Le désir d’être : méditation sur un poème initiatique de René Daumal
Itinéraire d'une transformation radicale : de l'illusion de posséder à la nécessité de devenir
René Daumal, chercheur de vérité et disciple de l’éveil
Né le 16 mars 1908 et décédé le 21 mai 1944, René Daumal demeure un écrivain et poète français dont la renommée paradoxale s’avère plus établie dans le monde anglo-saxon que dans la francophonie qui l’a vu naître. Cette reconnaissance différenciée témoigne peut-être de la difficulté qu’éprouve la culture française à accueillir ceux de ses enfants qui s’aventurent dans les territoires périlleux de la quête métaphysique radicale, préférant souvent célébrer les virtuoses du verbe aux explorateurs de l’être. Daumal appartient résolument à cette seconde catégorie, celle des chercheurs qui placent la transformation intérieure au-dessus de la performance littéraire, même si son œuvre manifeste une maîtrise remarquable de l’expression poétique et romanesque.
Il est l’auteur de La Grande Beuverie, roman qui présente sur le ton de l’humour caustique une critique des rouages de la société et des faux-semblants des comportements humains, et du roman allégorique Le Mont Analogue, sous-titré Un roman d’aventures symboliquement authentiques et non euclidiennes d’escalade de montagne. Ces deux ouvrages ne constituent pas de simples exercices littéraires, mais procèdent directement de son amitié avec Alexandre de Salzmann, un élève de G. I. Gurdjieff, et du radical travail sur soi qu’il entreprit à leur suite. La rencontre avec l’enseignement gurdjieffien marque une rupture décisive dans la trajectoire de Daumal, transformant ses intuitions de jeunesse en une discipline rigoureuse et ses aspirations romantiques en une ascèse quotidienne.
Il écrivit également de nombreux articles sur la spiritualité hindoue qu’il avait étudiée dans les textes puisqu’il avait très jeune appris le sanskrit, manifestant ainsi cette soif de connaissance directe des sources qui caractérise les véritables chercheurs spirituels. Il laisse également des poèmes éclairants comme La Guerre Sainte, parabole de la guerre intérieure qu’il menait avec lui-même pour accéder à l’être réel, ce combat que toutes les traditions authentiques reconnaissent comme le véritable jihad, la lutte contre l’ennemi intérieur que constituent nos mécanismes automatiques, nos illusions confortables, notre sommeil existentiel.
Il décède à 36 ans, des suites de la tuberculose qu’il avait sans doute contractée plus jeune en s’intoxiquant au tétrachlorométhane (CCl4) dont il se servait pour tuer les coléoptères qu’il collectionnait mais également pour se plonger volontairement dans des intoxications proches d’états comateux, expériences extrêmes ressemblant à ce que certains appelleront plus tard expériences de mort imminente, démarche qui témoigne de l’intensité parfois dangereuse de sa quête.
René Daumal avait précédemment fondé à Paris en 1928, avec Roger-Gilbert Lecomte, Roger Vailland et le peintre Josef Síma, la revue Le Grand Jeu, cri de révolte contre un Occident rationaliste qui a oublié le noyau de la vérité absolue énoncée par « les Rishis védiques, les Rabbis cabalistes, les prophètes, les mystiques, les grands hérétiques de tous les temps, et les poètes, les vrais » et notamment Rimbaud. Josef Síma réalise un portrait de René Daumal en 1930 qui capte quelque chose de l’intensité brûlante de ce jeune homme en quête d’absolu. La revue connaît trois numéros de 1928 à 1930, le quatrième reste dans les cartons.
C’est après la cessation de la revue, au moment où les intuitions fulgurantes de la jeunesse appellent une méthode et une discipline, que Daumal rencontre l’enseignement de Gurdjieff qu’il suivra et mettra en pratique jusqu’à son décès, trouvant dans cette voie la structure nécessaire à l’accomplissement de ses aspirations les plus profondes.
L’enseignement de Gurdjieff : un cadre pour comprendre le poème
Pour saisir pleinement la portée du poème de Daumal sur le désir d’être, il convient de rappeler quelques concepts fondamentaux de l’enseignement de George Ivanovitch Gurdjieff, ce maître caucasien qui développa au début du XXe siècle un système de connaissance intégrant les sagesses orientales et occidentales dans une synthèse pratique destinée à l’homme contemporain.
Gurdjieff enseignait que l’humanité ordinaire vit dans un état de sommeil, une sorte de somnambulisme existentiel où l’individu se croit éveillé, conscient et maître de lui-même, alors qu’il fonctionne mécaniquement, réagit automatiquement aux stimuli extérieurs et intérieurs, et demeure prisonnier d’une constellation d’habitudes, de conditionnements et d’identifications qui constituent son ego ou ce qu’il appelait la “fausse personnalité”.
Dans cette perspective, l’être humain ordinaire ne possède pas d’unité intérieure réelle : il est une multiplicité de “moi” fragmentaires et contradictoires qui se succèdent au gré des circonstances, chacun se prenant momentanément pour le centre de la personne et parlant en son nom sans aucune continuité ni cohérence véritable. Cette fragmentation explique pourquoi nous prenons des décisions que nous ne tenons pas, éprouvons des émotions qui nous submergent sans que nous les ayons choisies, pensons des pensées qui surgissent d’elles-mêmes sans direction consciente. Gurdjieff distinguait radicalement la “personnalité”, cette construction sociale et psychologique faite d’imitations, de rôles, d’opinions empruntées et de mécanismes de défense, de l’”essence”, le noyau authentique mais généralement sous-développé de l’être humain, ce qui en nous est véritablement original et propre.
Le travail sur soi, dans la perspective gurdjieffienne, consiste précisément à développer cette essence, à créer une unité intérieure véritable qu’il appelait le “Je réel” ou le “Maître intérieur”, et à s’éveiller progressivement de l’état de sommeil dans lequel nous passons notre existence. Ce travail exige des efforts conscients et une souffrance volontaire, c’est-à-dire l’acceptation de voir nos illusions se dissiper, de reconnaître notre véritable état, et de persévérer dans les exercices et les observations de soi qui permettent cette transformation. Gurdjieff insistait également sur la notion de “rappel de soi”, cette pratique consistant à diviser l’attention entre l’objet de notre activité et notre propre présence en train d’accomplir cette activité, créant ainsi un état de conscience supérieur à la conscience ordinaire.
C’est à la lumière de ces enseignements que le poème de Daumal révèle toute sa profondeur et sa précision technique, car il ne s’agit pas d’une méditation poétique abstraite mais d’une véritable cartographie des états de conscience et des étapes du réveil spirituel, tracée par quelqu’un qui parcourait effectivement ce chemin ardu.
Le poème : une cartographie de l’éveil en huit stations
René Daumal fut un grand chercheur de vérité et un passionné de montagne qui comprenait que l’ascension verticale des sommets constituait une métaphore vivante et une pratique concrète de l’élévation spirituelle. Son poème sur le désir d’être résume en quelques phrases d’une concision remarquable l’itinéraire qui mène l’être humain de son état ordinaire à la prise de conscience de la nécessité d’un développement spirituel, donc d’un travail sur soi, pour accéder à la vie en plénitude.
Chaque ligne de ce texte marque une station, un degré de compréhension, une étape dans le processus de désidentification et de réveil. Voici ce qu’il nous dit :
“Je suis mort parce que je n’ai pas le désir,
Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder,
Je crois posséder parce que je n’essaie pas de donner ;
Essayant de donner, on voit qu’on n’a rien,
Voyant qu’on n’a rien, on essaie de se donner,
Essayant de se donner, on voit qu’on n’est rien,
Voyant qu’on est rien, on désire devenir,
Désirant devenir, on vit.”
L’illusion de la possession et la mort spirituelle
“Désirant devenir, on vit”, nous dit René Daumal dans la conclusion qui éclaire rétrospectivement tout le parcours, et l’on comprend mieux alors le sens de la première phrase, “je suis mort”, sous-entendu à la vie spirituelle, parce que je n’en ai pas le désir, et je n’en ai pas le désir parce que “je crois posséder”, parce que je pense que la vie se résume à avoir, à accumuler des possessions et non à travailler pour développer mon être et accéder à une dimension plus large. Cette première affirmation, “je suis mort”, constitue un diagnostic brutal de l’état ordinaire de l’humanité, celui que Jésus évoquait lorsqu’il invitait à “laisser les morts enterrer leurs morts”, ou que les mystiques soufis décrivaient en parlant de l’homme insouciant, distrait, absent à lui-même.
Cette mort spirituelle ne ressemble en rien à la mort physique : c’est une absence de vie véritable au sein même de l’activité biologique, une existence réduite à ses fonctions mécaniques, végétatives et réactives, privée de la dimension proprement humaine qui est la conscience éveillée, la présence à soi, la capacité de choix véritables et non conditionnés. Dans le langage gurdjieffien, on pourrait dire que cette mort désigne l’état de l’homme machine, de l’automate biologique qui fonctionne selon des programmes établis sans jamais accéder à la liberté intérieure qui définit l’humain accompli. Et pourquoi cet état de mort persiste-t-il ? Parce que manque le désir de sortir de cette condition, parce que l’aspiration à quelque chose de plus grand, de plus réel, de plus vivant ne se manifeste pas.
Cette première phrase nous dit donc avec une économie de moyens remarquable : “je suis mort parce que je n’ai pas le désir, je n’ai pas le désir parce que je crois posséder” — je suis mort à la vie spirituelle parce que je ne la recherche pas, je ne la recherche pas parce que je me contente de posséder des biens, des objets, et que cela me donne une illusion de sécurité et d’identité qui me suffit. La société contemporaine, avec son culte de la consommation, son obsession pour l’accumulation matérielle, ses promesses incessantes de bonheur par l’acquisition de nouveaux objets, de nouvelles expériences, de nouveaux statuts, entretient méticuleusement cette illusion et éteint systématiquement le désir spirituel sous des couches successives de désirs artificiellement créés et entièrement tournés vers l’extérieur.
Mais on peut également, et Daumal y invite implicitement, élargir le sens du mot posséder au-delà de la possession matérielle, et parler de possession de connaissances, de diplômes, de reconnaissance sociale, de pouvoir sur autrui, et même de possession de pouvoirs psychiques, de capacités de guérison, de facultés paranormales. René Daumal nous met en garde avec une lucidité qui devrait nous faire réfléchir : posséder de tels pouvoirs ne signifie pas forcément être entré dans la vie spirituelle, qui elle concerne un travail sur soi, un travail sur l’être et non sur l’avoir, fût-il subtil. Combien de chercheurs spirituels contemporains s’égarent dans la quête de pouvoirs, de siddhis comme les nomme la tradition hindoue, et s’imaginent progresser spirituellement alors qu’ils ne font qu’enrichir leur arsenal de possessions, déplaçant sur le plan subtil les mécanismes d’avidité et d’identification qui les enchaînaient sur le plan matériel !
L’épreuve du don et la découverte du vide intérieur
Le texte enchaîne avec une logique implacable : “je crois posséder parce que je n’essaie pas de donner, essayant de donner on voit qu’on a rien”. Cette proposition mérite qu’on s’y arrête longuement, car elle identifie le mécanisme précis par lequel l’illusion se maintient : tant que nous ne tentons pas de donner véritablement, nous pouvons entretenir l’idée confortable que nous possédons quelque chose de valeur, que notre vie est remplie, que nous avons de quoi partager. C’est l’acte même de vouloir donner qui révèle la vacuité de nos prétendues possessions, qui expose l’inanité de nos accumulations, qui dévoile que nous ne détenons rien d’essentiel.
Il faut se rappeler que René Daumal, dans ce texte aride destiné à nous provoquer à la réflexion plutôt qu’à nous bercer de consolations illusoires, se place résolument au niveau de la vie spirituelle et non au niveau des échanges sociaux ordinaires. Il nous dit donc que, au moment où nous essayons de donner quelque chose d’essentiel, de transmettre ce qui pourrait véritablement aider l’autre dans son propre développement, nous découvrons que, sur le plan de l’être, tant que nous n’avons pas entrepris un travail de développement personnel authentique, un travail sur soi dans le sens gurdjieffien du terme, nous n’avons rien de fondamental à transmettre, rien qui puisse réellement éveiller l’autre, l’élever, le transformer.
Cette découverte peut s’avérer dévastatrice pour l’ego qui s’identifiait à ses connaissances, à ses opinions, à sa culture, à son statut de personne éduquée ou spirituellement avancée. C’est dans la volonté d’un don essentiel, dans l’aspiration à offrir quelque chose de véritablement précieux à l’autre, que l’homme peut être amené à comprendre que son avoir ne vaut rien, qu’il n’a rien qui tienne au regard de l’exigence spirituelle authentique. Nous pouvons posséder des bibliothèques entières de livres sacrés sans avoir intégré une seule vérité dans notre être ; nous pouvons connaître par cœur tous les sutras et tous les mantras sans avoir transformé un seul de nos défauts ; nous pouvons parler éloquemment de compassion, de présence, d’éveil, sans avoir développé la moindre capacité réelle dans ces domaines.
Alors, constatant qu’il n’a rien d’essentiel à donner, l’homme en arrive à la proposition suivante : il décide de se donner lui-même. “Voyant qu’on n’a rien, on essaie de se donner, essayant de se donner, on voit qu’on n’est rien”. Ce passage marque une intensification de la crise existentielle et spirituelle : après avoir découvert que nos possessions sont vaines, nous découvrons maintenant que notre être lui-même est inconsistant. En essayant de se donner, l’être humain est confronté à ses contradictions internes, à son instabilité intérieure, à l’absence d’unité et de continuité qui caractérise son état ordinaire, à son manque de construction et d’accomplissement.
Cette expérience correspond exactement à ce que Gurdjieff nommait le choc de la prise de conscience de notre véritable état : nous découvrons que nous ne sommes pas un “je” unifié mais une multiplicité de “moi” contradictoires, que nous n’avons pas de volonté réelle mais seulement des désirs qui nous traversent, que nous ne sommes pas conscients mais plongés dans le sommeil, que nous n’existons pas véritablement au sens fort du terme. Comment pourrions-nous nous donner si nous n’existons pas de manière unifiée et consciente ? Comment pourrions-nous offrir notre présence si nous sommes absents à nous-mêmes ? Cette découverte peut conduire au désespoir ou, comme le montre la suite du poème, au désir authentique de transformation.

Le désir de devenir et l’entrée dans la vie véritable
“Voyant qu’on est rien, on désire devenir, désirant devenir, on vit.” Ces deux dernières propositions marquent le tournant décisif, le moment où la destruction des illusions cesse d’être simplement destructrice pour devenir créatrice, où le diagnostic implacable de notre état ouvre sur la possibilité de la transformation. Voir qu’on est rien n’est pas ici un constat nihiliste menant à la résignation ou à la dépression, mais une vision libératrice qui dissout les fausses identifications et rend possible l’émergence du désir authentique de devenir, c’est-à-dire du désir de développer un être véritable, de construire cette unité intérieure, ce “Je réel” dont parle Gurdjieff.
Ce désir de devenir constitue le moteur du travail spirituel, l’énergie qui permettra de persévérer dans les efforts conscients et d’accepter la souffrance volontaire inhérente à toute transformation réelle. Il ne s’agit plus du désir de posséder qui caractérisait l’état de mort spirituelle, mais du désir d’être, du désir de s’accomplir, du désir de réaliser les potentialités dormantes de notre essence. Et c’est ce désir qui définit la vie véritable : “désirant devenir, on vit”. La vie, dans son sens plein et non dans son sens biologique minimal, commence avec l’aspiration à se transformer, avec l’engagement sur le chemin du développement spirituel, avec l’entrée dans le travail sur soi.
Cette formulation finale révèle une vérité paradoxale : nous ne commençons véritablement à vivre qu’au moment où nous reconnaissons que nous étions morts, nous n’accédons à l’être qu’en acceptant de voir que nous n’étions rien, nous ne désirons authentiquement que lorsque nous cessons de croire posséder. La vie spirituelle commence par une mort aux illusions, par une naissance à la conscience de notre véritable condition, par l’éveil du désir de transformation qui signe notre entrée dans le processus de devenir véritablement humain.
La rencontre de l’autre comme révélateur : la dimension relationnelle de l’éveil
Ce texte d’une telle radicalité, d’une telle densité, où chacune des parties nécessiterait à elle seule un long développement tant les implications en sont profondes et multiples, révèle ce qui constitue peut-être l’enseignement le plus essentiel et le plus souvent négligé dans les approches spirituelles contemporaines. La découverte décrite par Daumal se produit à la rencontre de l’autre, dans le contexte de la relation, au sein de l’espace intersubjectif où se manifeste notre désir de donner quelque chose d’essentiel.
C’est lorsqu’il veut offrir un don essentiel à l’autre que René Daumal prend conscience que, dans ses possessions, il n’est rien qui vaille, que s’il essaie de se donner, il n’est pas suffisamment construit, suffisamment accompli pour être à la hauteur de ce don essentiel. Cette dimension relationnelle de l’éveil spirituel mérite qu’on s’y attarde, car elle contraste fortement avec l’imagerie populaire de la quête spirituelle comme retrait du monde, isolement méditatif, fuite des relations humaines jugées trop complexes ou trop distrayantes.
Daumal nous indique au contraire que c’est précisément dans la rencontre de l’autre, dans le désir de transmission, dans l’aspiration à aider véritablement quelqu’un d’autre dans son propre cheminement, que se révèle notre véritable état. L’autre devient un miroir impitoyable mais libérateur, un catalyseur qui précipite la crise salutaire de la prise de conscience. Tant que nous restons seuls avec nos pratiques, nos méditations, nos lectures spirituelles, nous pouvons entretenir l’illusion de notre avancement, construire une image flatteuse de notre développement, nous identifier à nos expériences et à nos compréhensions intellectuelles.
Mais dès que nous voulons véritablement aider l’autre, non pas lui prodiguer des conseils superficiels ou lui transmettre des connaissances livresques, mais l’accompagner dans sa propre transformation, lui offrir quelque chose qui puisse réellement l’éveiller, nous voilà confrontés à la question cruciale : qu’ai-je à donner ? Qui suis-je pour prétendre guider quelqu’un ? Quelle transformation ai-je effectivement accomplie en moi-même ? Cette confrontation à l’autre, portée par le désir de donner, constitue donc un test décisif qui révèle notre véritable niveau d’être et non notre niveau apparent de connaissance ou de pratique.
Gurdjieff insistait d’ailleurs sur l’importance du travail en groupe, considérant que la friction avec les autres, les difficultés relationnelles, les projections et les résistances qui émergent dans le contexte collectif constituaient un matériau irremplaçable pour le travail sur soi. On ne peut véritablement se connaître dans l’isolement, car nos mécanismes de défense, nos identifications, nos illusions ne se manifestent pleinement que dans la relation. C’est l’autre qui, par sa simple présence, par ses réactions, par ses besoins, nous oblige à sortir de nos constructions mentales confortables et à nous confronter à notre réalité.
Résonances avec les traditions spirituelles universelles
Cette cartographie de l’éveil proposée par Daumal dans son poème trouve des échos dans de nombreuses traditions spirituelles, témoignant ainsi de son universalité et de sa vérité vécue plutôt que de sa simple originalité littéraire. Dans le bouddhisme, le chemin commence par la noble vérité de la souffrance (dukkha), qui correspond à cette reconnaissance de la mort spirituelle dont parle Daumal, et se poursuit par l’identification de la cause de cette souffrance dans l’attachement et la saisie, ce que Daumal nomme “croire posséder”. Le renoncement bouddhiste (nekkhamma) résonne avec ce mouvement de “voir qu’on n’a rien”, et la pratique du don généreux (dana) avec cette tentative de donner qui révèle notre vacuité.
Dans la tradition chrétienne mystique, on retrouve cette même structure dans l’enseignement de Maître Eckhart sur le détachement absolu et la pauvreté spirituelle : “Tant que l’homme a encore en lui le désir d’accomplir la très chère volonté de Dieu, cet homme n’a pas la pauvreté dont nous voulons parler”, écrit-il, indiquant que même le désir spirituel doit être transcendé pour accéder à l’état de pure réceptivité où Dieu peut naître dans l’âme. Cette pauvreté radicale correspond au “voir qu’on n’est rien” de Daumal, et la naissance de Dieu dans l’âme correspond à ce désir de devenir qui fait entrer dans la vie véritable.
Dans le soufisme, cette même progression s’exprime à travers les stations (maqamat) et les états (ahwal) du chemin spirituel, commençant par la conversion (tawba), le rejet du monde matériel (zuhd), la patience (sabr), et progressant vers l’annihilation du moi (fana) avant la subsistance en Dieu (baqa). Le “voir qu’on n’est rien” correspond au fana, cette dissolution de l’ego qui précède l’émergence de l’être véritable unifié au Réel.
Cette convergence des grandes traditions spirituelles sur cette structure fondamentale du chemin — reconnaissance de l’état de sommeil ou de mort spirituelle, dissolution des illusions et des identifications, mort de l’ego, renaissance à un être authentique — confirme que Daumal n’invente pas une théorie abstraite mais décrit une réalité expérientielle accessible à quiconque s’engage véritablement dans le travail de transformation intérieure.
Implications pour la quête spirituelle contemporaine
Dans le contexte contemporain marqué par une prolifération d’offres spirituelles souvent superficielles, par une commercialisation de la sagesse transformée en produit de consommation, par une confusion entre bien-être psychologique et transformation spirituelle, le poème de Daumal sonne comme un rappel salutaire de l’exigence et de la radicalité inhérentes à tout chemin authentique. Notre époque aime les promesses faciles, les techniques rapides, les expériences spectaculaires qui ne demandent pas de remise en question profonde de notre mode de vie et de notre structure psychologique.
Le marché du développement personnel propose mille méthodes pour “améliorer” notre vie, augmenter notre performance, optimiser notre bien-être, mais combien de ces approches posent réellement la question de l’être ? Combien nous invitent à voir que nous sommes morts spirituellement, que nous ne possédons rien d’essentiel, que nous ne sommes rien dans notre état ordinaire ? La plupart des démarches contemporaines renforcent au contraire l’ego en lui promettant plus de contrôle, plus de pouvoir, plus de succès, plus de bonheur, ajoutant ainsi des couches supplémentaires d’illusions plutôt que de les dissoudre.
Le poème de Daumal nous rappelle qu’il n’y a pas de transformation spirituelle authentique sans passage par cette crise de la reconnaissance de notre véritable état, sans cette destruction des illusions qui peut sembler négative mais constitue en réalité la condition nécessaire de toute reconstruction sur des bases solides. Il nous invite à distinguer radicalement l’avoir de l’être, la possession de l’essence, l’accumulation de la transformation. Il nous met en garde contre les pièges de la spiritualité-possession, où l’on collectionne les expériences, les enseignements, les pouvoirs, les initiations, sans jamais se transformer véritablement.
Il nous indique également l’importance cruciale du désir authentique, de cette aspiration à devenir qui ne peut émerger qu’après la dissolution des faux désirs orientés vers la possession. Ce désir de transformation constitue un don précieux, une grâce qui ne se décrète pas mais qui naît de la rencontre entre la lucidité impitoyable sur notre état réel et l’intuition qu’une autre manière d’être est possible. Cultiver ce désir, le protéger contre les distractions innombrables de la vie contemporaine, lui donner priorité sur tous les autres désirs, constitue déjà un travail spirituel considérable.

Vers une pratique concrète de l’éveil
Comment alors traduire les enseignements de ce poème en pratique concrète ? Comment passer de la compréhension intellectuelle à l’application vivante dans notre existence quotidienne ? Voici quelques pistes inspirées par le texte de Daumal et par l’enseignement gurdjieffien dont il procède.
D’abord, cultiver l’observation de soi sans jugement ni justification, cette capacité à regarder nos mécanismes internes — pensées, émotions, sensations, réactions — avec la même objectivité qu’un naturaliste observant des phénomènes naturels. Cette observation révèle progressivement notre manque d’unité, notre fonctionnement mécanique, nos identifications multiples, créant ainsi les conditions de cette prise de conscience dont parle Daumal.
Pour cela, pratiquer le rappel de soi dans les situations ordinaires de la vie, cette division de l’attention qui nous permet d’être simultanément conscients de ce que nous faisons et du fait que nous le faisons, de l’objet et du sujet, du monde extérieur et de notre présence intérieure. Cette pratique développe progressivement une conscience de soi continue qui constitue le début de l’unité intérieure.
Examiner régulièrement nos possessions — matérielles, intellectuelles, émotionnelles, spirituelles — avec la question : qu’est-ce que je crois posséder ? En quoi ces possessions définissent-elles mon identité ? Que se passerait-il si je les perdais ? Cette investigation révèle les identifications qui nous maintiennent dans l’état de mort spirituelle et ouvre la possibilité d’un détachement véritable.
Enfin, et peut-être surtout, s’engager dans la relation aux autres avec l’intention authentique de donner quelque chose d’essentiel, non pour satisfaire notre ego ou pour nous sentir utiles, mais dans un véritable mouvement de générosité spirituelle. C’est dans cet engagement relationnel que se révèleront nos limites et nos illusions, et que naîtra le désir authentique de transformation.
Le poème de René Daumal ne nous offre pas de consolation facile mais une carte rigoureuse du territoire spirituel, traçant le chemin qui mène de la mort à la vie véritable. À nous de l’emprunter avec courage et persévérance, sachant que “désirant devenir, on vit”.
© 2026 - Les Dialogues du Nouveau Monde par Jérôme Nathanaël
Bibliographie
Si la lecture de ce texte éveille en vous le désir d'explorer plus avant l'univers de René Daumal et les différentes traditions auxquelles nous avons fait écho, je vous propose ci-dessous une sélection d'ouvrages fondamentaux, organisés par auteur et tradition, qui constituent autant de portes d'entrée vers ces chemins de transformation intérieure :
René Daumal
Le Mont Analogue : Roman d’aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques, Paris, Gallimard, 1952 (réédition Éditions Allia, 2020)
La Grande Beuverie, Paris, Gallimard, 1938 (réédition Éditions Allia)
Le Contre-ciel, Paris, Gallimard, 1936 (poésie)
L’Évidence absurde : Essais et notes I (1926-1934), Paris, Gallimard, 1972
Georges Ivanovitch Gurdjieff
Récits de Belzébuth à son petit-fils : Critique objectivement impartiale de la vie des hommes, Paris, Éditions du Rocher, 1956 (3 tomes
Rencontres avec des hommes remarquables, Paris, Éditions du Rocher, 1960
La Vie n’est réelle que lorsque “Je Suis”, Paris, Éditions du Rocher, 1982
Ouspensky, Piotr Démianovitch, Fragments d’un enseignement inconnu, Paris, Stock, 1949 (témoignage d’un élève sur l’enseignement de Gurdjieff)
Maître Eckhart et la mystique chrétienne
Œuvres de Maître Eckhart : Sermons-traités, traduction de Paul Petit, préface de Jean-Pierre Lombard, Paris, Gallimard, coll. “Tel”, 1988
Du détachement et autres textes, traduction de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, Paris, Payot & Rivages, 1995
Les Sermons, traduction d’Édouard Vandebroek, édition critique, Arfuyen, 2022
Bouddha et le bouddhisme theravada
Walpola Rahula, L’enseignement du Bouddha d’après les textes les plus anciens, Paris, Éditions du Seuil, coll. “Points Sagesses”, 1961 (ouvrage de référence sur les fondements du bouddhisme selon le Canon Pāli)
Nyanaponika Thera, Le Cœur de la méditation bouddhique : Manuel de méditation mentale selon l’enseignement du Bouddha, Paris, Dervy, 1997 (sur la pratique de la pleine conscience/vipassana)
Buddhaghosa, Le Chemin de la Pureté (Visuddhimagga), traduction de Christian Maës, Paris, Fayard, 2017 (texte classique du Ve siècle, somme de la doctrine theravada)
Rûmî et le soufisme
Rûmî, Jalâl ad-Dîn, Odes mystiques (Dîwân de Shams de Tabrîz), traduction d’Eva de Vitray-Meyerovitch et Mohammad Mokri, Paris, Éditions du Rocher, 2003
Rûmî, Jalâl ad-Dîn, Mathnawî : La Quête de l’Absolu, traduction d’Eva de Vitray-Meyerovitch, Paris, Éditions du Rocher, 1990
Ibn Arabi, Muhyiddîn, Traité de l’Amour, traduction de Maurice Gloton, Paris, Albin Michel, 1986
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