à mort pour une idée, la barbarie au rendez-vous !
Anatomie d'un symptôme — plaidoyer urgent pour un renouveau civilisationnel fondé sur notre commune humanité
Regards d’actu
Le 14 février 2026, pendant que certains échangeaient des déclarations d’amour pour la Saint-Valentin, un jeune homme de vingt-trois ans mourait à Lyon à la suite d’un lynchage. Il s’appelait Quentin Deranque, il était étudiant en mathématiques, pratiquait la philosophie, chantait dans la chorale de sa paroisse.
Deux jours plus tôt, le 12 février, il se trouvait aux abords de Sciences Po Lyon, là où le collectif Némésis organisait une contre-manifestation contre la venue de l’eurodéputée La France Insoumise Rima Hassan. Quentin avait des convictions nationalistes et fréquentait les milieux catholiques traditionalistes lyonnais ; Némésis l’a présenté comme membre de son service d’ordre, mais sa famille et son avocat ont formellement démenti cette qualification, précisant qu’il n’était « ni agent de sécurité, ni membre d’un quelconque service d’ordre », qu’il n’avait aucun antécédent judiciaire, et défendait ses convictions de manière non violente.
Ce qui est certain, c’est ce qui s’ensuivit : la confrontation entre militants des deux bords tourna au carnage. Pourchassé sur plus de deux kilomètres par un groupe de plusieurs dizaines de militants d’ultra-gauche, renversé à terre, frappé à la tête à coups répétés, il fut retrouvé inconscient au bord du Rhône. Il ne se releva pas. L’autopsie révéla un traumatisme crânien fatal. Il est mort battu à mort pour ce qu’il représentait.
Ce drame n’est pas un fait divers ordinaire. Il est un symptôme — et il exige de notre part, non pas la réaction partisane, mais la lucidité courageuse.
Deux engagements, deux logiques, deux niveaux de responsabilité
Parler honnêtement de ce qui s’est passé à Lyon exige de ne pas mettre tous les acteurs dans le même sac, ce qui serait un confort intellectuel mais une faute de rigueur. Les deux camps présents ce soir-là n’entretiennent pas le même rapport à la violence, et cette distinction mérite d’être posée clairement.
Le collectif Némésis est un mouvement de femmes fondé en 2019, qui se réclame d’un « féminisme identitaire » : il dénonce les violences sexuelles faites aux femmes dans les espaces publics, en insistant sur leur dimension migratoire et en défendant ce qu’il appelle les « valeurs de la civilisation européenne ». Son point de départ nourrit une préoccupation réelle : après les agressions massives de la nuit de Nouvel An 2016 à Cologne, une partie des milieux féministes avait en effet choisi de taire l’origine des agresseurs par crainte d’amalgames, laissant un vide rhétorique et politique que des mouvements identitaires ont su occuper.
Ce vide était réel ; la façon dont Némésis l’a rempli l’est moins : leur discours racialise systématiquement la violence sexiste, désigne les hommes immigrés musulmans comme menace structurelle, réduit le port du voile à « de l’activisme pour un islam politique », et s’inscrit dans une vision conservatrice et exclusive de la féminité. Ce n’est ni l’ultra-droite néonazie, ni un simple mouvement de défense des femmes : c’est un collectif identitaire de droite radicale dont le discours stigmatise une catégorie ethno-religieuse de la population — ce qui est idéologiquement discutable et socialement dangereux, même lorsque aucune violence physique n’est revendiquée.
Et c’est là la différence fondamentale avec la Jeune Garde antifasciste, dont sont issus les agresseurs de Quentin, selon les sources judiciaires elles-mêmes. Ce collectif d’ultra-gauche, fondé en 2018 par Raphaël Arnault — depuis lors devenu député LFI —, était structuré, selon les autorités elles-mêmes, autour de formations au combat et de confrontations physiques planifiées avec les groupes d’extrême droite. C’est précisément pour cela qu’il a été dissous par décret gouvernemental en juin 2025. La différence n’est pas d’opinion ou de degré : elle est de nature. Professer des idées radicales est une chose, aussi discutables soient-elles. Organiser des groupes d’hommes masqués pour poursuivre et frapper des adversaires politiques dans la rue en est une autre — et c’est cette seconde logique qui a tué Quentin Deranque.
Je tiens à le dire clairement : je ne partage pas les positions de Némésis ni leur vision d’une « civilisation européenne » réduite à une forteresse identitaire fermée sur elle-même. Je crois à une civilisation nouvelle, ouverte, fondée sur le dialogue entre les êtres humains, l’humilité face à la complexité du monde, et la recherche patiente de solutions communes dans une dynamique de bienveillance mutuelle. Mais refuser leurs idées ne m’autorise pas à les confondre avec des assassins, ni à prétendre qu’un discours identitaire équivaut à un lynchage mortel. La clarté éthique exige ces distinctions.
L’atmosphère politique qui rend tout cela possible
Ce serait cependant insuffisant de ne regarder que ces deux groupes radicaux comme si le reste du paysage politique en était exempt. Car la mort de Quentin s’inscrit dans un climat plus large, où des responsables politiques, pourtant élus dans les instances républicaines, ont progressivement abandonné le registre du débat pour celui de la désignation des ennemis.
La France Insoumise, dans ses stratégies de communication et de mobilisation, a largement contribué à populariser une grammaire conflictuelle où l’adversaire est moins un interlocuteur qu’une entité à délégitimer. Les accusations persistantes d’antisémitisme à l’encontre de certains de ses élus — accusations qu’ils récusent, mais que leur manière de traiter les massacres du 7 octobre 2023 a solidement alimentées — trahissent une difficulté structurelle à nommer clairement la haine lorsqu’elle se présente sous un visage politiquement utile. Refuser de qualifier de « crime antisémite » le massacre de 1 200 personnes en raison de leur judéité, au nom d’une vision géopolitique de la « résistance », n’est pas un débat sémantique anodin : c’est autoriser un récit dans lequel la déshumanisation de certains devient, sinon justifiée, du moins explicable.
Rima Hassan, figure centrale de cette polarisation, concentre ces tensions contradictoires : sincèrement engagée pour les Palestiniens, elle multiplie cependant des présences militantes et des prises de parole qui, selon ses détracteurs, brouillent la frontière entre plaidoyer humanitaire et légitimation de discours de haine. Les multiples procédures pour « apologie du terrorisme » ouvertes à son encontre ne constituent certes pas des condamnations définitives — elles sont à ce stade toujours en cours d’instruction. Mais elles dessinent les contours d’un espace politique où l’ambiguïté est cultivée de manière systématique, avec des conséquences sur le climat social qui ne sauraient être ignorées.
Du discours au sang : la mécanique de la déshumanisation
Il existe une pente entre les mots et les corps. Elle n’est pas inéluctable — des millions de gens tiennent des opinions radicales sans jamais frapper personne — mais elle devient dangereuse lorsque le langage cesse de reconnaître à l’autre sa pleine humanité.
Quand un militant de droite radicale n’est plus un homme avec lequel je suis en désaccord mais un « fasciste » à neutraliser ; quand un pro-palestinien n’est plus un citoyen avec ses convictions mais un « terroriste en puissance » à mater ; quand une conférence universitaire devient un « acte de guerre » et une contre-manifestation un « nid de nazis » — alors la violence physique n’est plus qu’un prolongement naturel du discours. Le passage à l’acte n’attend plus qu’une occasion et l’impunité du nombre. Les slogans ont fait leur travail : ils ont retiré à l’adversaire son visage humain.
C’est précisément ce que nous enseigne le lynchage de Quentin : un groupe d’individus a poursuivi, encerclé et roué de coups un homme déjà à terre, certains le visage masqué, c’est-à-dire en sachant ce qu’ils faisaient, parce qu’ils avaient intégré au plus profond de leur imaginaire militant que cet homme-là méritait moins de vivre que les autres. Ce n’est pas de la folie incontrôlable : c’est de la cohérence idéologique portée jusqu’à sa conclusion la plus bestiale.
C’est le retour d’une logique de milice : le groupe organisé qui chasse et frappe l’adversaire politique dans la rue. L’histoire en a connu les formes les plus sombres, et nous pensions en avoir tiré les leçons. Et c’est cela, précisément, que toute pensée qui se réclame de l’humain doit condamner sans ambiguïté, quelle que soit sa couleur politique.
Le miroir brisé d’une société qui a perdu ses repères communs
Ce drame nous force à regarder en face quelque chose que nous préférons souvent esquiver : nos sociétés modernes sont entrées dans une phase de dislocation profonde de leurs repères éthiques communs. Non pas parce que les gens seraient fondamentalement plus mauvais qu’autrefois, mais parce que les structures symboliques qui encadraient le conflit — le respect du droit, la culture du débat, la reconnaissance d’une dignité partagée, et plus profondément, les fondements spirituels du « tu ne tueras point » — se sont érodées avec une rapidité qui dépasse notre capacité collective d’en prendre conscience.
Les réseaux sociaux ont fabriqué des chambres d’écho où chaque camp se nourrit en circuit fermé de la confirmation de ses pires craintes et de ses jugements les plus sombres sur l’autre. La politique spectacle a remplacé la délibération par le clash. Et dans ce vide éthique et spirituel, la violence vient combler ce que la parole ne sait plus accomplir. Au lieu d’argumenter et de chercher des compromis dont chaque interlocuteur sortirait grandi, la violence impose sa présence, provoque la peur, fait plier l’autre.
La mort de Quentin est une tragédie, mais elle ne doit pas nous cacher une tragédie plus inquiétante encore : que des jeunes gens — de part et d’autre — soient à ce point privés de ressources intérieures, de langage partagé, d’espaces de rencontre réelle, qu’ils en viennent à ne plus voir dans leur adversaire politique qu’une menace à éliminer. C’est cela, la véritable pauvreté de notre époque : non pas la pauvreté matérielle seulement, mais cette pauvreté de l’âme qui rend impossible de regarder l’autre dans les yeux et de reconnaître, malgré tout ce qui nous sépare, qu’il est fait de la même argile, de la même humanité essentielle.
L’urgence de retrouver notre commune humanité
Je veux parler ici en mon nom propre, en me désolidarisant clairement de toutes les formes de radicalité — politique, discursive ou physique — qui réduisent la complexité du monde à des slogans, et la personne humaine à un symbole à abattre.
Les crises que nous traversons — crise migratoire, crise identitaire, crise géopolitique, crise écologique, crise du sens — sont réelles, profondes, et elles méritent mieux que des réponses tribales. Elles appellent une pensée lente, humble, capable de tenir ensemble des réalités qui se contredisent en apparence : que des immigrés puissent être à la fois des victimes de systèmes injustes et des auteurs de violences qu’il faut nommer ; que la défense d’Israël et la solidarité avec les Palestiniens ne soient pas mutuellement exclusives ; que l’amour de la civilisation européenne et l’ouverture à d’autres cultures puissent coexister sans que l’un détruise l’autre. Tenir ces paradoxes vivants, sans les résoudre trop vite, c’est l’acte de pensée le plus courageux que l’on puisse faire aujourd’hui.
Cela exige un travail que les discours politiques ne feront jamais à notre place : un travail sur soi, sur ses propres affects de haine, ses propres certitudes absolutisées, sa propre tendance à réduire l’autre à la caricature dont on a besoin pour maintenir son identité intacte. Ce travail est spirituel au sens profond du terme — non pas religieux au sens étroit, mais intérieur, patient, exigeant. Il passe par le pardon — non pas l’oubli naïf, mais la décision souveraine de ne pas laisser la haine de l’autre définir ce que je suis. Il passe par le dialogue — non pas la négociation stratégique, mais la disponibilité authentique à être changé par ce que l’autre a à dire. Il passe par l’humilité — la reconnaissance que ma lecture du monde, si légitime soit-elle, reste partielle face à l’infinie complexité du réel.
La mort de Quentin Deranque, dans sa brutalité absurde, peut être une invitation. Non pas à la vengeance, non pas à la surenchère politique — ses parents eux-mêmes ont appelé au calme avec une dignité remarquable. Mais à nous demander, chacun, dans quel monde nous voulons vivre. Un monde où l’on meurt pour ce que l’on pense, ou un monde où l’on apprend, même douloureusement, à se parler ?
Quentin avait vingt-trois ans. Il aimait les mathématiques et la musique sacrée. Il est mort parce que quelqu’un avait décidé que son appartenance à une idée lui retirait son droit à la vie. Que cette mort nous enseigne au moins ce que nous n’avions pas su apprendre autrement : que l’humanité de l’autre ne saurait être conditionnelle à ses opinions — et que c’est précisément dans ce principe, fragile et exigeant, que réside la seule civilisation digne de ce nom.
Jérôme Nathanaël — Dialogues du Nouveau Monde
Regards d’actu, février 2026
Cette publication vous intéresse ? Faites-la connaître !
Vous appréciez la démarche de ces Dialogues, contribuez à les faire connaître à d’autres qui aimeraient peut-être les découvrir !







