Une parole qui circule #2 — et qui creuse une vraie question !
Dialogue entre deux lecteurs sur le discernement spirituel et la Parole révélée. Quand la section Commentaires devient un vrai lieu de pensée !
Lorsque j’ai ouvert ces Dialogues à vos contributions, je ne savais pas encore quelle forme prendrait cette parole partagée — ni à quelle profondeur elle pourrait descendre. Je savais seulement qu’un vrai dialogue appelle davantage que des commentaires en marge, aussi précieux soient-ils : il appelle des voix qui s’affrontent librement, se répondent patiemment, et acceptent de ne pas conclure là où la pensée honnête interdit de conclure.
L'échange que vous allez lire est né dans la section Commentaires de mon article La blessure de la Dualité — et le Retour (1/3), premier texte d'une série en trois volets consacrée à une cartographie des voies non-duelles dans les traditions spirituelles. La série traverse six traditions millénaires — du soufisme à la Kabbale, de l'Advaita Vedanta au bouddhisme, du taoïsme à la mystique chrétienne — avant de donner la parole à deux voix contemporaines : la Révélation d'Arès et les Dialogues avec l'Ange. C'est précisément ce dernier choix — traiter ces Paroles contemporaines comme des voies à part entière dans cette cartographie, au même titre que les traditions millénaires — qui a allumé la mèche !
Alexander Djis, lecteur attentif et philosophiquement exigeant, a alors pointé en commentaire ce qu’il nomme “la faille discrète” de cette série d’articles : je n’avais pas explicitement posé la question du statut épistémique d’une Parole qui se présente comme reçue, transmise, révélée. En lui accordant une place structurante dans mes comparaisons, je prenais implicitement position sur sa recevabilité — sans jamais exposer les critères qui fondent cette position. C’est une observation juste, et elle mérite mieux qu’un simple accusé de réception. Ce sera le sujet d’un prochain article.
Mais c’est Patrick Thazard, lecteur des Dialogues, pèlerin d’Arès, qui a d’abord relevé le gant, non pour répondre à ma place, mais parce que la question le touchait dans sa propre vie. Une conversation s’est alors engagée entre eux, durant quatre jours d’échanges dans la section Commentaires de l’article. D’une rigueur et d’une fraternité peu communes, elle illustre parfaitement ce que j’espérais en ouvrant les Dialogues à vos participations : laisser libre cours à la diversité de vos approches et à la richesse de leurs rencontres.
Patrick et Alexander n’aboutissent pas à un accord. La question centrale qu’Alexander pose avec une clarté désarmante — existe-t-il des critères de discernement partageable entre des prétentions révélées contradictoires, ou bien la vérité spirituelle demeure-t-elle irréductiblement personnelle ? — reste ouverte à la fin de leur échange, comme il se doit lorsque la pensée est honnête. Ce qui se construit entre eux n’est pas un consensus, mais quelque chose de plus précieux : un espace de compréhension mutuelle, acquis patiemment, phrase après phrase, sans réduction ni dérobade — un vrai dialogue qui fait avancer la réflexion au lieu de la refermer sur des slogans et des postures, ce qui est malheureusement si commun aujourd'hui.
Je les remercie tous deux d’avoir accepté que je déplace et republie ici leurs commentaires tels quels, sous forme d’article à part entière — en conservant leur mouvement vivant, avec ses avancées, ses malentendus corrigés, ses reformulations, et ce beau moment final où la fraternité prend le dessus sans effacer aucune des différences qui demeurent.
Il me revient, une fois cet échange lu, de répondre à la question directe qu’Alexander m’adresse. J’ai commencé à le faire en réponse à son commentaire initial — mais ce sera l’objet de l’article annoncé plus haut.
Pour l’heure, je vous laisse avec eux. N’hésitez pas à poursuivre le dialogue si vous le souhaitez — voici leurs profils Substack : Alexander Djis · Patrick Thazard.
Jérôme Nathanaël
L’article et le commentaire qui suscitent l’échange
Et voici le commentaire initial d’Alexander Djis qui est le point de départ de l’échange :
“Cher Jérôme, ton travail sur les approches non-duelles dans les traditions spirituelles a le mérite de nommer les fractures qui subsistent entre elles au lieu de les dissoudre, et en cela il est précieux. Mais depuis le premier article, une tension persiste à la lecture, liée à une faille discrète qui mériterait peut-être d’être exposée à son tour pour ce dernier article : celle du statut même de la parole révélée contemporaine.
Les deux textes que tu retiens comme “voies contemporaines” ne sont pas de simples méditations spirituelles modernes. Ils portent une prétention particulière : celle d’une parole reçue, transmise, donnée. En leur accordant une telle place dans ta comparaison, tu ne fais pas seulement un choix documentaire ; tu engages, même implicitement, une position sur la recevabilité de ce type de source.
Or cette position, dans ton texte, demeure en retrait.
C’est un point décisif. Car qu’est-ce qui autorise aujourd’hui à prendre au sérieux une prétention révélée contemporaine ? La profondeur du texte ? Sa cohérence ? Sa fécondité existentielle ? Son effet transformateur ? Ou la reconnaissance explicite d’une possibilité toujours vivante de révélation ?
Sans clarification, il subsiste une ambiguïté : ces textes semblent jouer un rôle plus structurant qu’un simple témoignage moderne, sans que soit exposée la position qui rend cet usage pleinement cohérent.”
Discernement spirituel et parole révélée : dialogue entre Patrick et Alexander
Patrick Thazard : Il n’est bien sûr pas question pour moi de répondre à la place de Jérôme Nathanaël, mais je te remercie pour cette question pertinente.
A ta question “qu’est-ce qui autorise aujourd’hui à prendre au sérieux une prétention révélée contemporaine ?”, il me semble que rien de conceptuellement clair ne l’autorise... pas plus d’ailleurs que les contemporains de Bouddha ou Jésus ne disposaient d’un critère conceptuellement clair pour décider de leur rapport personnel avec eux... Certains contemporains ont été “touchés” alors, et beaucoup d’autres non, et cela ne me semble pas différent aujourd’hui pour les révélations contemporaines.
Bien sûr les faux prophètes ont existé à toutes les époques comme aujourd’hui, et la réponse plus ou moins claire se trouve dans l’intimité de chaque conscience.
Je ne suis personnellement pas du tout gêné d’entendre quelqu’un me dire que ma foi en “Le Signe ou la Révélation d’Arès” est une totale illusion, et il ne s’agit pas alors pour moi de la convaincre mais de chercher ce que nous pouvons faire ensemble dans la paix. Chaque relation humaine fondée sur l’amour inconditionnel ne peut que respecter la liberté de chacun.
Alexander Djis : Merci pour ta réponse, que je comprends et respecte dans sa dimension personnelle. Mais il me semble qu’elle déplace légèrement la question initiale.
Je ne posais pas la question de savoir pourquoi certaines personnes sont touchées et d’autres non, mais celle de savoir s’il existe des critères permettant de distinguer, au-delà du ressenti individuel, une parole potentiellement vraie d’une parole simplement vécue comme vraie.
Autrement dit : le fait d’être intérieurement touché peut-il suffire comme critère de validité, ou bien doit-il être complété par d’autres formes de discernement ?
Car sans cela, toutes les prétentions révélées, y compris contradictoires entre elles, deviennent également légitimes du seul fait qu’elles sont sincèrement vécues, ce qui rend la question de la vérité elle-même difficile à formuler.
Pour ma part, j’ai développé certains critères de discernement. La question que je pose ici est donc aussi la suivante : d’autres en ont-ils ? Et notamment Jérôme, dans la mesure où ces textes occupent une place structurante dans sa démarche ?
Par ailleurs, concernant l’idée que “les contemporains de Bouddha ou Jésus n’avaient pas de critère”, il me semble qu’il existait au moins des formes implicites de discernement : cohérence du discours, transformation observable, reconnaissance progressive, confrontation à d’autres écoles, mise à l’épreuve dans le temps.
Ce n’était donc pas purement subjectif, même si, avec le temps, ces critères peuvent se diluer et être remplacés par une adhésion plus diffuse. Au plaisir de poursuivre l’échange.
Patrick Thazard : Je pense que nous nous sommes compris, mon cher Alexander.
Lorsque je réponds “non” à l’existence de ces fameux critères objectifs de discernement, donc universels, je ne veux pas dire que la foi est entièrement subjective, je veux dire que la foi a une grande part subjective qui est étayée dans la conscience par des critères “objectifs” que donne l’intelligence cérébrale de chacun... Comme tu le dis à ton propos, cette objectivité reste pour moi une construction personnelle et très intime.
Je comprends cependant ton souci de critères objectifs. Cela pose bien sûr la question de la vérité de manière criante, c’est vrai... Dans le domaine “spirituel” la démarche scientifique n’a aucune légitimité pour moi. Je parle là en ancien ingénieur. Rien n’est prouvable, et c’est même selon moi un choix assumé de l’Absolu...
Notons que cette question de la vérité va bientôt se compliquer par l’émergence prochaine, je pense, de faux prophètes conçus à partir de l’IA - que je nomme Instinct Algorithmique pour laisser l’intelligence à l’humain. Nous ne sommes pas sortis de l’auberge.
Il reste que ta question directe à Jérôme Nathanaël vise surtout à éclaircir son approche à tes yeux, et je ne peux que le laisser répondre s’il le souhaite.
Alexander Djis : Merci pour ta réponse, je crois en effet que nous nous comprenons sur les enjeux. Je perçois néanmoins un point de tension qui reste ouvert.
Lorsque tu évoques des critères “objectifs” construits intérieurement par chacun, il me semble que l’on change de registre : ce qui est alors nommé objectivité devient en réalité une subjectivité stabilisée. Cela ne pose pas de problème en soi, mais cela rend difficile l’existence de critères réellement partageables permettant de distinguer entre des prétentions révélées potentiellement contradictoires.
Ma question ne porte donc pas tant sur le contenu ou sur la sincérité de l’expérience, mais sur les conditions de possibilité d’un discernement qui dépasse l’individu. C’est dans ce cadre que j’introduis un autre angle : celui de l’architecture même des révélations.
Indépendamment de leur contenu ou de leur résonance (qui seront toujours culturellement situés), il subsiste un décalage qui m’interroge : une prétention à l’universalité portée par des modes d’émergence systématiquement localisés, singuliers, et non corrélés entre eux.
Si l’on suppose une source supra-humaine, la question devient alors moins “quoi est dit” que “comment cela est rendu manifeste”.
Pourquoi une révélation isolée, inscrite dans une psyché, une langue, une culture, plutôt qu’une émergence simultanée, multi-conscientes, permettant une forme de validation croisée sans pour autant contraindre la liberté individuelle ?
Mon interrogation ne vise pas à invalider ces textes, mais à comprendre si leur mode d’apparition est cohérent avec la prétention universelle qu’ils portent. Hé là, l’ingénieur a certainement une idée à ce sujet, surtout si sa pensée est devenue systémique. Car si l’on regarde une révélation comme un système de transmission, son architecture n’est-elle pas déjà en elle-même porteuse d’information sur sa nature ? Autrement dit, indépendamment du contenu, le fait qu’elle soit localisée, non redondante, dépendante d’un seul récepteur et sans validation croisée indépendante n’est-il pas un élément à interroger, surtout si elle revendique une portée universelle ?
Patrick Thazard : Merci là encore pour cette question pertinente.
Pour tenter de répondre à ta question je vais prendre un exemple, celui du miracle de Fatima. Je copie ici le début de l’article de Wikipedia :
“Le Miracle du soleil, ou la danse du soleil est un phénomène céleste qui aurait été observé le 13 octobre 1917 à Fátima à midi (heure solaire, ou 13 h 45 heure légale), dans le cadre des apparitions mariales de Fátima par 40 000 à 50 000 personnes.”
Bigre, 40 000 témoins, dont certains venus exprès pour se moquer ! Comment cela a-t-il été interprété ?
Parmi cette foule témoin du “miracle” impressionnant, dont je passe les détails, de fermes matérialistes ont estimé que cet évènement incompréhensible par la science de leur temps était d’origine naturelle - peu importe ici qu’il n’y ait pas encore d’explication claire en 2026 ; la science pourrait en trouver une en 3026, qui sait ? D’autres témoins se sont convertis à la religion catholique, et d’autres ont simplement décidé de ranger ce souvenir au fond de leur mémoire pour ne pas se prendre la tête... Quelle diversité d’interprétations ! Fatima n’est ici qu’un exemple que je pourrais multiplier dans chaque religion.
Et moi, à un siècle de distance, je reconnais l’existence probable d’un miracle à Fatima, mais le fait brut ne me convertit pas à la religion catholique. Comme chaque humain, je suis libre d’user de ma subjectivité et de mon intelligence pour me forger une opinion ou une attitude face à ce “miracle” appuyé sur de solides témoignages.
Je dis parfois que l’humain est un dieu incarné qui a peur de sa divinité. C’est subconscient bien sûr, mais cette peur-là est respecté par le Créateur, la Vie, à toutes les époques. La Vie nous parle avec Amour par le moyen de prophètes, tout en sachant que l’Humanité s’est éloignée d’Elle par choix plus ou moins conscient et progressif il y a longtemps. La liberté humaine produit une infinité de sensibilités que la Vie respecte infiniment.
La forme de “validation croisée” dont tu parles est peut-être le souhait de rationaliser un choix existentiel qui est pour moi beaucoup plus que rationnel, comme tomber amoureux engage une vie et n’est pas rationnel. D’ailleurs, même un pur athée n’est pas rationnel quand il mise sa vie sur l’inexistence de Dieu, car il ne peut pas le prouver logiquement ; son athéisme est une forme de foi. Mais rien bien sûr ne t’interdit de rechercher cette validation croisée si c’est le critère que tu te donnes dans ton parcours personnel.
Franchement, ma réponse tombe peut-être à côté de la plaque, mais j’ai fait de mon mieux...
Alexander Djis : Merci pour ta réponse, elle est riche et je comprends mieux ta position. Il me semble cependant que nous ne parlons pas tout à fait du même niveau.
L’exemple de Fatima est intéressant, car il montre qu’un phénomène, même partagé par un grand nombre de témoins, peut donner lieu à des interprétations divergentes. Mais cela ne répond pas directement à la question que je posais, qui ne porte pas sur l’interprétation d’un événement, mais sur le statut d’une parole qui se présente comme universelle.
Lorsque tu évoques la liberté d’interprétation ou le caractère existentiel du choix, je te rejoins en partie. Mais cela revient à situer la question de la vérité au niveau de la relation individuelle, là où j’interroge la possibilité d’un discernement qui dépasse ce seul cadre. Autrement dit : le fait qu’une expérience soit sincère, profonde ou transformante suffit-il à la considérer comme potentiellement vraie au-delà de celui qui la vit ?
Car si l’on répond oui, alors toutes les prétentions révélées, même contradictoires entre elles, deviennent équivalentes du point de vue de la vérité, ce qui me semble poser une difficulté. Par exemple, sur quels fondements distinguer une révélation d’une autre, lorsqu’elles ne convergent pas (comme le message du Graal de Abd Ru Shin) ?
Ma question reste donc ouverte : existe-t-il, selon toi, des éléments qui permettent de penser une forme de discernement partageable, même partiel, ou bien faut-il accepter que cette question ne puisse jamais sortir du registre strictement personnel ?
Et si l’on retient cette seconde option, une autre interrogation apparaît : qu’est-ce qui fonde alors la légitimité de la transmission, voire de la conviction, autour de ces propositions spirituelles, notamment lorsqu’elles s’inscrivent dans des cadres éducatifs (des enfants) où la conscience n’est pas encore pleinement constituée (et tournée vers la recherche de la reconnaissance de l’autre) ?
Ces questions n’appellent pas nécessairement de réponse immédiate. Elles visent surtout à explorer la cohérence entre une prétention à l’universalité et les conditions concrètes de sa transmission.
Patrick Thazard : Je pense qu’il existe “une forme de discernement partageable, même partiel”, tout en pensant que la foi relève du registre personnel très intime.
Ma foi n’est pas religieuse mais spirituelle - différence fondamentale à mes yeux qu’il serait trop long d’expliquer ici, mais les présentations de Jérôme Nathanaël donnent un premier aperçu. Comme la Source de ma foi est pour moi le Bien absolu, qui est Amour et Liberté, elle n’a pas de prétention à l’universalité sociale, même si elle a une prétention à avoir un impact universel à long terme sans passer par une conversion générale de l’humanité. Les actes d’amour sont plus créateurs que toute foi.
La condition concrète principale pour transmettre une spiritualité est à mes yeux de donner l’exemple dans sa vie sans devenir un donneur de leçons. Le reste peut devenir une forme de domination, comme cela se fait dans les religions et les idéologies athées.
Transmettre sa foi à ses enfants sous la forme d’un cadre éducatif intellectuellement solide me semble être une erreur profonde. Toute morale religieuse ou athée est une certitude intellectuelle qui enferme. Je souhaite que tout soit sous le signe de l’amour, donc de la liberté de l’enfant à la mesure de sa personnalité et de sa capacité croissante d’autonomie.
Pour sortir des généralités, il se trouve que mes filles ont la trentaine et ne partagent pas ma foi, sans heurts ni trop de déception de ma part. Je crois que j’ai été à peu près à l’écoute de leur rapport intime face à cette question. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu une certaine souffrance chez elles à l’adolescence, car penser de manière autonome n’est pas toujours facile face à un père. Le silence était pour elles une solution pratique et compréhensible.
Alexander Djis : Merci pour ta réponse, elle clarifie bien ta position et je la trouve cohérente dans son intention.
Je comprends mieux ton choix de situer la foi dans un registre intime, non imposable, et de faire de la qualité des actes le véritable lieu d’expression de cette orientation. Sur ce point, je te rejoins largement.
Il me semble néanmoins que cela laisse ouverte une question de fond que nous avons effleurée : si la vérité spirituelle ne cherche ni à se démontrer, ni à se transmettre comme telle, ni à s’imposer, alors elle échappe en grande partie à tout cadre de discernement partageable, et se rapproche d’une orientation existentielle plus que d’une vérité au sens fort.
Ce n’est pas nécessairement un problème en soi, mais cela change le statut de ce dont on parle.
Je garde donc cette interrogation en arrière-plan : existe-t-il, au-delà de l’expérience vécue et des effets qu’elle produit, des éléments permettant de distinguer différentes propositions spirituelles autrement que par leur résonance personnelle ?
Et je me pose aussi, plus largement, une question : la spiritualité a-t-elle réellement besoin de s’appuyer sur une forme de révélation ou de message provenant d’un au-delà pour exister, ou peut-elle se tenir par elle-même, dans une ouverture directe à ce qui dépasse l’humain ?
Autrement dit, à partir de quel moment le recours à une parole révélée transforme-t-il une démarche spirituelle en une forme de religion ?
Patrick Thazard : Tu écris : “Si la vérité spirituelle ne cherche ni à se démontrer, ni à se transmettre comme telle, ni à s’imposer...”.
Pour moi la vérité spirituelle absolue est inaccessible à l’intelligence humaine - aucune parole révélée ne la donne - mais la vérité relative cherche à se transmettre sans se démontrer ni s’imposer.
Tu écris : “la spiritualité a-t-elle réellement besoin de s’appuyer sur une forme de révélation ou de message provenant d’un au-delà pour exister, ou peut-elle se tenir par elle-même, dans une ouverture directe à ce qui dépasse l’humain ?”
Pour moi la spiritualité est le dépassement existentiel dans les actes d’amour et de libération ; c’est la pénitence. Elle est accessible au pire athée, pourvu qu’il le veuille. Louise Michel est pour moi un exemple spirituel.
Tu écris : “Autrement dit, à partir de quel moment le recours à une parole révélée transforme-t-il une démarche spirituelle en une forme de religion ?”
C’est le manque de pénitence... Ce que dit “Le Signe ou La Révélation d’Arès”, c’est que tout dogme, clergé ou théologien adulé, toute forme de pouvoir sur le peuple (même politique), transforme une croyance en religion lorsqu’il n’y a pas assez de pénitence concrète chez les fidèles. C’est le triste parcours de toutes les grandes religions et de toutes les espérances politiques, et c’est pour cela que le Créateur, la Vie a choisi de parler de nouveau à Arès. On peut donc être fidèle d’une grande religion et pénitent.
Bien sûr, rien ne garantit que les fidèles appelés pèlerins d’Arès réussiront à maintenir dans la durée leur espérance hors de la religion. Cela dépend d’eux.
Alexander Djis : Merci pour ta réponse, elle éclaire clairement ta position.
En te lisant, il me semble percevoir une structure que l’on retrouve à plusieurs reprises dans l’histoire religieuse : une parole nouvelle vient relire, corriger ou raviver des formes anciennes devenues, selon elle, insuffisantes ou dévoyées. Ce mouvement de reprise et de redressement est en lui-même compréhensible.
Mais c’est peut-être là que se situe, pour moi, une limite : à partir du moment où cette dynamique s’appuie sur une nouvelle révélation pour réinterpréter les précédentes, on entre dans un régime où le discernement tend à s’effacer au profit d’un acte d’adhésion.
Et à ce seuil, il me semble que deux attitudes deviennent possibles : reconnaître la cohérence interne de la proposition et en explorer le sens, ou bien ne pas y adhérer, non par rejet, mais parce que le passage vers l’origine supra-humaine ne peut être franchi sans un engagement personnel qui dépasse le cadre du discernement partageable.
De mon côté, je reste attaché à l’idée que l’être humain peut accéder à une forme de justesse, de transformation et de vertu sans nécessairement s’appuyer sur une parole révélée. Non pas en opposition à ces voies, mais indépendamment d’elles.
Cela ne retire rien à ton chemin, ni à la sincérité de ta recherche, mais cela marque simplement une différence de position sur ce point précis, qui n’est plus partageable.
Patrick Thazard : Je suis heureux de voir, mon cher Alexander, que nous nous sommes compris.
Il est possible que ta voie de recherche de la vertu te mène plus près que moi du Créateur, de la Vie, même dans l’incroyance et dans l’inconscience de cette proximité. C’est entre autres pourquoi Jésus disait il y a 2000 ans : Ne juge pas.
Cela résonne avec notre thème de la non-dualité : tout ce qui existe est Un, est Enfant de l’Amour sur l’espace infini.
Merci pour cet échange spirituel.
Alexander Djis : Merci pour cet échange, qui aura permis d’aller au bout d’un point rarement exploré avec autant de précision.
Il me semble que nous avons atteint une limite structurante : celle où la question de la vérité ne peut plus être tranchée sans engager une posture fondamentale.
D’un côté, une confiance assumée dans l’intime comme lieu ultime de validation.
De l’autre, la recherche d’un discernement qui puisse, au moins en partie, se partager et se confronter.
Entre les deux, il n’y a pas nécessairement de synthèse — mais une bifurcation.
Chacun avance alors selon ce qu’il est prêt à reconnaître comme source.
Et peut-être que le véritable enjeu n’est pas de choisir une réponse, mais de savoir jusqu’où l’on accepte de questionner ce qui, en soi, donne déjà réponse.
Un mot de gratitude pour conclure
Merci à Alexander et Patrick pour la qualité de leur présence dans cet échange — pour la patience avec laquelle ils se sont écoutés, la précision avec laquelle ils se sont répondu, et l’élégance avec laquelle ils ont su rester ouverts là où leurs chemins divergent.
Ce dialogue est né spontanément, dans les commentaires, sans mise en scène. C’est précisément ce qui en fait la valeur.
Si quelque chose dans cet échange vous a traversé — une question qui résonne, une nuance qui accroche, une perspective que vous auriez envie d’apporter — la section Commentaires est là pour vous. Alexander et Patrick pourront vous répondre. Et si vous souhaitez contribuer à votre tour à ces Dialogues, sous une forme plus développée, je vous rappelle que la rubrique Communauté est ouverte à votre parole.
Ce qui circule ici n’appartient à personne — et c’est tant mieux.
Jérôme Nathanaël
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