4 Commentaires
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Avatar de Georges Dhers

Cet article montre le paradoxe ambiant de nos sociétés et leur incapacité à agir sur les causes internes de leur propre malheur

Avatar de Patrick Thazard

Mon cher Jérôme Nathanaël, tu nous parles ici du drame millénaire de la spiritualité qui se décompose en superstition religieuse ou en barbarie laïque... Tes mots sont justes. C'est une part de l'enseignement de Michel Potay, prophète mort l'année dernière et que tu connais. C'est en fait une vérité enseignée par tous les messagers du Créateur, y compris Moïse qui refusait les pouvoirs humains (Hébreux vivant en anarchie pendant environ 200 ans vers -1000 avant JC, Bible-Samuel 7,8). Je vois l'histoire des relations entre les hommes et la Vie absolue comme une série d'épisodes historiques plus ou moins tragiques.

Puisque le judaïsme hassidique t'inspire particulièrement, je pense à la surdité des Hébreux qui, il y a deux mille ans et encore aujourd'hui, n'ont pas voulu massivement écouter Jésus dans son Sermon sur la Montagne - le cœur de son enseignement. Parlant à personne d'autre qu'aux Hébreux, Jésus est alors l'accomplissement de tous les prophètes bibliques depuis Abraham. Cela ne veut pas dire à mes yeux qu'il est Fils de Dieu, comme le croient les chrétiens d'église depuis les tragiques conciles du quatrième siècle.

Ce rejet de Jésus par les Hébreux/Juifs est un échec historique dont nous vivons aujourd'hui les lourdes conséquences. La chrétienté est ainsi un échec, faute de l'expérience spirituelle millénaire des Hébreux/Juifs, et le monde n'a toujours pas changé en Bien...

Pour moi Jésus allait plus loin qu'Amos en nous enseignant notre nature divine. "La justice comme un torrent qui ne tarit pas" (Bible-Amos 5,24) n'est possible que par l'accomplissement de la nature divine des humains - acte libre et libérateur par excellence.

Six cents ans après l'échec historique de Jésus, Mahomet a su relancer une vie spirituelle basée sur la relation directe entre la Vie absolue et le croyant, mais c'est une autre histoire religieuse qui a aussi ses limites.

Enfin - désolé pour ce long commentaire - j'aime beaucoup tes mots : "Et la prophétie, dans son sens le plus précis, le plus fidèle, le plus hébraïque, n’est pas la prédiction de l’inévitable. C’est le nom de la Voix qui dit : il est encore possible de ne pas aller là où vous allez."

Avatar de Jérôme Nathanaël

Ton commentaire m'émeut et me stimule tout à la fois, car il contient une lucidité réelle, notamment sur l'échec des conciles du IVe siècle à restituer fidèlement le message de Jésus, et pourtant il reconduit, presque à son insu, l'un des glissements historiques aux conséquences les plus mortifères de toute la pensée occidentale : l'essentialisation du rejet de Jésus par « les Hébreux/Juifs ». Ce raccourci, que l'Église institutionnelle a progressivement érigé en dogme implicite dès le IIe siècle, sous les noms de théologie de la substitution ou théologie du mépris, a fourni pendant près de vingt siècles le substrat idéologique de persécutions d'une violence et d'une continuité proprement stupéfiantes : pogroms, expulsions massives, inquisitions, ghettos obligatoires, et finalement la Shoah, dont aucun historien sérieux ne peut décemment déconnecter la logique exterminatrice du terreau antijudaïque chrétien — un terreau que Jules Isaac a documenté avec une rigueur implacable dans "Jésus et Israël" (1948), ouvrage écrit dans les larmes d'un homme qui venait de perdre toute sa famille à Auschwitz. Nommer ce fait n'est pas charger la conscience de tout croyant sincère, et tu l'es manifestement, mais c'est refuser de laisser circuler, même innocemment, une idée aussi lourdement ensanglantée sans en rappeler le prix réel et les visages concrets de ses victimes.

Laisse-moi donc introduire quelques nuances que la recherche historique contemporaine impose désormais avec une force croissante, nuances qui permettent non seulement de rétablir une vérité plus complexe et plus juste, mais aussi de restaurer pleinement la dignité d'un peuple que vingt siècles de caricature théologique ont rendu martyr.

Premièrement, Jésus n'est pas rejeté par « les Juifs » — il est rejeté par une fraction bien précise du pouvoir juif de son époque. La Palestine du Ier siècle abrite un judaïsme pluriel et bouillonnant : pharisiens, sadducéens, esséniens, zélotes, scribes indépendants — autant de courants qui lisent la Torah avec des yeux radicalement différents et attendent un Messie qui ne ressemble pas à Jésus de la même façon. Parmi eux, ce sont les sadducéens, grande prêtrise aristocratique étroitement liée à l'occupant romain, dont Caïphe est la figure emblématique, qui orchestrent l'arrestation et la livraison de Jésus à Pilate. Les pharisiens, eux, entretiennent avec Jésus une relation de débat vif mais nullement unilatéralement hostile : Nicodème lui rend visite de nuit, d'autres l'interrogent avec une curiosité réelle. Et des milliers de Juifs ordinaires, selon Flavius Josèphe lui-même, « deviennent ses disciples ». Réduire toute cette complexité vivante à « les Hébreux n'ont pas voulu écouter Jésus » est une contraction qui gomme précisément ce qui serait le plus fécond à comprendre, et le plus honnête à transmettre.

Deuxièmement, il y a bien eu une réception profonde de l'enseignement de Jésus parmi les Juifs, et cette communauté a été délibérément effacée par la suite. La communauté de Jérusalem réunie autour de Jacques le Juste, frère de Jésus, que ses contemporains juifs eux-mêmes surnommaient ha-Tzaddik, le Juste, et dont on dit qu'il avait les genoux calleux comme des chamelles à force de prier dans le Temple, continuait d'observer la Torah, de fréquenter le Temple et de confesser Jésus comme le Messie attendu d'Israël. Ce mouvement, désigné nozrim (nazoréens), constitue un judéo-christianisme vivant et enraciné, inscrit dans la stricte continuité prophétique d'Amos, d'Isaïe, de Michée. Ces hommes et ces femmes-là n'ont assurément pas rejeté Jésus. Et pourtant, ils ont été marginalisés, d'abord par les grandes autorités sacerdotales après l'assassinat de Jacques en 62, puis surtout par la Grande Église elle-même, qui a qualifié d'hérétiques ces disciples pourtant les plus proches historiquement de l'enseignement originel. Irénée de Lyon les condamne dès 180, Épiphane de Salamine les pourchasse au IVe siècle, Augustin en signale encore les survivances au Ve. La question pertinente n'est donc pas : « Pourquoi les Juifs ont-ils rejeté Jésus ? », mais bien plutôt : « Comment se fait-il que les Juifs qui ont suivi Jésus aient été méthodiquement effacés de la mémoire chrétienne officielle ? »

Troisièmement, ce sont les conciles du IVe siècle qui constituent le moment d'une mutation radicale et irréversible. Le concile de Nicée (325) ne clarifie pas seulement une doctrine : il extrait Jésus de son contexte sémitique et prophétique pour l'inscrire dans la métaphysique grecque du homoousios, terme philosophique néoplatonicien qui n'existe nulle part dans l'enseignement de Jésus tel que les Évangiles synoptiques le transmettent. Constantin lui-même, dans sa lettre annonçant les décisions du concile, appelle explicitement à « ne rien avoir en commun avec la foule juive détestable ». C'est en ce moment-là, précisément, que la rupture est institutionnalisée et sanctifiée, non par des Juifs qui rejettent Jésus, mais par une Église impériale qui rejette et efface la judaïté constitutive de Jésus.

Le paradoxe tragique que tu pressens, l'échec de la chrétienté, est donc réel, mais son origine est inversée. Ce n'est pas parce que les Juifs n'ont pas suivi Jésus que le monde n'a pas changé en Bien. C'est parce que ceux qui se sont proclamés ses héritiers ont très tôt, et méthodiquement, effacé ce qu'il avait de plus subversif et de plus irréductible : son enracinement dans la tradition prophétique hébraïque, sa défense intransigeante des anawim, les pauvres, les sans-voix, son refus viscéral du pouvoir institutionnel. Amos est le précurseur direct de Jésus dans ce combat pour la justice sociale. Tous deux parlent la même langue spirituelle, celle des prophètes qui tiennent la société pour responsable de ses injustices. Et tous deux ont été récupérés, domestiqués, puis trahis par des institutions qui ont fini par incarner exactement ce qu'ils dénonçaient.

Ce que tu cherches à nommer, je crois, c'est moins le rejet juif de Jésus qu'un échec universel et répété de l'humanité à intégrer la dimension éthique et prophétique du message spirituel, quel que soit le vêtement dans lequel ce message s'incarne. Cet échec ne s'arrête ni aux portes des synagogues ni aux portes des cathédrales. Il est, hélas, notre condition commune, et la raison pour laquelle des espaces de dialogue comme celui-ci valent la peine d'exister et de persister.

Avatar de Patrick Thazard

Je te remercie de corriger la grande imprécision de mon propos, dont je te prie de me pardonner.

Jésus à Arès en 1974 nous dit que ses apôtres il y a 2000 ans ont par erreur cherché à convaincre les païens alors qu'ils étaient seulement envoyés aux Juifs infiniment plus proches spirituellement de la mission prophétique de Jésus. Le scandale de la théologie de la substitution inventée par les Chrétiens, que tu expliques bien, a suivi cette erreur des apôtres.

Tu reconnais Jésus comme prophète, je le sais bien. Avec toi, je garde l'espoir que les Juifs et les Chrétiens de notre époque sauront un jour se pardonner et construire ensemble un avenir de paix sur la base du Sermon sur la Montagne. Ce que chacun abandonnera de son dogme religieux traditionnel sera un bien vivifiant pour toute l'humanité.