Les frères ennemis
Suis-je le gardien de mon frère ? Anatomie d'une violence millénaire et du seul remède qui soit à la hauteur.
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Le Monde Traversé · L’époque à l’épreuve · 18 min
Lire ce que notre époque met à l'épreuve en nous et dans nos civilisations.
La nuit est presque tombée. La plaine aride et grise semble dévastée par le feu. J'ignore comment je suis arrivé là. Je marche lentement, hésitant, parmi les ombres, vagues formes humaines que je sens parfois me frôler. Mais aucun visage pour m'interpeller, moi le vivant, dans ce lieu étranger à toute mémoire.
Seule une rumeur sourde emplit l'espace et m'indique que je traverse une multitude. Je commence à distinguer quelques mots, comme des murmures autour de moi : « Morte à Gaza », « mort au kibboutz Nir Oz », « au festival Nova », et encore : « Mort à Jabalia », « à Kfar Aza ! », puis plus loin, un peu plus fort : « Au kibboutz Beeri ! », « morte à Khan Yunis… ». D'autres voix se rapprochent et deviennent encore plus vives : « Mort à Marioupol », « Mossoul… », « à Alep… », « Srebrenica », « morte à Kigali ». Tout à coup je comprends : ces bribes de phrases s'adressent à moi. Cette foule sans âge, pour exister encore, m'interpelle ! La litanie terrible continue d’enfler tout autour : « Mort au Vietnam », « morte à Hiroshima », « Stalingrad ! », « Dresde ! », jusqu’à m’envahir complètement. « Mort à Auschwitz », « Verdun ! », « Waterloo ! », chaque supplique alourdit mon pas. Je titube, accablé, de plus en plus ému. Soudain un bref silence, plein et lourd, suivi d'un hurlement déchirant : « Morts de la folie des vivants ! »
Je me réveille brusquement, trempé de sueur, saisi par les larmes, bouleversé. Je regarde l’heure, trois heures, il fait nuit noire, noire comme l’histoire du monde. Demain matin, des vivants se lèveront pour s’entre-tuer. Certains auront pour gloire de défendre les leurs contre une haine meurtrière. D’autres encore obéiront au ressentiment ou à l’endoctrinement. Pourtant, tous ceux qui sont tombés comme tous ceux qui tomberont seront réunis en un seul peuple dans cet outre-monde que j’ai entrevu. Ils grossiront ces multitudes, qui pleurent sur leurs vies perdues, leurs sangs mêlés à la terre, gémissants vers le ciel implacable.
Face à ce malheur sans retour, toutes les certitudes, ces bonnes ou mauvaises raisons de tuer ou d’être tué, m’apparaissent tellement provisoires et tragiques. Ce cri terrible, « Morts de la folie des vivants ! », résonne encore dans ma tête et m’oblige, telle une convocation de mes frères défunts, à essayer de réduire ici-bas la violence coutumière.
Dans cet article :
Suis-je le gardien de mon frère ?
De nombreux foyers de guerre
L’industrie lucrative de la guerre
Sommes-nous vraiment civilisés ?
Caïn : une anatomie intérieure de la violence
Nous sommes les héritiers de Caïn
Les visages contemporains de Caïn
Le seul remède : la transmutation de l’intérieur
Apprendre à aimer — vraiment
Suis-je le gardien de mon frère ?
Il est vraiment temps que les êtres humains optent pour l'amour, comme le clamait Martin Luther King, lui qui disait que « la haine est un fardeau trop lourd à porter ». Nous pouvons chaque jour constater, tant dans les guerres et les massacres qui jalonnent notre histoire que dans les conflits innombrables de nos sociétés, combien sont terribles les conséquences de ces haines aux visages multiples, dont nul d'entre nous n'est tout à fait exempt. Certaines se cachent même sous le voile de la bienséance ou de la diplomatie. Pourtant leurs férocités n'en sont pas moindres, car elles n'attendent qu'une occasion opportune pour enflammer le monde ou ronger le quotidien de nos semblables, les accablant de peurs ou d'illusions. Ces haines se drapent de tant d'oripeaux, de justifications de bon sens ou de vengeance, elles ont des intensités variables, des surgissements explosifs ou des vies secrètes — mais toutes ont une matrice commune : elles sont toutes filles de Caïn, ce premier meurtrier de l'histoire qui, interrogé par D.ieu sur le sort de son frère qu'il venait d'assassiner, répondit par cette démission fondatrice :
« Suis-je le gardien de mon frère ? » (Genèse 4, 9)
De nombreux foyers de guerre
Si je regarde le monde d’aujourd’hui, des guerres civiles ou des guerres entre nations sont réparties sur toute la planète, bien que les médias ne soulignent le plus souvent que celles qui opposent l’Ukraine et la Russie, ou Israël et le Hamas, le Hezbollah et l’Iran.
Pour mesurer l’étendue réelle de ce désastre, il faut accepter de regarder en face ces chiffres que les consciences bien protégées préfèrent laisser dans l’abstraction des rapports d’organisations. L’ACLED (Armed Conflict Location and Event Data) estime dans un rapport de juillet 2024 que 50 pays sont en proie à des violences : une personne sur sept dans le monde aurait été exposée à leurs conséquences.
La carte ci-dessous, issue de leur Index des conflits, en montre l’étendue :
L’AOAV (Action on Armed Violence) enregistre en 2023 environ 34 000 morts civiles dans le monde : une augmentation de 130 % par rapport à 2022, les victimes à Gaza représentant à elles seules 39 % de ce total. Du côté militaire, Media Zona estimait en novembre 2024 à plus de 77 000 les pertes russes dans la guerre en Ukraine.
Ainsi, à quelques heures d’avion de Paris, nous assistons impuissants au retour tragique de la barbarie. Ce retour n’a pourtant rien d’étonnant : de manière cyclique, les violences guerrières reprennent sur la terre. Chaque période de paix n’est-elle que le repos provisoire d’une humanité épuisée d’avoir trop versé le sang ? Il suffit parfois de quelques mois, au mieux de quelques dizaines d’années, pour que les hommes cèdent de nouveau à leur addiction morbide au carnage et à la destruction.
L’industrie lucrative de la guerre
Le XXᵉ siècle a été celui des massacres de masse sans précédent. Des armes de plus en plus meurtrières, depuis les puissants canons de Verdun jusqu’aux bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, ont provoqué des pertes humaines d’un niveau jamais atteint dans l’histoire : environ 8,5 à 10 millions de soldats tués lors de la Première Guerre mondiale, auxquels s’ajoutent 6 à 7 millions de victimes civiles ; puis, lors de la Seconde Guerre mondiale, 21 à 25 millions de soldats et 50 à 55 millions de civils — emportés par les combats, les bombardements, les massacres, la Shoah et les famines.
Pourtant, l’industrie de la guerre continue de se porter à merveille. C’est ici que la comptabilité du réel révèle sa vérité la plus insoutenable. En 2023, alors que 200 millions d’enfants souffraient de malnutrition et que l’Unicef leur consacrait 3,63 milliards de dollars, les dépenses militaires mondiales s’élevaient à 3 000 milliards de dollars — soit près de 827 fois plus. Ce rapport de force budgétaire n’est pas une erreur de priorité que de meilleures politiques viendraient un jour corriger. C’est un choix civilisationnel répété, consciemment ou non, génération après génération, qui révèle l’essentiel de ce que nos sociétés valorisent réellement, loin des déclarations de principe et des chartes des droits de l’homme. Dans ce constat désolant, la France représente 11 % des exportations mondiales d’armes, au 3ᵉ rang derrière la Russie (16 %) et les États-Unis (40 %).
Arrêtons-nous un instant sur cette arithmétique de la honte. Trois mille milliards pour organiser la mort ; trois virgule six milliards pour tenter d’y soustraire des enfants. Si l’on voulait résumer en un seul chiffre ce que notre soi-disant civilisation contemporaine propose réellement pour l’avenir de ses enfants, celui-là suffirait.
Sommes-nous vraiment civilisés ?
Peut-on appeler civilisé un monde globalisé qui laisse mourir des millions d’enfants de faim quand d’autres s’enrichissent par milliards sur le commerce de la mort ? Personnellement, je ne le crois pas.
La dissonance est vertigineuse : d’un côté, des chirurgiens transplantent des cœurs, des biologistes décodent le vivant jusqu’en ses plus infimes séquences — de l’autre, des armées pilonnent des immeubles d’habitation avec les mêmes technologies dérivées, et des marchés financiers prospèrent sur ce commerce de la destruction. Derrière le vernis culturel et technologique qui fait paraître évoluées nos sociétés, la barbarie règne aujourd’hui comme elle régnait au néolithique, mais avec une capacité de destruction que nos ancêtres n’auraient pu imaginer.
Ce qu’Auschwitz a révélé avec une clarté sans appel — et j’y reviens ici brièvement, ayant traité cette question dans toute sa profondeur à l’occasion de Yom haShoah — c’est que la rationalité technique, la bureaucratie et la pensée scientifique peuvent, lorsqu’elles sont coupées de toute boussole éthique et spirituelle, devenir les instruments les plus efficaces jamais produits pour l’extermination de l’être humain. Ce danger n’est pas révolu. Il accompagne chaque progrès technique que nous réalisons sans avoir, en parallèle, accompli le travail intérieur correspondant. Force est de constater que nous n’avons toujours pas entrepris collectivement de sonder nos profondeurs intimes pour y supprimer tout ce qui est germe de violence et de guerre.
Caïn : une anatomie intérieure de la violence
Cette incapacité tenace à sonder nos profondeurs, là précisément où la violence prend racine avant de remonter à la surface sous forme de guerres, de haines ou d'indifférences organisées, a un nom, un visage et une histoire. Pour en comprendre la mécanique, revenons au récit le plus ancien que l'humanité se soit transmis sur ce sujet, non comme à une curiosité religieuse, mais comme à un miroir d'une précision redoutable sur la nature humaine. La généalogie historique de ce meurtre originel, des charniers néolithiques aux génocides du XXᵉ siècle, j'en ai tracé ailleurs les lignes. Ce qui m'occupe ici est différent : non la carte des massacres que Caïn a produits à travers les siècles, mais l'anatomie intérieure de Caïn lui-même — le mécanisme psychique, philosophique et spirituel qui le fait agir, et qui continue d'agir en nous.
La Genèse, au quatrième chapitre, raconte l’histoire des deux fils d’Adam et Ève en seize versets d’une densité anthropologique proprement stupéfiante. Caïn, l’aîné, est cultivateur, c’est l’homme de la terre sédentaire, de la propriété, de la frontière et de l’accumulation. Abel, son cadet, est un berger nomade, l’homme du troupeau, du mouvement, de l’espace partagé. Tous deux font une offrande à D.ieu. Celui-ci agrée le sacrifice d’Abel et non celui de Caïn. La Bible, dans ce qui constitue l’un de ses silences les plus vertigineux, ne donne aucune explication à cette préférence. Aucune faute déclarée de Caïn ne précède le refus divin, comme si le texte voulait nous faire saisir que l’injustice qu’il ressent alors est une condition originelle de l’existence humaine, une donnée irréductible avec laquelle chaque être vivant doit apprendre à composer.
Caïn brûle de rage et de honte. Son visage se détourne. Et D.ieu lui adresse une parole d’une gravité troublante : « Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’agis pas bien, le péché est tapi à ta porte : il te convoite, et c’est à toi de le dominer. » Cette formulation est saisissante dans sa modernité psychologique : D.ieu ne condamne pas Caïn a priori, il lui décrit une dynamique intérieure : quelque chose attend, tapi dans l’ombre de son âme, prêt à bondir si le gardien relâche sa vigilance. Caïn, en acceptant de regarder sa colère en face, pourrait alors apprendre à la transformer, mais Caïn n’entend pas. Il invite son frère aux champs et le tue.
Quand D.ieu lui demande ensuite « Où est ton frère Abel ? », Caïn formule ce qui est peut-être la réponse la plus révélatrice de toute l’histoire humaine : « Suis-je le gardien de mon frère ? » En quelques mots, il énonce le prototype de toutes les démissions morales, de tous les replis sur son propre intérêt, de toutes les indifférences organisées au sort de l’autre. Cette réponse traverse les millénaires sans prendre une seule ride : on l’entend résonner derrière chaque politique qui refuse de regarder les chiffres de la faim dans le monde, derrière chaque investisseur qui signe des contrats d’armement sans interroger leur destination, derrière chaque citoyen qui détourne les yeux devant la misère de son prochain.

Nous sommes les héritiers de Caïn
Cette vérité mérite d’être regardée en face sans détour ni édulcoration : nous ne descendons pas d’Abel. Abel est mort sans laisser de postérité, il a été supprimé trop tôt, effacé de la chaîne des générations. C’est Caïn qui a engendré les nations, qui a bâti les premières cités, qui a développé les arts, les techniques et les métiers. La marque que D.ieu lui a posée sur le front, nous la portons tous, invisible et indélébile, inscrite non seulement dans nos mémoires culturelles mais dans les structures les plus archaïques de notre psychisme.
Freud, dans son essai Malaise dans la civilisation (1930), a nommé pulsion de mort, Thanatos, cette force intérieure qui pousse vers la destruction de soi et de l’autre, en tension permanente avec Eros, la pulsion de vie, d’union et de création. La guerre, selon cette lecture, n’est pas une anomalie extérieure à l’humain, un accident de l’histoire qui surviendrait par dysfonctionnement institutionnel : elle est l’expression collective, organisée et amplifiée par les États, de ce que chaque individu porte en germe dans les régions les moins éclairées de lui-même.
René Girard a approfondi cette intuition de manière décisive avec sa théorie du désir mimétique. Elle mérite qu’on s’y arrête car elle éclaire un aspect que ni Freud ni les politologues ne parviennent à saisir complètement. Caïn ne souffre pas simplement d’être refusé par D.ieu : il souffre de constater qu’Abel est désiré là où lui ne l’est pas. Ce n’est pas l’objet de l’offrande qui compte, mais bien la préférence, ce regard de l’autre, qui se pose ailleurs que sur lui. Dès lors, ce que Caïn veut, ce n’est plus seulement être agréé, c’est être Abel, occuper sa place dans le regard divin. Ce désir d’occuper la place de l’autre, de posséder sa reconnaissance, son statut, son territoire, est selon Girard le moteur de toutes les rivalités humaines, du conflit conjugal à la guerre entre nations, en passant par la compétition économique et les luttes identitaires.
Le frère devient rival précisément parce qu’il est proche, parce que la ressemblance rend la différence de destin insupportable. La mimesis fraternelle se retourne alors inexorablement en violence sacrificielle dès lors qu’aucune instance spirituelle ou symbolique ne vient en interrompre la spirale fatale. Le bouc émissaire — Abel — absorbe alors provisoirement la violence collective, mais ne la supprime pas : elle ne fait que la différer jusqu’à la prochaine explosion. L’histoire universelle des guerres, des persécutions et des génocides n’est, dans cette lecture, qu’une longue série de boucs émissaires qui n’ont pas suffi à étancher la soif mimétique de leurs meurtriers.
Saint Augustin, mille cinq cents ans avant René Girard, avait eu l’intuition de quelque chose de proche en voyant dans Caïn la figure de la Cité terrestre, cette organisation humaine fondée sur l’amour de soi poussé jusqu’au mépris de D.ieu et de l’autre, et dans Abel celle de la Cité de D.ieu, dont la vocation tragique est d’être sans cesse sacrifiée par les logiques du monde mais sans jamais disparaître tout à fait. Ces deux cités coexistent non seulement dans le cours de l'histoire collective mais simultanément à l’intérieur de chaque âme humaine. Ce que chaque individu porte, chaque société l’amplifie, et ce que chaque société amplifie, l’histoire l’inscrit en lettres de feu et de sang sur les plaines sombres que j’ai traversées en rêve.
Les visages contemporains de Caïn
Il serait commode, et profondément faux, de cantonner Caïn aux tranchées, aux frappes aériennes ou aux chambres à gaz. La pulsion caïnite investit avec la même efficacité destructrice tous les espaces de la vie collective, souvent sans qu’une seule goutte de sang soit versée. La violence managériale qui broie méthodiquement des individus sous des impératifs de rentabilité, l’humiliation publique organisée sur les réseaux sociaux où des foules anonymes s’acharnent sur des victimes désignées, la compétition économique prédatrice qui appauvrit des nations entières pour enrichir quelques actionnaires, l’indifférence institutionnalisée face à la mort lente de millions de migrants, d’enfants malnutris ou de personnes âgées abandonnées — tout cela porte la même signature que le premier meurtre aux champs.
Et partout, la même réponse de Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? »
Derrière le chiffre des 3 000 milliards consacrés aux armements, il n’y a pas une erreur de calcul, il y a le résultat des milliers de décisions individuelles prises par des hommes et des femmes éduqués, souvent cultivés, souvent pères et mères de famille, souvent capables de générosité dans leur sphère privée. L’analyste financier qui structure un fonds d’investissement dans l’armement, l’ingénieur qui optimise la trajectoire d’un drone de combat, le lobbyiste qui obtient le déblocage d’un contrat d’exportation vers un régime autoritaire, aucun d’eux ne pense accomplir un acte meurtrier. Ils ont simplement, chacun à leur échelon, répondu comme Caïn : leur frère n’est pas leur affaire, leur compétence est leur affaire, leur carrière est leur affaire, leur actionnaire est leur affaire. La sophistication croissante de nos technologies ne change rien à cette équation fondamentale : elle se contente d’augmenter l’efficacité de la destruction et la distance entre le meurtrier et sa victime, rendant l’acte plus propre, plus abstrait, plus facile à déléguer et donc à endosser sans culpabilité excessive.
Caïn décide, encore et toujours, que le sang de son frère ne lui importe pas, et que son propre intérêt immédiat ou sa propre peur l’emportent sur toute autre considération.
Le seul remède : la transmutation de l’intérieur
Face à ce diagnostic, les réponses habituelles montrent très vite leurs limites. Les solutions diplomatiques, les traités de désarmement, les résolutions du Conseil de sécurité, les sanctions économiques, toutes ces réponses sont nécessaires en l’état de l’humanité mais aucune n’est suffisante, car elles opèrent uniquement sur les symptômes sans jamais atteindre la source. La blessure qui saigne depuis Abel n’est pas institutionnelle : elle est intérieure, et c’est là que la transformation doit s’opérer, à un niveau que ni la politique ni la technologie ne peuvent atteindre.
Trois grandes traditions spirituelles, parmi d’autres qui convergent vers la même réalité, permettent d’en prendre la mesure exacte et d’en esquisser les voies concrètes.
Le christianisme mystique parle de métanoïa, le retournement complet de l’orientation intérieure, passage de l’amour de soi à l’amour de D.ieu et du prochain, comme d’une rupture radicale qui ne s’accomplit pas par accumulation de savoirs ni par bonne intention, mais par une décision de l’être tout entier, appuyée sur une pratique quotidienne. Ce que les Pères du désert nommaient la nepsis, la vigilance spirituelle intérieure, est précisément l’antidote à ce que D.ieu décrit à Caïn : quelque chose qui guette à la porte. On ne peut pas ne pas surveiller sa porte.
Le soufisme nomme jihad al-akbar le grand combat de l’âme, non pas la guerre extérieure contre l’ennemi, mais la guerre intérieure contre les passions désordonnées de l’âme : la jalousie, l’orgueil blessé, le ressentiment qui s’installe et fermente. Ce combat est dit grand précisément parce qu’il est le plus difficile, le plus long et le plus décisif : gagner toutes les batailles extérieures sans l’avoir mené revient à ne rien avoir gagné du tout, comme en témoigne l’histoire des empires qui ont vaincu leurs ennemis avant de s’effondrer sous le poids de leurs propres contradictions intérieures.
Le bouddhisme theravāda propose la mettā, la bienveillance universelle, non comme sentiment, mais comme pratique délibérée et progressive : on commence par cultiver la bienveillance envers soi-même, on l’étend à ceux qu’on aime, puis aux indifférents, puis aux relations difficiles, puis jusqu’aux ennemis. Ce déploiement progressif et concentrique n’est pas un exercice de naïveté mais un entraînement rigoureux de la volonté, comparable dans sa discipline à celle d’un athlète ou d’un musicien. La mettā ne supprime pas la réalité du conflit, elle transforme le regard que celui qui la pratique porte sur l’adversaire : non plus un ennemi à abattre, mais un être souffrant portant, lui aussi, sa part de Caïn.
Martin Luther King l’avait compris de manière exemplaire : avant de descendre dans la rue, avant de monter à la tribune, avant d’affronter les matraques du Sud ségrégationniste, il travaillait chaque jour sur son propre Caïn intérieur : la peur, la colère, le ressentiment, la tentation de répondre à la violence par la violence. Gandhi au fil de ses longues résistances, Mandela pendant ses années de captivité, Etty Hillesum écrivant son journal dans le camp de transit de Westerbork avant de monter dans le train vers Auschwitz, tous témoignent de la même réalité : la transformation spirituelle profonde n’anesthésie pas la douleur ni ne supprime le réel dans sa brutalité, mais elle empêche la brutalité de définitivement l’emporter. Elle maintient vivant, même dans les circonstances les plus désespérées, un espace de liberté intérieure irréductible d’où peut jaillir l’amour comme acte, et non comme sentiment.
C’est cet espace d’amour que nous devons développer en nous, puis apprendre collectivement à l’habiter, à l'élargir et à le transmettre.
Apprendre à aimer — vraiment
« Apprendre à aimer » : la formule peut paraître dérisoire rapportée à l’ampleur du mal décrit, presque naïve face aux bulldozers, aux missiles de croisière et aux drones armés. Elle ne l’est pas, à condition de comprendre de quel amour il s’agit. Non pas l’amour romantique et sentimental, fragile comme du papier mouillé au premier vent contraire, ni la bienveillance de façade qui sourit à tout le monde sans jamais rien risquer ni rien donner. L’Amour dont parlent les mystiques, les philosophes stoïciens, les thérapeutes de la réconciliation et les bâtisseurs de paix est une force active, exigeante, disciplinée, un travail permanent sur nos propres structures de peur, de compétition et de fermeture.
Cet amour-là commence chaque matin, bien avant que les bombes n’aient eu le temps de retentir : dans la manière dont on écoute ou n’écoute pas son voisin, dont on répond ou non à la détresse d’un inconnu, dont on refuse de participer à la rumeur destructrice, dont on choisit de voir dans l’adversaire non pas un ennemi à abattre mais un frère égaré portant, lui aussi, la marque de Caïn sur le front — la même que la nôtre.
Ce choix-là, répété des milliards de fois par des milliards de personnes dans leurs existences quotidiennes, est la seule révolution qui pourrait enfin changer notre condition humaine, non pas en supprimant Caïn, ce qui est sans doute impossible, mais en lui apprenant à entendre la voix qui lui dit depuis l'aube des temps : « Le péché est tapi à ta porte — mais c'est à toi de le dominer. »
Cette nuit-là, dans mon rêve, ces morts ne m’ont rien demandé d’impossible. Ils m’ont simplement rappelé que je suis vivant, et que les vivants ont encore le choix.
Car Abel continue de crier vers le ciel. Et le ciel continue d’attendre que nous répondions.
© 2026 - Dialogues du Nouveau Monde — Jérôme Nathanaël
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Rêve terrifiant qui nous parle d'une réalité elle aussi toujours terrifiante. Merci pour les clefs de compréhension et l'invitation à la transformation.
Merci pour le beau témoignage de ce terrible rêve, qui se poursuit par une méditation profonde. En parlant de toi tu parles de chacun de nous d'une manière émouvante et vraie.